‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 119 sur 154 · L'ÉLAN VITAL · texte numérisé non relu

L'ÉLAN VITAL

La Dialectique Transcendentale divise le monde de la métaphysique en psychologie rationnelle, cosmologie rationnelle et théologie rationnelle, dénonce en toutes trois une contradiction et une impuissance invincibles. Cela n a pas empêché la métaphysique de renaître après Kant et de prendre l'une ou l'autre de ces trois formes, ou plutôt des deux premières. Car il est remarquable que ni le panthéisme ni le théisme n'aient fourni au XIX® siècle de grandes philosophies, que les « processions » des Alexandrins, de Spmoza, de Malebranche n'y aient pas eu d'analogues, La philosophie de Leibnitz a été la dernière de ce qu on pourrait appeler les philosophies en Dieu. Mais la philosophie de Fichte peut se définir comme une psychologie rationnelle. Et c'est surtout la figure de cosmologies rationnelles qu'ont prise les grands systèmes : Schelling, Hegel, Schopenhauer, Spencer.

Tout se passe comme si la philosophie de M. Bergson avait d'abord été jetée comme une série de réflexions critiques dans les marges de Spencer. Non point les réflexions critiques d'un esprit imbu de kantisme, tout ce qui, pour un élève de Lachelier, faisait des théories de Spencer une phénoménologie un peu primaire et une philosophie de deuxième zone. Mais les réflexions critiques d'un esprit qui, tournant le dos à Kant, épouse la direction de Spencer, trouve que cette direction Spencer la mal suivie, et qu'il a échoué. M. "Bergson dans l'Evolution Créatrice parle de Spencer un peu comme le Socrate de Phédon parle d'Anaxagore. « Quand un penseur surgit qui annonça une doctrine d'évolution, oii le progrès de la matière vers la perceptibilité 8^ait retracé en même temps que la marche de l'esprit vers la rationalité, où serait suivie de degré en degré la complication des correspondances entre l'externe et l'interne, où le changement deviendrait enfin la substeuice même des choses, vers lui se tournèrent tous les regards *. »

] Êvoiution Créatrice, p. 393.

LE BERGSONISME

Et Spencer donne à M. Bergson la même désillusion qu'Anaxagore à Socrate. Car, après avoir annoncé cette doctrine d'évoluticm, il laisse de côté l'évolution comme Anaxagore y avait laissé le voûç, il se met à tout expliquer par l'évolué comme Anaxagore par le mécanisme. L'analogie va d'ailleurs plus loin. Socrate et Platon opposent à une philosophie du total et du donné, exposée dans des poèmes ou des traités, une philosophie de l'étude progressive, de la recherche en commun qui implique le dialogue. Une idée analogue — mutandis mutatis — est impliquée dans la méthode bergsonienne, quoique mise en œuvre par des procédés directement contraires à ceux du dialogue socratique. N'oublions pas qu'entre les deux philosophies il y a une durée, vingt-trois siècles de systèmes, et la croûte épaisse des scolastiques, la pente inévitable qui conduit l'esprit vivant à cette systématique et à cette scolastique. De même que « la vie est un immense effort tenté par la pensée pour obtenir de la matière quelque chose que la matière ne voudrait pas lui donner ^ », de même la philosophie bergsonienne est un immense effort tenté par la pensée la plus subtile et la plus aiguë pour obtenir de l'intelligence, du langage, de la formation scolaire, de l'acquis normalien quelque chose qu'ils ne voudraient pas lui donner, que leur pente naturelle est de lui refuser. La réflexion sur Spencer est utilisée à la fois comme image de cette servitude et comme outil d'affranchissement.

Spencer, dit M. Bergson, a reconstitué l'évolution avec des fragments de l'évolué. Il a pensé en termes d'immobilité un mouvement. Il a formulé des lois d'évolution, et son déterminisme a pris l'évolution entière dans un réseau de lois. Or parler de lois d'évolution est évidemment limiter 1 évolution, tracer un cercle qu'elle doit parcourir sans en sortir, et par rapport auquel il n'y a pas évolution. Il est d'ailleurs naturel à l'esprit philosophique de limiter et d encadrer d autant plus rigoureusement le monde dans l'ordre de la loi qu'il le desserre et le mobilise davantage dans l'ordre des faits. La philosophie d'Héraciite était à la fois une philosophie de l'écoulement universel et une philosophie de la loi. Et un sur-hérachtéisme analogue au sur-évoluiionnisme de M. Bergson s'est formulé après lui avec ces héraclitéens extrêmes dont parle Platon et dont les critiques se font un malin plaisir de rapprocher M. Bergson. Non seulement nous ne noys baignons pas deux fois dans le même fleuve, mais dans le fleuve il

1* BaUetin de la Société de Phiiotophte, 2 mai 1901.

LE MONDE QUI DURE

n'y a pas de même. « S l'évolution est une création sans cesse renouvelée, elle crée au fur et à mesure non seulement les formes de la vie, mais les idées qui permettraient à ime intelligence de la comprendre, les termes qui serviraient à l'exprimer ^. »

Notons qu'il y a là peut-être encore un point par où le bergsonisme pourrait s'embrancher sur la Critique de la Raison pure (car on ne peut, je crois, comprendre et classer une doctrine sans lavoir confrontée avec la critique kantienne, tout au moins sans avoir marqué ses plans de confrontation possible). Cette critique décisive qui montre l'évolutionnisme de Spencer reconstituant l'évolution avec des fragments de 1 évolué, ne pourrait-on y voir une application, poussée dans une direction nouvelle, de principes et d'une logique qui, donnés déjà dans le leibnizianisme et dans le calcul des fluxions, apparaissent formellement chez Kant ? Il s'agit de l'illusion critiquée par la Dialectique Transcendentale aux sixième, septième et huitième sections de V Antinomie de la raison pure. C'est, selon Kant, une erreur naturelle de 1 esprit que de voir une chose réalisée là oii il n'y a qu'une série, une progression, et de prendre un principe régulateur pour un principe constitutif. Mais il semble que cette série, cette progression (plutôt que principe régulateur cette régulation continuelle,) épousées dans leur mouvement, puissent coïncider avec une réalité, cette réalité qui est pour M. Bergson le changement même. C'est là un des points par lesquels on tentera de tourner la Critique pour obtenir quelque chose qu'elle ne voudrait pas donner, pour vaincre l'obstacle qu'elle s est efforcée de mettre à jamais sur le chemin de la métaphysique.

Mais c'est une fois cette métaphysique formulée, une fois son risque couru, qu on peut et qu'on doit rechercher les manières dont elle s accorde ou ne s'accorde pas avec la critique kantienne. S'épuiser, devant la terrible Critique, en justifications préliminaires, c'est se condamner à courir comme l'Achille de Zenon dans un espace oii on n« pourra jamais rattraper la tortue, et où il importe peu d'être Achille ou cul-de-jatte. Poser la question c'est la résoudre, avait coutume de dire un journaliste célèbre. Inversement la question critique ne sera bien posée pour l'intelligence que lorsqu'elle aura été résolue par 1 action. Ce sont les tables de records et non la physiologie qui répondent à cette demande ; A combien de mètres l'homme peut-il saiîter ?

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