‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 114 sur 154 · Essai, p · texte numérisé non relu

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LE BERGSONISME

travaillé sur son fond propre, et à laquelle Kant a peu ajouté. Or, dit M. Bergson, « il nous a semblé qu'il y avait lieu de se poser le problème inverse, et de nous demander si les états les plus apparents du moi lui-même, que nous cro>ons saisir directement, ne seraient pas la plupart du temps aperçus à travers certaines formes empruntées au monde extérieur, lequel nous rendrait ainsi ce que nous lui avons prêté ». Nous nous pensons, dit M. Bergson, avec les formes qui constituent le monde extérieur. Nous pensons le monde extérieur, dit Kîint, avec nos formes intérieures. L un et ! autre point de vue sont vrais: ils ont au moins tous deux une vertu cathartique, qui leur permet de purger l'esprit de certaines erreurs, de le rendre plus sain et plus dispos. De là la Dialectique Transcendeniale. De là aussi la critique plus modeste par laquelle la psychologie s'efforce d' « éliminer ou de corriger certaines formes qui portent la marque visible du monde extérieur... Intensité, durée, détermination volontaire, voilà les trois idées qu'il s'agissait d'épurer, en les débarrassant de tout ce qu elles doivent à l'intrusion du monde sensible, et. pour tout dire, à I intrusion de l'idée d'espace »

Le second renversement est encore plus importeint. Pour la plupart des philosophes la métaphysique a été jusqu'ici une manière d'élever l'homme au-dessus de la durée, de démasquer l'illusion du temps. Et l'originalité véritable de la philosophie bergsonienne consiste à avoir interverti cette attitude séculaire de la philosophie, à s'être installée carrément et paradoxalement dans le temps comme dans la seule réalité. Paradoxalement du point de vue métaphysique ; mais si nous nous plaçons au point de vue psychologique, le paradoxe paraîtra moindre : une fois qu on a reconnu dans la durée l élément psychologique ultime, n'est-il pas conforme à la tradition psychologique de Mill et de Taine de construire le monde avec cet élément intérieur ?

En réalité, il n'y a pas de grand mouvement philosophiaue sans un de ces renversements. L'attitude originelle et originale d un philosophe, dit M. Bergson, consiste à dire Non ! Impossible ! à certaines affirmations courantes, acceptées, considérées comme évidentes, à rompre une tradition. Et dans un tel moment l'attitude inévitable de l'esprit consistera à se placer au point de vue symétriquement inverse de cette évidence, de cette tradition. Les thèses de la Perception du Changement en sont un exemple très significatif. M. Bergson y esquisse in abstracto et dans une sorte de monde où tout se passerait avec une

LA LOGIQUE DU VRAI

facilité mathématique » les caractères généraux d'une philosophie qui prendrait le changement pour point de départ ». Ainsi la physique de Descartes décrivait les caractères généraux d'un monde qui prendrait l'étendue et le mouvement comme point de départ ou plutôt comme réalité première. Le moment vient ensuite de montrer qu'un te! monde coïncide avec 'e monde réel, et les mises au point nécessaires se lont

Une telle méthode ne réussira d ailleurs que dans la mesure oii le point de départ sera pris non dans une abstraction arbitraire, mais dans la réalité concrète ; et quand le philosophe bergsonien se cloître, comme le Descartes des Méditations, pour écouter en lui le seul courant de la vie intérieure, le stream oj consciousness, c'est la perception du changement, c'est le sentiment de la durée qui lui paraissent le filet fluide dont les concrétions se déposent et se solidifient. «Puisque toute tentative pour philosopher avec des concepts suscite des tentatives antagonistes, et que, sur le terrain de la dialectique pure, il n'y a pas de s>stème auquel on ne puisse en opposer un autre, devons-nous rester sur ce terrain, ou bien ne vaudrait-il pas mieux (sans renoncer, cela va sans dire, à l'exercice de nos lacultés de conception et de raisonnement) revenir à la perception elle-même, obtenir d'elle qu elle se dilate et s étende ? ' » M. Bergson montre lui-même comment cette philosophie suivrait bien d'une certaine façon la voie tracée par la Critique de la Raison pure. Kant y a démontré que la dialectique ne peut nous conduire qu'à des philosophies opposées et qu à des tables d antinomies. Ma s « ayant prouvé que l intuition serait seule capable de nous donner une métaphysique, il aiouta : Cette intuition est impossible ». [1 1 a cru parce qu'il a pensé que cette intuition ne pouvait s'opérer que si nous nous élevions au-dessus du temps, et du changement qui est donné dans le temps. Mais si précisément cette intuition coïncidait avec le courant du temps et la perception du changement, la fortune que les philosophes vont chercher si loin — praeter maenia flammantia mundi — les attendrait dans la maison d'où ils sont partis.

Plus précisément la philosophie, aussi bien pour Kant que pour les métaphysiciens qu'il combat, est une philosophie du donné. Or à une philosophie du donné le point de vue kantien apparaîtra comme irréfutable le donné y deviendra l'ordonné par le moyen de formes.

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