‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 46 sur 154 · UNE PHILOSOPHIE DE L'ACTION · texte numérisé non relu

UNE PHILOSOPHIE DE L'ACTION

La philosophie bergsonienne est une philosophie de 1 action, et prend place à ce titre dans un groupe considérable de philosophies contemporaines. Le pragmatisme aussi pose violemment le primat de l'action, et, sur un ton plus modéré, ce primat reste un lieu commun de la philosophie courante des trente ou quarante dernières années Diogène est devenu un grand philosophe pour avoir réfuté en marchant les arguments de Zenon. « Son seul tort, dit M. Bergson, fut de faire le geste sans y joindre un commentaire. » Mais, dès que le commentaire devient le principal, Zenon, chassé par la porte, rentre par la fenêtre.

II faut bien s'entendre sur le sens de cette philosophie de l'action, et surtout il ne faut pas faire de M. Bergson un pragmatiste. Sa philosophie n'a jusqu'ici présenté aucun caractère pratique, n'est arrivée à aucune conclusion morale. Il est resté un psychologue et un métaphysicien, ne s'est encore attaché qu'à une réforme de la spéculation. Mais précisément il lui a paru que la spéculation elle-même s'expliquait par les nécessités de l'action, qu'une doctrine critique des catégories restait suspendue dans le vide si ces catégories n'étaient pas

1 Introduction à la Métaphysique, p. 24

LE BERGSONISME

rattachées à la nature d un être agissant et pensées comme des conditions de I action " Au-dessous des principes de la spéculation, si soigneusement anadysés par les philosophes, il y a ces tendances dont on a négligé ! étude, et qui s expliquent simplement par la nécessité où nous sommes de vivre, c est -à -dire, en réédité, dagir*

Entendons-nous. La philosophie n'a pas négligé tant que cela cette étude. Elle a donné bien des commentaires au primum vivere, deinde philosophare On peut même dire que la majorité des philosophies tournent plus ou moins à une philosophie de ! action, et développent d'une certaine manière le Xôyoç axià epyou de Démccrite. Mais la philosophie antique et la philosophie moderne paraissent avoir porté dans deux directions différentes le reflet de l'état social oii chacune s'est développée. Le problème de I action pour les Grecs à partir de Socrate, et même avant lui (Pythagore, Heraclite) a été surtout politique Le philosophe se voit dans la cité, pose la question de ses rapports avec la cité. La République de Platon, où la cité est le modèle agrandi et visible de la vie intérieure, semble posée au milieu de la philosophie grecque comme son Acropole. Pour les modernes le problème de I action est surtout un problème moral. La critique de la cité chez les philosophes grecs du IV® et du IH® siècle, l'affinement chrétien de !â conscience rehgîeuse. se rencontrent et collaborent pour pousser en pleine lumière le problème de l'homme intérieur, de l'action de l'homme sur lui-même Au contraire la direction indiquée par Bacon et par une certaine partie du cartes' -snisme, l'action de l'homme sur la nature, est à peu près négligée par les philosophes jusqu'au XIX® siècle. Des trois branches qui portent fruit, mécanique, médecine, morale, dans i'arbie carfésien. 'a philosophie ne reconnaît guère pour sienne que la dernière

Au XIX® siècle ces deux directions anciennes ont été rajeunies et également suivies. La création de la sociologie a renouvelé le point de vue antique, a coloré au reflet du miheu social tout le problème de I action. D'autre part toutes les philosophies issues de Kant, de Fichte à Renou- VI er, ont maintenu le point de vue éthicocentnque. Mais en même temps la poussée des sciences biologiques a lait éclater les vieux cadres de la durée, comme l'astronomie avait au XVi*^ siècle détruit ceux de I espace. Le point de vue de l'action substitué à celui du donné, le d>namique substitué au statique, prenaient dès lors place non seulement dans

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