‹ Trente ans de vie française (volume 3)Chapitre 82 sur 256 · Les Amitiés Françaises, p · texte numérisé non relu

Les Amitiés Françaises, p

LA FIGURE SOCIALE

et le nationalisme de M. Barres gardent entre eux exactement le rapport de la masse vivante à la coquille, — que la coquille se moule sur le corps qui l'a à peu à peu, à petits coups d'expériences, sécrétée. M. Barres n'est pas un Bernard-rErmite, qui se loge dans une coquille toute faite. Il a construit la sienne aux mesures de son corps. L'intérêt de son œuvre consiste précisément à nous permettre de manier une intelligence déposée immédiatement par une sensibilité, de cuivre de l'une à l'autre l'une des opérations supérieures de la vie. Aussi est-il devenu naturellement, par la conscience même qu'il avait de cet état, le théoricien d'une telle conception de l'intelligence, celle même que tant d'empiristes français et anglais ont traitée sur le plan de la psychologie didactique ou de la critique littéraire. Sur cette place commune se réuniraient les voies par ailleurs si divergentes, de Michelet, de Sainte-Beuve, de Taine. Et d'ailleurs n'est-ce pas le postulat même de toute œuvre d'art touchant à l'intérieur de l'homme, que nos idées ne soient pas pures, mais indiscernablement mêlé: s de sentiment, que l'on ne sache pas, par exemple, et qu'André Maltère lui-même ne sache pas si André Maltère « cède, en biffcuit les lois, à une utopie de cabinet ou à un attrait moins cérébral ? » Dès son premier jour, M. Barrés a voulu aller de la sensation à l'idée, ne pas couper les communications entre elles, comme une armée qui ne s'avance pas sans garder le contact avec ses centres d'approvisionnement. De là le sens et le goût de la vérité vivante, la défiance, le dégoût de la vérité objective, froide, classée. Exaltant le Sainte-Beuve de la vingtième année, il écarte dédaigneusement le critiqué et son « travail obstiné de bouquiniste ». Le Voyage de Sparte est d'un bout à l'autre un malaise, un hérissement, un refus devant la vérité toute intellectuelle. Du Charles Martin de Bérénice au Ribot de Leurs Figures, il n'a pas caché son dégoût pour les « produits décharnés de l'Ecole ». Les Trois IdéologieSy V Ennemi des Lois, les Déracinés, les Amitiés Françaises, c'est-à-dire le massif principal de l'œuvre de M. Barrés, sont commandés par le point de vue qu'exprime une petite phrase dans la préface de VEnnemi des Lois : « Les préjugés qu'on impose à nos enfants dans nos écoles et ailleurs contredisent leurs façons de sentir. » Il a souffert de ces préjugés, bénéficié de la réaction qu'ils provoquaient en lui. De là, haine de sts mauvais maîtres, — bienfait des froissements, de la souffrance qui l'ont éclairé sur lui-même, des Barbares qui lui ont donné en le forçant à la retraite et à la défense le goût de la vie secrète et de l'analyse, — idée d un monde heureux où la

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

sensibilité et l'intelligence s'épanouiraient d'accord, d'abord le rêve individualiste de V Ennemi des Lois, puis la notion de cette pédagogie nationaliste où les préjugés qu'impose nécessairement l'éducation seraient accordés aux façons héréditaires de sentir qu'apportent les enfants. De l'un à l'autre de ces trois moments, il y a une ligne parfaitement vivante, une suite intelligente et logique.

M. Barres, dans la préface de 1904 à Un Homme Libre, rappelle que les Déracinés, avant l'Affaire Dreyfus, qui posa la question en grosses lettres, « obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le traditionalisme ». Un Homme Libre indiquait déjà le sens et les motifs de ce choix. M. Barres ne s'est jamais intéressé bien fort à des problèmes de pensée pure, mais à la manière dont ils étaient impliqués dans sa façon de sentir. Il lui faut ces vérités personnelles, ces vérités vivantes ou vécues qui sont la raison du traditionalisme. Il n'y a pas de nationalisme sans cela. C'est dire qu'il n'y a pas de nationalisme sans une façon égotiste, liée à une personne, à un temps, à un pays, de poser les problèmes. Et pour M. Barrés pas d'éducation fructueuse, de politique saine — c'est-à-dire de formation de l'individu et de la collejctivité — sans ce nationalism.e. C'est toute la thèse du Roman de l'Energie nationale.

Une telle façon de sentir et de penser entretient la vie intérieure la plus intéressante et la plus fraîche. Si nous la regardons dans ses produits intellectuels, nous dirons qu'elle mène le moi à prendre figure de nation, la nation à recevoir l'apparence d'une personne.

Un Homme Libre, avec ses deux chapitres sur la Lorraine et sur Venise éclaire curieusement la première tendance. En Lorraine et Mon Triomphe de Venise font des deux pays le symbole, la figure extériorisée d'une âme. « A suivre comme ils ont bâti leur pays, je retrouverai l'ordre suivant lequel furent posées mes premières assises. C'est une bonne méthode pour descendre dans quelques parties obscures de ma conscience ^. » Lisez surtout le morceau intitulé : « Description de ce type qui réunit, en les résumant, les caractères du développement de mon Etre et de l'Être de Venise ^. » M. Barrés conçoit ici ses expériences propres comme des figures de l'histoire éternelle d'une nation. Cette idée en se dépouillant peu à peu de son caractère paradoxal et précieux rejoint les grandes assises de la psychologie historique^

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