Essai sur les Données..., p
LE BERGSONISME
l'espace sur lequel nous l'appliquons, un mouvement que nou» construisons avec la double illusion d'un espace qui durerait et d'une durée spatialisée, et qui est constitué de la seule interférence de ces deux illusions. De là cette confusion « entre le mouvement et l'espace parcouru par le mobile " d'où sont nés les sophismes des Eléates. Confusion légitime et nécessaire tant qu'on se borne à l'utiliser pratiquement et en vue d'un rcsiiltat déterminé. Si ]e compare les distancesparcourues en un temps donné par deux coureurs. ie ne compare que des résultats obtenus et non des mouvements effectués. |e fais abstraction de tout ce qui est mouvement vivant, senti de l'intérieur, pour ne retenir que des portions d'espace à comparer, et ces portions d'espace ne sont même comparables que parce que je les compare, sous le nom de temps donné, avec d'autres portions d'espace marquées sur un chronomètre. La même comparaison, la même mesure seraient encore possible si, au lieu de deux hommes qui font des mouvements d'hommes, je faisais courir un homme et un cheval, un cheva! et une locomotive, Achille et une tortue. Mais je ne puis sans absurdité décomposer selon la même loi du nombre une réalité d'homme et une autre réalité d'homme, une réalité d'homme et une réalité de cheval, un mouvement d'homme et un mouvement d'un autre homme, d'un cheval et d'une tortue. Ma course est mon acte, pas autre chose. « Procéder comme le fait Zenon, c est admettre que la course peut être décomposée arbitrairement, comme l'espace parcouru ' », qu un pas peut être décomposé en autres pas comme un mètre peut être décomposé en centimètres, un troupeau de moutons en moutons. Je ne fais cette dernière décomposition qu'en négligeant artificiellement toutes les différences de sexe, de couleur, d'individus, etc.. qui constituent la réalité de chaque mouton ; si, ensuite, je néglige des différences de plus en plus générales, le puis additionner des moutons avec des bœufs, des bœuts avec des montres, des montres avec des boîtes d allumettes v,lorsque le les considère par exemple comme lots d'une Ic^terie). Mais si le pense qu une de ces différences, négligeable dans un système de références, me permet d'en négliger une autre qui dans ce même système ne doit pas être négligée, ie tombe dans I erreur ridicule de celui qui prendrait au sérieux le raisonnement de Zenon b» • ai à embarquer une compagnie dan? un train, et si un wagon contient
i. La PerceOtion au changanent. p. 2\.
LES DIRECTIONS
déjà deux chevaux, je sais par ma théorie que je puis y loger encore soit six chevaux, soit vingt-quatre hommes, soit toute proportion d'hommes et de chevaux qui permettra de tenir pour identique le remplissage d'un même espace par un cheval ou par quatre hommes. Il existe alors pour moi un système de références oia un cheval est identique à quatre hommes : c'est un système de commandant de compagnie, qui doit procéder le plus rapidement possible à un embarquement, et pour qui la commodité de cet em.barquement est en raison directe des identités et des abstractions numériques que 1 organisation militaire lui fournit. Pareillem.ent, il existe pour le chronométreur de la course entre Achille et la tortue un système où une partie de ! espace parcouru par la tortue est identique à une partie de l'espace parcouru par Achille. Mais l'existence de ce système ne m'autorise pas à le faire chevaucher sur un autre, à comparer une partie de pas d'Achille à une partie de pas de tortue, puisque les pas de l'un et de l'autre sont des actes vivants, des faits de durée indivisibles. De même, s? dans le wagon que j ai rempli d'hommes et de chevaux selon les indications de ma théorie, il se trouve un subtil de l'espèce de Zenon, li ne sera pas embarrassé de discourir : « Alors, un chev£i! cela vaut quatre hommes. Un homme cela vaut le quart d'un cheval. On pourra faire prendre la garde à un créneau avec un quart de cheval. Le caporal à qui l'adjudant dira de désigner quatre hommes pour une corvée pourra aussi bien désigner un cheval. C'est la théorie, c'est militaire. » Le subtiî appliquera comme Zenon un système numérique et conventionné! sur un système vivant, et prétendra conclure de l'un à l'autre, ou prétendra qu'il faudrait conclure de l'un à l'autre si l'on tenait pour luste, chez Zenon, d admettre le mouvement, et, chez un subtil, de garder une foi d'un autre âge en la théorie militaire. Et, comme il est humain, la dialectique de Zenon profite non à l'éléatisme, mais au scepticisme des sophistes, de même que le raisonnement du subtil est porté par l'opinion du wagon non pas au compte des théories de Kant sur la dignité de la personne humaine, ce bien humain en soi incommensurable avec le bien d'un cheval, mais au compte, négatif et destructif, d'un je m'en fichisme intégral qu'un autre système abstrait, celui des punitions, suffit d'ailleurs à maintenir tout platonique et virtuel. Et la théorie de M. Bergson sur le comique viendrait ici relayer fort à propos ses arguments sur la confusion zénonienne de l'espace mathématique et de la durée vivante. Le comique apparaît quand du mécanisme se superpose à du vivant et
LE BERGSONISME
prétend momentanément le remplacer. L'argument de Zenon est un argument d humoriste. Et la vie militaire, domaine du mécanisme mtégral endossé avec 1 uniforme, constitue la mine inépuisable de comique où un Courteline n a qu à se baisser pour en prendre. Mais tout cela c est une autre histoire
Il taut donc bien distinguer ie mouvement vrai, que nous éprouvons en nous comme !a réalité de la vie. et qui touche, par un point, à l'absolu, et le mouvement apparent et conventionnel, constitué pjur une sorte d endosmose de la trajectoire et du mouvem.ent pur. La nécessité où nous sommes d'envisager te mouvement sous cette forme bâtarde afin de nous en servir dans nos calculs et nos opérations fait que '■>■ c est par l'intermédiaire du mouvement surtout que la durée prend la forme d'un milieu homogène et que le temps se projette dans I espace' ". La science n opère sur le temps et le mouvement qu à la condition d'en élimmer d'abord l'élément essentiel et qualitatif, du temps la durée et du mouvement la mobilité ^. ' La t^che de la géométrie est précisément de taire .subir à l'un et n l'autre, pour les passer aux autres sciences, cette préparation anatomique.
Tout se passe pour la géométrie comme si la réalité n'était constituée que par ! espace visuel de la géométrie plane et par l'espace tactile de la géométrie dans I espace. Pour la géométrie euclidienne tout au moins, qui est la géométrie ia plus commode, celle qui suit la pente de notre moindre effort et de notre action possible sur la matière. Dès que ' espnt mathématique veut faire abstraction de la commodité, il est conduit à l'une ou à 1 autre des deux grandes géométries non-euclidiennes. Et 1 eflort philosophique de M. Bergson pour remonter la pente de la philosophie naturelle à l'esprit humain, des postulats qui rendent commode notre action, ressemble bien à ceux de Riemann et de Lobatchevvsky pour remonter la pente de la géométrie naturelle et commode des Grecs. Cette philosophie nous demande à nous-mêmes un effort pour réagir contre l'habitude de tout poser en termes visuels, en choses découpées et discontinues auxquelles le mouvement se sura;outerait de l'extérieur. « Le sens de la vue s'arrange pour prendre les choses de ce biais : éclaireur du toucher, il prépare notre action sur le monde extérieur. Mais déjà nous aurons moins de peine à apercevoir le mouvement et le change-