UNE PHILOSOPHIE DE LA TENSION
Le premier chapitre de i' Essai est consacré à une anjilyse et à une définition de l'intensité. Qu'est-ce que l'intensité d'un état psychologique ? Quand on voit I usage que fait, par la suite, de cette idée M. Bergson, il paraît que ce problème très simple de l'intensité psychologique joue chez lui le rôle initial des jugements synthétiques a priori dans la critique kantienne. « Dans l'idée d'intensité et même dans le mot qui la traduit, on trouvera l'image d'un contraction présente et par conséquent d'une dilatation future, l'image d une étendue virtuelle, et si l'on pouvait parler ainsi, d'un espace comprimé ' » C est sur ce fil que prendront place les idées et les mots de tension,
|. Essai, p. 3.
LE BERGSONISME
d'extension, d'étendue, de détente et d'attente, et, d'un certain point de vue, toutes les thèses de Matière et Mémoire et de V Evolution Créatrice.
Le point de départ consiste deins une donnée immédiate de la conscience ; nous éprouver dans notre profondeur intérieure comme une contraction capable d'une dilatation, c'est nous éprouver dans notre densité substantielle, comme chose qui pèse autant et en même temps que comme chose qui pense. Penser c'est pisser, c est sentir, comme une horloge qui serait consciente, des poids mtérieurs ; et nous sentons instinctivement devant une pensée profonde son poids intérieur, comme l'œil sent d'abord le poids des entrailles dans un torse de la grande sculpture antique ou moderne. De même que dans la scUlpture soufflée du XViII^ siècle, n'est-il pas vrai qu'en face de pensées brillantes, faites de tours et de mots, même avant d'avoir dispersé le sophisme ou écarté l'analogie fragile, nous pressentons spontanément, au premier contact, le vide intérieur, et que, pareillement, dans une pensée substantielle et vivante, nous saisissons intuitivement le poids qu'y a coulé la réflexion ?
En quoi consiste ce poids psychologique qui s appelle 1 intensité ? L'analyse de l'intensité retombe ici sur les mêmes idées que celle de la qualité, puisque l'une et l'autre composent, de deux mots différents, mais convergents, la même valeur. Il y a dans les états psychiques quelque chose qui paraît croître ou diminuer. Cette croissance ou cette diminution, c'est une projection de la quantité extérieure sur l'intérieur où elle apparaît, traduite en langage psychique, comme qualité : projection du corps quand il s'agit de sensations affectives, projection de la cause extérieure quand il s agit de sensations représentatives ; et, quand il s'agit non plus de sensations liées à une cause physique, mais de sentiments, où le psychique paraît se suffire n luimême, multiplicité croissante de faits psychiques élémentaires, c està-dire progrès vers la totalité, vers notre totalité intérieure. » L'idée d'intensité est donc située au point de lonction de deux courants, dont l'un nous apporte du dehors l'idée de grandeur extensive. et dont l'autre est allé chercher dans les profondeurs de la conscience pour l'amener à la surface l'image d'une multiplicité mteme^ »
Ce que nous appelons intensité des sensations représentatives n est dès lors que la projection des images extérieures, quantitatives,