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LA TERRE DE LORRAINE

« Ah ! que la mort de M. Renan sera intéressante ! » s'exclamait, avec la férocité de la jeunesse, M. Barres dans le petit livret bleu de ses débuts. Je ne sais ce que sera celle de M. Barres. Mais le fait est qu'il a voulu en goûter lui-même, comme Charles-Quint à Saint- Juste, tout l'intérêt pendant le temps qu'il avait à vivre. Il s'est aménagé dans l'idée de la Lorraine, dans un bastion de l'Est pareil à un mastaba égyptien, la belle tombe aux lignes harmonieuses où il goûte le plaisir de la retraite et le fruit de la pleine pensée en accord, comme avec sa branche, à toute la ligne flexible d'une race. La Lorraine c'est le lieu de M. Barres, et le 2 novembre c'est le jour de M. Barres. Chateaubriand et Lamartine avaient donné, sous des visages différents, la formule idéale de ce genre de vie, de ce morceau de terre française en lequel se confond comme son âme le génie d'un homme.

Les Déracinés se terminent sur le compliment de Bouteiller à l'avocat Suret-Lefort, qu'il félicite de s'être affranchi dans sa prononciation de toute particularité lorraine. M. Barres, lui, est demeuré Lor-

LA VIE DE MAURICE BARRÉS

rain, beaucoup par volonté (Saint-Phlin pleure d'attendrissement devant le patois lorrain, qu'il ne sait pas, comme faisait devant un manuscrit d'Homère Pétrarque qui n'entendait pas le grec) et beaucoup aussi par nature. M. Barres a la chance d'être resté un peu provincial. L'éducation en province (Stendhal l'avait remarqué) donne le sérieux, que Paris enlève. « Nous n'étions pas, dit M. Barres de Guaita et de lui, de ces petits esthètes, comme on en voit a Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet, et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des mondains ^. » M. Barrés, heureusement, parle de sa province en provincial. Il écrit de la campagne de Metz : « Ce grand pays, large et simple, à plusieurs plans, délicieux de souplesse, avec des fonds très noyés, c'est, en plus humide, l'atmiosphère de Florence. Toutefois l'Arno toscan n'a pas la noblesse fière, la chasteté de notre rivière, quand les saules, etc.. » ^ Si l'Arno avait de la noblesse fière et de la chasteté, ce serait une petite Moselle. M. Barrés n'aurait-il pu apprendre de Claude Gelée qu'il existe, mêm-e entre les paysages, des hiérarchies nécessaires ? Paul Louis Courier nous avertit avec discrétion : « Mes bons amis, je suis Tourangeau », mais ne veut pas qu'on méconnaisse la distance qui sépare Tivoli de Pontoise et Gonesse d'Albano. A la bonne heure ! Ces réserves faites, on ne peut que sourire amicalement à d'aimables provincialismes. M. Barres a transporté dans son imagination littéraire la sensation de la bonne et confortable prospérité provinciale, lui a donné une sorte de figure héraldique et symbolique analogue à celle de la tour d'ivoire chez les romantiques. « Le premier soin de celui qui veut vivre, c'est de s'entourer de hautes murailles ; mais dans son jardin fermé il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens » ^. On retrouve, une fois de plus, le sens qui relie cet égotisme intelligent à l'intelligence nationaliste, lorsqu'on voit ces lignes de V Hcfmme Libre se transformer naturellement dans celles-ci de Y Appel au Soldat, où Saint-Phlin parlant à Sturel retrouve quelques inflexions du hobereau Simon, sensible au plaisir d'écraser une motte de terre à lui : « Ayant fait usage de bien des libertés, on constate que la meilleure et la seule, c'est précisément cette aisance dont jouit celui qui resserre volontairement ses liens natu-

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