Matière ei Mémoire, p
2 Id.. p. 94.
LA CONNAISSANCE
personnages viennent d'être placés là par le peintre, dans le décor, avec défense de bouger sous peine de tout bousculer, de ne plus rien signifier, de perdre toute la raison qu'ils avaient d'être peints par M. Greuze et de faire pleurer M. Diderot. Allons plus loin, regardons un portrait tiré par un photographe dans l'attitude du : Ne bougeons plus. C'est précisément parce qu'il ne bouge plus que nous ne « reconnaissons » plus en lui les caractères de la vie, qu'il a perdu tout aspect de familiarité
Cette reconnaissance, faite de mouvements esquissés, c est la reconnaissance automatique, où les souvenirs-images ne font que se glisser. Mais dans la reconnaissance réfléchie, attentive, ils jouent au contraire un rôle prépondérant. La reconnaissance attentive est celle qui puise dans le passé des souvenirs pour éclairer une perception présente, qui prend l'objet perçu dans un tourbillon d'images incessamment lancées sur lui. « La reconnaissance attentive est un véritable circuit, où l'objet extérieur nous livre des parties de plus en plus profondes de lui-même, à mesure que notre mémoire, symétriquement placée, adopte une plus haute tension pour projeter sur lui ses souvenirs ^. » C'est ce qui se passe dans le langeige. Quand nous écoutons parler dans une langue que nous comprenons, quand notre attention reconnaît en ce complexus sonore, indivisé pour celui qui n entend pas la langue, des mots, des phrases, c'est que nous arrosons de manière continue ces perceptions sèches sous un dégorgement de souvenirs. L'auditeur se place dans le centre d'idées où se trouve son interlocuteur, épouse le schème-moteur d'après lequel des images auditives remémorées recouvriront les sons réels. Quand nous savons imparfaitement une langue, nous nous mettons à comprendre dès que nous avons saisi 1 idée ; nous tenons alors la clef qui nous permet de reconstituer les phrases, d'en épouser le schème, et, littéralement, ■ de les articuler. Le mécanisme de la lecture est analogue à celui de la parole. D'une page écrite dans une langue dont nous avons la très grande habitude, nous ne percevons que quelques lettres, quelques signes et nous les complétons avec des souvenirs : si nous lisons deux ou trois fois moins vite une page écrite dans une langue dont le vocabulaire et la grammaire nous sont pourtant aussi bien connus, mais dont nous avons moins l'habitude, c est que la perception du présent croît dans la mesure où diminue notre souvenir du passé. « Essentiel-
i Matière et Mémoire, p. 122.
LE BERGSONISME
lement discontinue, puisqu elle procède par mots juxtaposés, la parole ne lait que jalonner de loin en loin les principales étapes du mouvement de la pensée ^. » La lecture aussi, et les images verbales ou visuelles présentes sont simplement destinées, comme « autant d'écriteaux, à me montrer de temps en temps le chemin »
Toute reconnaissance, automatique ou réfléchie, est donc une opération active. Ce ne sont pas des souvenirs assoupis dans le cerveau qui se réveillent mécaniquement. C'est « une tension plus ou moins haute de la conscience, qui va chercher dans la mémoire pure les souvenirs purs, pour les matérialiser progressivement au contact de la sensation présente * ». Cette matérialisation du souvenir pur ne saurait évidemment s'expliquer qu'en soulevant tout le problème des rapports du physique et du mental, et c'est pourquoi Matière et Mémoire est intitulé : Essai sur la relation du corps à l'esprit. Retenons seulement qu'il n'y a pas, pour M. Bergson, de souvenir utile, c est-à-dire de reconnaissance, sans un ébreinlement moléculaire, source plus ou moins virtuelle, plus ou moins effective, de mouvements corporels. Matérialiser veut dire ici non convertir en choses, mais convertir en action. C'est ainsi que les maladies du langage sont des maladies de la reconnaissance, et ces maladies de la reconnaissance des maladies motrices. La marche régressive de l'aphasie, des noms aux verbes, se comprend si on admet « que les souvenirs, pour s'actuciliser, ont besoin d un adjuvant moteur ; et qu'ils exigent, pour être rappelés, une espèce d'attitude mentale insérée elle-même dans une attitude corporelle. Alors les verbes, dont l'essence est d'exprimer des actions imitables, sont précisément les mots qu'un efïet corporel nous permettra de ressaisir quand la faculté du langeige sera près de nous échapper^ ». Si notre pensée (bien qu elle soit un progrès et non une chose) porte sur des choses et non sur des progrès, notre mémoire utile est une mémoire d actions plutôt qu une mémoire de choses Automatique ou réfléchie, la reconnaissance est une réalisation du souvenir, qu elle insère dans le plan de notre action présente. Et elle l'insère d autant plus facilement que ce souvenir est davantage un souvenir d action, concorde de plus près avec un schème moteur " A mesure que nous allons du verbe au nom propre, nous nous éloignons davantage de l'action directement imitnble, jouable par le corps ; un artifice de plus
\. Matière c Mémoire, p. l3iJ.
^LA CONNAISSANCE
en plus compliqué devient nécessaire pour symboliser en mouvement l'idée exprimée par le mot qu'on cherche^. » Les lésions cérébrales peuvent couper les mécanismes physiques par lesquels l'action remémorée est iouée par le corps, elles ne sauraient détruire les souvenirs.
La reconnaissance, où le passé est reimené dans le présent, nous a donc fourni le type des états mixtes particulièrement instructifs pour la solution du problème de la mémoire, et les maladies de la reconnaissance nous ont servi, par l'emploi des méthodes de différence et de variation concomitante, à déterminer la cause de la reconnaissance et par là le mécanisme de la mémoire. Mais parmi ces maladies de la reconnaissance il en est une qui doit être particulièrement instructive : c'est, après les maladies par relâchement ou par défaut la maladie par excès, la reconnaissance seins mémoire, la fausse reconnaissance.
La fausse reconnaisséince, que tant de personnes éprouvent, et qu'on a expliquée de tant de façons différentes, c'est l'état psychologique où le phénomène présent nous apparaît sous la figure de passé remémoré. M. Bergson en donne, en conformité avec sa théorie de la mémoire, une explication originale. La fausse reconnaissance est bien un souvenir du présent ; ces deux termes selon lui ne sont pas contradictoires. Le souvenir naît au fur et à mesure de la perception elle-même. « Ou le présent ne laisse aucune trace dans la mémoire, ou c'est qu'il se dédouble à tout instant, dans son jaillissement même, en deux jets exactement symétriques, dont l'un retombe vers le passé tandis que l'autre s'élance vers 1 avenir. Ce dernier, que nous appelons perception, est le seul qui nous intéresse. Nous n'avons que faire du souvenir des choses pendant que nous tenons les choses mêmes. La conscience pratique, écartant ce souvenir comme inutile, la réflexion théorique le tient pour inexistant. Ainsi naît sans doute l'illusion que le souvenir succède à la perception ^. » Tout moment de notre vie se dédouble en perception et souvenir, qui sont contemporains comme le corps et l'ombre. Mais si notre œil était doué d'un pouvoir éclairant nous ne verrions jamais notre ombre, et pourtant l'optique pourrait en établir la réalité. Pareillement le souvenir du présent étant inutile à l'action reste pour nous comme s'il n'existait pas. Il fait partie de ces représentations bouchées par l'action dont parle
•;1, L'Énergie SpirituelU, p. 5ô.