Essai, p
LE BERGSONISME
' âont chacune correspond à un groupe d'espèces bien caractérisées... C'est ériger en solution ce qui n est pour le savant que !a position d'un problème et c'est condamner les philosophes à mener contre les sciences de la nature une guerre de guérillas, à l'abri de remparts précaires d où chaque progrès scientifique les déloge \ « Evidemment la philosophie ne peut pas être au courant des progrès scientifiques futurs, et le progrès scientifique peut déloger de leurs positions les philosophes ausoi bien que les savants. Est-ce une raison pour ne rien Taire ? Ne pas philosopher est le meilleur moyen de ne jamais
i se tromper en philosophie : il vaut mieux chercher des moyens moins
! bons.
' Deins un monde infini, aucune des deux lois n aurait de sens. Mais, il s'agit de lois physiques, et la physique ne peut penser que des systèmes clos. Ou plutôt la loi de conseAation de l'énergie fait coips avec la nécessité où elle est de penser par systèmes clos, par quantités réelles (et non comme les mathématiques par quantités idéales). Cette loi n'est qu'une loi quantitative qui indique pour un changement qui se produit quelque part la nécessité d être compensé par un autre changement Quelque part, c'est-à-dire autrement qu'à l'infini. Toute connaissance, dit Leibnitz, est seu theoremata seu historia. Le principe de la consei*vation de 1 énergie appartient aux theoremata. Mais si la loi de dégradation est, selon M. Bergson, la plus métaphysique des lois de la physique (en attendant qu'on trouve, pour donner raison à M. Berthelot, une loi plus métaphysique encore, car 1 ame en disait déjà autant de la loi de la conservation) c est qu elle se rapporte à Vhistoria, « qu'elle nous montre du doigt, sans symboles interposés, sans artifices de m.esure, la direction où marche le monde ^ ». Elle prouve que le monde dure, et dure d'une certaine façon. Elle est peut-être la première justification éclatante de la métaphysique.
Et voilà peut-être une des raisons pour lesquelles la philosophie scientifique lui a opposé si longtemps une telle force d inertie. Cette loi gênait les aspirations de la science à tenir lieu de philosophie et de religion, puisqu elle mettait au terme du monde matériel qu étudie la science l'irrémédiable dégradation, et qu elle faisait de I évolution une marche au néant. Au contraire la loi de la conservation de 1 énergie
1. Le PTagmali!,me diez Bergson, p. 241. 2 Évolution Créatrice^ p. 264.
LE MONDE QUI DURE
donnait la même clef de voûte positive que fournissait celle de la conservation de la matière dans la matérialisme hérité de Démocrite. Certain pragmatisme se vérifierait ici singulièrement : un Spencer et un Taine vont à la loi de conservation et s'écartent de la loi de dégradation par une impulsion analogue à celle qui conduit un organisme vers un aliment utile et 1 écarte d'un aliment massimilable. La méditation de cette loi de dégradation eût cependant fourni un aliment intéressant au pessimisme de Taine. Mais Taine ne devint vraiment pessimiste qu'assez tard, après son mariage, et à ce moment sa philosophie était faite : c'était le scientisme de 1848, ce même scientisme de l'Avenir de la Science auquel Renan reste fidèle dans les Dialogues Philosophiques. Il se contentera de méditer dans les Origines ce qu'il croyait la dégradation de l'énergie française. Quant à Auguste Comte, il ignora le principe de la dégradation de lenergie, et la trentième et la trente-et-unième leçons du Cours (1835) ne font pas la moindre allusion à l'ordre de recherches don était né onze ans plutôt le mémoire de Sadi Carnot.
M. Bergson voit dans le principe de la dégradation le tremplin même de la métaphysique, la preuve expérimentale que la science nous fait tourner le dos à la réalité qui se fait. Le sens où marche la réalité physique suggère au physicien « l'idée d'une chose qui se défait : là est, sans aucun doute, un des traits essentiels de la matérialité. Que conclure de là, sinon que le processus par lequel cette chose se ]ait est dirigé en sens contraire des processus physiques, et qu il est par définition même immatériel ' ? »
Ainsi la loi de dégradation fournit au philosophe une réponse à cette question : Qu'est-ce que la matière ? — La matière c'est dans l'univers l'ordre de ce qui se défait. S'il n'y avait que de la matière le monde serait une chose qui se défait. Mais la vie et la conscience existent : nous les éprouvons en nous et les connaissons hors de nous comme quelque chose qui se fait. Et d'autre part leur existence est toujours liée à la matière. Qu est-ce à dire sinon que la chose qui se défait et la chose qui se fait ne sont pas, comme la res extenso et la re« cogitons, deux choses distinctes, mciis que la même chose est vie, conscience, liberté, en tant qu elle se fait, matière en tant qu'elle se défait ? La matière, simple interruption de ce qui se fait, n aurait donc pas de réalité po^tive. Et c'est précisément ce