Essai, p
LE BERGSONISME
qualité ni l'unité qui sont données de droit, c'est la cessation de ce droit, c'est leur limitation, leur arrêt, leur matérialité sous forme de quantité et de multiplicité.
Si la matière n'est qu'interruption du courant vital, et, comme disait Leibnitz, que de l'esprit étemt, si la quantité n'est donnée que comme une dispersion et une détente de la qualité, la multiplicité que comme la cessation de l'acte qui unifie, il s'ensuit que de la qualité à la quantité il pourra y avoir une infinité de degrés, (selon le degré d'extinction, de dispersion ou de détente) et que qualité pure et quantité pure sont des limites qui, aussi bien du point de vue psychologique que du point de vue cosmologique, ne sont peut-être jamais atteintes. Mais l'élan vital, tant le nôtre que celui de l'univers, impliquent dès le principe une multiplicité infinie de tendances, et d'autre part la matière dans sa totalité peut se penser comme une « conscience où tout se compense et se neutralise ", où le mouvement reste à l'état de répétition et la qualité à l'état de dispersion.
De sorte que de l'esprit à la matière on ne va pas de lunitéqualité à la quantité-multiplicité, mais de la multiplicité qualitative, donnée avec l'unité de l'esprit, à l'unité quantitative, donnée avec la multiplicité de la matière.
La multiplicité qualitative est l'une de ces données immédiates de la conscience auxquelles M. Bergson a consacré son premier Essai. Un état de conscience consiste dans une multiplicité d états de conscience, mais non pas dans un nombre d'états de conscience, et l'erreur de l'associationnisme consiste précisément à traiter cette multiplicité de fijsion comme une multiplicité de juxtaposition. D'autre part la pensée, le langage, la science, l'action ne sont possibles que parce que nous substituons à cette multiplicité qualitative une multiplicité quantitative, que nous étalons dans l'espace ce qui se continue dans la durée, que nous juxtaposons ce qui est fondu, que nous extériorisons ce qui est intérieur, que nous divisons ce qui est solidaire. D'un côté donc nous ne pouvons penser qu'en formant l'idée de multiplicité distincte. Mais d'un autre côté « nous ne pouvons former lidée même de multiplicité distincte sans considérer parallèlement ce que nous avons appelé multiplicité qualitative ^ > . Les unités même que nous comptons, en s'organisant les unes tes autres, suivent un " processus tout dynamique, assez analogue à la représentation purement qua-
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LES DIRECTIONS
litative qu'une enclume sensible aurait du nombre des coups de marteau ». De sorte qu en somme « c'est grâce à la qualité de la quantité que nous formons l'idée d'une quantité sans qualité ^ ».
Comme il y a une qualité de la quantité, il y a une quantité de la qualité ; et comme sans la première il n'y aurait pas de représentation, sans la seconde )1 n'y aurait pas de sensation : « Si la sensation plus intense nous paraît contenir la sensation de moindre intensité, si elle revêt pour nous, comme l'jébranlement organique lui-même, la forme d'une grandeur, c'est vraisemblablement qu'elle conserve quelque chose de l'ébranlement physique auquel elle correspond ^ ». Ironsnous donc ici à une théorie matérialiste ? Non ; à son contraire. Ce « quelque chose » ne consiste pas dans un mouvement moléculaire, puisqu'il y a conscience, mais dans un état affectif, plaisir ou douleur, qui n'est ni ce mouvement moléculaire ni sa traduction, et qu'on peut définir comme la réaction contre lui, l'expression de ce qui tend à se passer, dès qu'il a eu lieu, chez l'être vivant. Si dans la variété des êtres organisés « le plaisir et la douleur se produisent chez quelques privilégiés, c est vraisemblablement pour autoriser de leur part une résistance à la réaction automatique qui se produirait : ou la sensation n'a pas de raison d'être ou c est un commencement de liberté ». L état affectif esquisse précisément ia réaction automatique qu; tend alors à se produire. Tandis que les ébranlements moléculaires sont inconscients, les mouvements automatiques de réaction sont conscients, et " 1 intensité des sensations affectives ne serait donc que la conscience que nous prenons des mouvements involontaires qui commencent, qui se dessinent en quelque sorte dans ces états, et qui auraient suivi leur libre cours si la nature eût fait de nous des automates, et non des êtres conscients ^ ». Une douleur devient de plus en plus intense à mesure que se dessment dans l'organisme un plus grand nombre de mouvements commençants « en présence de la nouvelle situation qui lui est faite » et qu'une partie sans cesse grandissante du corps se met à réagir. Quand elle est insupportable c est en effet a qu'elle mcite l'organisme à mille actions diverses p>our y échapper ». Pareillement l'attrait initial et voluptueux du plaisir est un mouvement commencé, « et l'intensité même du plaisir, pendant qu on le goûte.