‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 37 sur 154 · Essai, p · texte numérisé non relu

Essai, p

LES DIRECTIONS

mouvements que constitue une perception à celle d'un esprit qui condenserait en les instants de quelques périodes sommaires toute l'histoire terrestre passée. De même la perception « résume dans son apparente simplicité une multiplicité énorme de moments. Entre les qualités sensibles envisagées dans notre représentation et ces mêmes qualités traitées comme des changements calculables, il n'y a donc qu'une différence de rythme de durée, une différence de tension intérieure^. »

Plus précisément cette différence de tension fonde la distinction du subjectif et l'objectif ; cette différence de degré actif joue un rôle analogue à celui que jouait dans la psychologie anglaise et dans celle de Taine la différence de vitalité et de force entre des images supposées distinctes. Les degrés de tension nous rappellent les réducteurs dont, chez Taine, le bon entretien assure la distinction de l'objectif et du subjectif, et dont le relâchement amène la confusion de l'un et de l'autre. On passe de la perception à la matière par une détente d'énergie. Entre la sensation qui est une qualité et les mouvements en apparence quantitatifs qui sont impliqués en elle, il y a la différence d'une durée contractée à une durée détendue. Notre perception condense dans sa tension une poussière d'ébranlements, de mouvements purs, continus, solidaires. Elle ramasse dans l'acte de sa durée ces mouvements en images, pratique des coupes dans cette continuité, isole des individus dans cette solidarité. « Cette sensation de lumière rouge éprouvée par nous pendant une seconde correspond, en soi, à une succession de phénomènes qui, déroulés dans notre durée avec la plus grande économie de temps possible, occuperait plus de 250 siècles de notre histoire^. » Inversement « l'histoire tout entière ne tiendrait-elle pas en un temps très court pour une conscience plus tendue que la nôtre, qui assisterait au développement de l'humanité en le contractant, pour ainsi dire, dans les grandes phases de son évolution ^ ? » C est ainsi que la perception de la lumière rouge condensait en une seconde 400 trillions de vibrations successives. C'est ainsi que par la conscience « de très loin en très loin et en franchissant chaque fois d énormes périodes de l'histoire intérieure des choses, des vues quasimstantanées vont être prises, vues cette fois pittoresques, dont les couleurs plus tranchées condensent une infinité de répétitions et de

1 Madère si Mémoire, p. 277.

3 li., p 231.

LE BERGSONISME

changements élémentaires C'est ainsi que les mille positions successives d'un coureur se contractent en une seule attitude symbolique, que notre œil perçoit, que !'art reproduit, et qui devient, pour tout ie monde, l'image d'un homme qui court ^ ». Les rêves, ies hallucinations, nous permettent d éprouver en nous-mêmes ces difïérences possibles entre rythmes de durée. Il nous suffit de relâcher la tension qu implique notre perception, d imaginer une détente graduelle pour sentir « les qualités sensibles qui s'étendent et se délayent dans une durée infiniment plus divisée ». A)nsi, de la matière à la perception et de la perception à la matière, nous passons bien du même au même, du mouvement au mouvement, de la durée à la durée, de la réalité absolue à la réalité absolue. « Le changement est partout, mais en profondeur ; nous le localisons çà et là, mais en surface, et nous constituons ainsi des corps à la fois stables quant à leurs qualités et mobiles quant à leurs positions, un simple changement de lieu contractant en lui. à nos yeux, la transformation universelle ^. "

La distinction de la matière et de l'esprit peut donc se définir, comme l'avait déià vu Leibnitz, en termes de durée. Omne corpus est mens momentanea. On pose la matière dès qu on nie la durée. Le cartésianisme, qui fait de I étendue une réalité, ne peut lui communiquer 1 être que par le miracle perpétuel de la création continuée. Comme on ne saurait nier la durée qu en niant l'être (et le spinoziste retourné qu'est M. Bergson a expliqué dans son étude sur 'idée de néant l'absurdité de cette négation) il s'ensuit qu'il n'y a pas réellement de matière pure, c'est-à-dire de matière sans durée : il n y a de matière pure qu'idéalement ou plutôt géométriquement. Si la réalité matérielle est composée de mouvements, elle n'est pas un esprit purement momentané, puisque le mouvement est une « synthèse du passé et du présent '\ Mais dans la matière cette synthèse reste v\rtuelle, chaque mouvement expire dans son propre présent, le passé n a littéralement pas le temps de se former. Car l'esprit est le passé pénétrant de plus en plus profondément le présent pour rendre plus vigoureuse la pointe dont il ronge ou sculpte l'avenir Omne cort^us est mens momentanea, sen carens rccordatione. L'esprit appara't avec cette rtcorSatin même, avec cette mémoire ajoutée à la matière, de même qu'inversement, selon le mot de Ravaisson, c'est la matéria-

Page 1