Matière et Mémoire, p
LE BERGSONISME
donc, se polarise en deux directions. D'abord le discernement des individus, des différences, qui est l'acte de la mémoire spontanée, et qui multiplie, à mesure qu'il s'accomplit mieux et que la mémoire est plus consciente, les traits particuliers, les indiscernables. Ensuite la construction des genres, continuation du mécanisme vital par lequel 'i individu abstrait ce qui l'intéresse, en fait un instrument d'action. 5i la première tendance existait seule, l'individu ne pourrait agir, si la seconde existait seule il n'agirait qu'automatiquement, ne saurait se modifier ni s adapter.
Les genres continuent le mécanisme vital au moyen de mécanismes, ceux du langage. Le passage de l'habitude des ressemblances à l'idée générale et au genre s'effectue au moyen du langage qui prolonge ici dans la voie de l'intelligence le travail de la nature. L intelligence z est la vie qui agit sur la matière en fabriquant des outils. Le langage n est que l'un de ces outils. « L'entendement, imitant le travail de la nature, a monté, lui aussi, des appareils moteurs, cette fois artificiels, pour les faire répondre, en nombre limité, à une multitude illimitée d objets individuels ; l'ensemble de ce mécanisme est la parole articulée '. ') Le mot, comme dit le poète, est bien un être vivant, est fait au moins par l'être vivant à son image. Nous l'avons appelé un outil ; mais cet outil diffère des autres par une poss'bilité d'humanisation, de vitalité, de spontanéité auxquelles est comme déléguée toute la partie poétique du langage. De même que l'être vivant est constitué par un mécanisme qui réagit de façon identique à des excitations différentes, c'est-à-dire qui choisit dans ces excitations leur partie utile, et puis y répond par une action, de même le mécanisme moteur qu est le mot consiste dans la réaction verbale identique non seulement d un homme, mais d'un groupe d'hommes, à des multitudes d'excitations, d objets individuels.
Mais si le mot était mécanisme pur, il n y aurait pas de vie du langage, et la vie n'est la vie qu en tant qu'elle échappe par l'invention au mécanisme qu elle a créé, par la spontanéité à I automatisme qui la guette. Si nous ne pouvons penser la vie, néanmoins il y a une vie de la pensée ; si nous ne pouvons penser le mouvement, le procès de la pensée n'en est pas moins un mouvement. L'idée générale correspond subjectivement à une forme fixe, mais réellement elle est emportée dans une circulation. Cette circulation se fait entre deux plans,
l. Matière et Mémoire, p. 175.
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LA CONNAISSANCE
c'est-à-dire que 1 idée générale comporte deux limites. D'un côté il y a la perception actuelle où elle prendrait la forme d'une attitude corporelle ou d'un mot, c est-à-dire d'un minimum fait de ce qui est essentiel pour l'action De l'autre côté il y a un plan idéal de mémoire pure 011 elle revêtirait l'aspect de toutes ses images individuelles. D'un côté !a limite d'habitude, de mémoire jouée, la réaction motrice et verbale toujours identique. De l'autre côté la mémoire représentative, cette multiplicité d'êtres individuels, originaux, dont la somme si jamais elle pouvait être réalisée et si l'idée même de cette somme n était pas contradictoire, coïnciderait avec l'idée générale. On ne comprendra pas l'idée générale, on en laissera échapper tout un aspect, si on la maintient à l'une ou à l'autre de ces extrémités. Elle consiste éminemment dans un mouvement entre elles, « dans le double courant qui va de l'une à l'autre, toujours prête, soit à se cristalliser en mots prononcés, soit à s'évaporer en souvenirs^ ».
Toute philosophie est plus ou moins une philosophie des idées générales, des Idées. Nous philosophons avec des idées comme nous marchons avec des jambes. La civilisation étant devenue en partie invention de moyens de transport, les jambes de l'homme ne figurent que pour une part de plus en plus réduite dans l'ensemble des mouvements intelligents. Elles n'en représentent pas moins la racine de cemouvemerit, dont tous les outils de mobilité ne sont que des projections. Ainsi des idées. L'Idée platonicienne a beau être pour une philosophie du mouvement un lointain dépassé, nous retrouvons toujours, au principe et dans l'exercice de la philosophie, des idées, des mots. Mais la philosophie qui s'en sert ici se retourne contre elles, les dépasse, les fait rentrer dans un mouvement où elles sont prises, dont elles deviennent le détail et les moments. La philosophie, fondée chez les Grecs par une ontologie des idées générales, évolue et vit pair une psychologie et une critique des idées générales. L'idée était une tendance de l'esprit à la matérialisation des pensées, une démarche de ce que les Allemands appellent le génie configurateur : la philosophie, telle que M. Bergson la conçoit, résiste à cette tendance, contrarie cette démarche, cherche la réalité de l'idée non dans l'instrument de pensée et de langage, mais dans le mouvement et le courant qui ont déposé cet instrument, et auquel cet instrument creuse un lit.