Evolution Créatrice, p
LE MONDE QUI DURE
excluant d'autres. « Chacun de nous, en jetant un coup d'œil rétros- ' pectif sur son histoire, constatera que sa personnalité d'enfant, quoique indivisible, réunissait en elle des personnes diverses qui pouvaient rester fondues ensemble parce qu'elles étaient à 1 état naissant ; ccLte indécision pleine de promesses est même un des plus grands charmes de l'enfance. Mais les personnalités qui s'entrepénètrent deviennent incompatibles en grandissant, et comme chacun de nous ne vit qu'une seule vie, force lui est de faire un choix. Nous choisissons en réalité sans cesse, et sans cesse aussi nous abandonnons beaucoup de choses. La route que nous parcourons dans le temps est jonchée des débris de tout oe que nous commencions d'être, de tout ce que nous aurions pu devenir. Mais la nature, qui dispose d'un nombre incalculable de vies, n'est point astreinte à de pareils sacrifices. Elle conserve les diverses tendances qui ont bifurqué en grandissant. Elle crée, avec elle, des séries divereentes d'espèces qui évolueront séparément ^ "
Ce fossé entre notre éian vital et celui de la nature pourrait encore, semble-t-il. se combler quelque peu. Le progrès de notre vie ne consiste pas seulement à choisir une personnalité parmi les personnalités indécises et fondues de notre enfance. Il peut consister aussi à savoir conserver, concilier et même acquérir un certain nombre de personnalités, non indécises, mais prononcées, et non tondues, mais orgsinisées. La coexistence pathologique de plusieurs personncJités, étudiée par les psychologues, n'est qu'un grossissement de la vie nomaale. Nous sommes tous plus ou moins comme maître Jacques. La société monte en nous plusieurs mécanismes qui ont leur siège social dans notre corps, mais que nous ne confondons pas, et ces méccinismes sociaux sont embranchés sur des mécanismes (ou, si l'on veut, des dynam>3mes) personnels qui tendent à faire plusieurs personuciîités successives. Dès que nous sommes en lace de quelqu'un qui a I habitude de l un de nos mécanismes, et qui ne nous connaît que par lui, nous louons spontanément ce mécanisme, et nous aurions le sentiment d une incongruité si au heu de celui-là nous en présentions un autre. P'us une vie intérieure est riche, plus elle tend à se résoudre en un )eu, en une société de personnalités C est sur cette tendance, sur ce courant que sont branchés les grands génies créateurs du dramç et du roman. A la limite on trouverait un état de disponibilité infinie