UNE PHILOSOPHIE DE LA QUALITÉ
M. Evellin, auteur d' Infini et Quantité, avait suggéré à M. Bergson d'intituler son premier ouvrage Quantité et Qualité. Si le titre d'Essai sur les données immédiates de la conscience lui a paru tout de même plus significatif, l'élaboration de la notion de qualité en matière psychologique n'en est pas moins dans ce livre un des objets principaux de M. Bergson. Et de même que la production d'une philosophie de la durée et du mouvement a son origine dans une critique de Spencer et dans le besoin de le dépasser pour trouver l'évolutionnisme vrai, de même une philosophie de la qualité naît des difficultés qu a paru présenter à M. Bergson l'emploi abusif et dangereux des notions quantitatives chez les psychologues associationnistes. Cette psychologie, si largement développée par Spencer, ne fait qu'un, par un certain côté, avec l'évolutionnisme. Mais, à l'époque où fut composé VEssai, elle avait été poussée plus loin encore dans la systématisation brill«uite de Taine.
LES DIRECTIONS
Bien que 1 enseignement philosophique n'ait jamais été gagné entièrement par la psychologie associationniste et que la réaction contre elle ait participé en France à la continuité d'une tradition, c'est sans doute à M. Bergson qu est due la critique la plus décisive de l'association considérée comme principe explicatif. Notons d'ailleurs que, si V întelligence de Taine nous apparaît maintenant comme un livre d un intérêt tout historique, les conclusions de Ribot trouvent souvent leur confirmation dans la psychologie bergsonienne.
M. Bergson a donné une force nouvelle et irrésistible au vieux reproche qu'on adressait à ia psychologie de l'association : composer l'espnt actif avec des éléments passifs, ériger « les idées et les images en entités indépendantes, flottant, à la manière des atomes d'Epicure, dans un espace intérieur, se rapprochant, s'accrochant entre elles quand le hasard les amène dans la sphère d'attraction les unes des autres ^. » Mais ces images indépendantes ne sont que des abstractions psychologiques. <» En fait nous percevons les ressemblances avant les individus qui se ressemblent, et, dans un agrégat de parties contiguës, le tout avant les parties. » Au lieu d'agréger nous morcelons, et la psychologie bergsonienne sera une étude du morcellement ; au lieu d associer nous dissocions, et elle étudiera la vie de l'esprit et l'exercice de l'intelligence comme une dissociation d'états.
La forme de multi{îilicité psychologique, en laquelle l'associationnisme fait consister la réalité originelle, n'est qu'une figure dérivée, apparente, de la vie intérieure, elle ne saurait expliquer, et c'est ellemême qui doit être expliquée. L'aspect quantitatif de la vie psychologique doit trouver, comme l'avait vu Leibnitz, son origine dans un aspect qualitatif. Le premier livre de M. Bergson est au fond une analyse et une critique de l'idée de multiplicité et une application de cette def à une serrure, qui, ouverte, nous donne accès sur les bords de la profonde vie intérieure.
La première partie montre que ce qu'il y a de réel dans l'intensité d'un état psychologique se ramène bien à une multiplicité : multiplicité des états de conscience intéressés, multiplicité des parties du corps qui agissent ou pâtissent. Et M. Bergson paraît ainsi épouser d abord les directions que résumaient alors les exposés de Ribot. Mais il ne leur demande une impulsion que pour les dépasser. Cette multiplicité, si nous l'analvsons, revêt deux formes selon la nature des
i Matière et Mémoire, p. 323.
états psychologiques considérés. Ou bien ces états sont représentatifs d'une cause extérieure, et leur intensité nous paraît en fonction de la multiplicité reconnue dans cette cause extérieure : c'est eilors une multiplicité dans l'espace, évaluable en nombres et en mesures. Ou bien ils ne sont pas représi^ntatifs d'une cause extérieure, et leur intensité, leur multiplicité prennent une couleur psychologique sui generis, sans commune mesure avec l'intensité faite de multiplicité qu'ils présentent lorsqu'ils intéressent la matière ou notre corps. Cette multiplicité proprement psychologique, que M. Bergson étudie dans le deuxième chapitre de V Essai, s'efîorçant de l'isoler et de la constituer à l'état pur, c est la multiplicité psychologique réelle, tandis que la première est formée d'un système de symboles que nous créons pour la commodité de notre action et de notre pensée.
La multiplicité numérique, qui s oppose à I unité, qui passe à l'unité, qui implique l'unité à la fois comme son élément et comme son tout, ne doit pas être confondue avec la multiplicité psychologique réelle ; cette multiplicité numénque constitue, de même que I unrté, un signe conventionnel pour désigner une réédité qui les dépasse I une et l'autre. Quelle unité, quelle multiplicité, quelle réalité supérieure à l'un et au multiple sont données à la psychologie, la philosophie ne le saura que si elle ressaisit l'mtuition simple du moi par le moi. <• Alors, selon la pente qu'elle choisira pour redescendre, de ce sommet, elle aboutira à l unité ou à la multiplicité, ou à 1 un quelconque des concepts par lesquels on essaie de définir la vie mouvante de la personne^. » C'est donc une qualité réelle qu il nous faut chercher par delà une quantité apparente, qualité que, comme la substance spinoziste en attributs, nous traduirons en unité ou en multiplicité, selon le point de vue extérieur duquel nous la considérerons.
Penser la multiplicité c'est penser objet ; penser l'unité c'est penser sujet, mais la personne transcende le sujet et l'objet. Le nombre réalisé est un objet, et c'est en tant qu'objet qu'il est indéfiniment divisible. Mais en tant que pensé il est posé par un acte simple de l'esprit. En générai « nous appelons subjectif ce qui paraît entièrement 5t adéquatement connu, obiectif ce qui est connu de telle manière qu une multitude toujours croissante d'impressions nouvelles pourrait ïtre substituée à l'idée que nous nous en faisons actuellement^. »