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LA CONNAISSANCE
l' ensemble des réactions naissantes qui suivent les ébranlements extérieurs, par lensemble des mécanismes montés pour agir réellement, à qui leur état inchoatif permet de coexister. L'action cérébrale continue donc ia perception, « la perception étant notre action virtuelle et létat cérébral notre action réelle ».
Une théorie de la perception pure peut poser, par abstraction et pour une plus grande commodité, le corps vivant comme un simple centre d'action, c est -à -dire comme un point mathématique dans l'espace, et la perception comme un instant mathématique dans le temps ^ » Mais en réalité le corps est un corps étendu et la perception une perception qui dure. Le corps constitue non seulement un centre, mais une diffusion d'action, et d'autre part « quand le corps à percevoir es» notre propre corps, c'est une action réelle, et non plus virtuelle, que la perception dessine ». Percevoir son corps c est sentir, e: quand nous attribuons à la sensation affective la subjectivité, cela signifie qu elle comporte une action réelle. Elle se distingue par là nettement de la perception extérieure, qui dessine notre action virtuelle, et que pour cela nous disons objective Au tableau de la vie psychologique que nous présente Matière et Mémoire, il manque une théorie de I affection. Les deux ou trois pages qui en traitent n apportent que des indications sommaires. Ce que M. Bergson en dit se rapporte tout entier à la douleur qui est bien '' à ia place où elle se produit, comme I objet est à la place où il est perçu » et qui correspond à une action locale et par conséquent impuissante. Mais le plaisir, s'il s'aioute à l'acte comme à la jeunesse sa fleur, que sera-t-il, sinon la fleur de I action générale et par conséquent efficace de tout l'organisme ? La douleur se localise, mais ie plaisir ne se localise pas. Ce sont les douleurs de la dyspepsie et nullement le plaisir d'un bon dîner qui nous rendent sensible la place de notre estomac. On dit où on a mal, on ne dit pas où on a plaisir, ou bien le plaisir local n'est que le degré inférieur du plaisir. Mais Matière et Mémoire est consacré à une théorie de la perception, et M. Bergson n'admet pas que la perception se construise avec les sensations, comme le veut la psychologie anglaise. « Les sensations, bien loin d être les matériaux avec lesquels l'image se fabrique, apparaîtront au contraire alors comme l'impureté qui s'y mêle, étant ce que nous projetons de notre corps dans tous les autres ^ »
Impureté liée à la réalité. « L'affection est ce que nous mêlona
1 iViaiiéfi et Maoou&, p. 262.
LE BERGSONISME
de l'intérieur de notre corps à l'image des corps extérieurs ; elle est ce qu'il faut extraire d'abord de la perception pour retrouver la pureté de l'image^. » Le point de vue de la théorie ne saurait être celui de ia pratique, et la connaissance philosophique exige qu'on se débarrasse des nécessités de l'action. Il ne faut pas composer, comme la psychologie courante le fait, les représentations avec les sensations, mais éliminer de la perception la sensation, de l'image 1 affection, pour obtenir la représentation à l'état pur. Pour la philosophie comme pour le sens commun, l'élément représentatif c'est le donné, c'est la totalité des images perçues. Si on ne pose pas d'abord cette totsJité, aucun atomisme psychologique, aucun associationnisme ne pourra l'obtenir par composition. Si on la pose on obtiendra par occlusion du reste la zone de la perception consciente
Les corps vivants, possibilités d action, comportent une expression positive et une expression négative. Le positif c est le système sensorimoteur, le négatif c'est la suppression, le refus de ce qui ne sert pas au système sensori -moteur. Le positif donne la sensation et le mouvement. Le négatif donne la perception consciente. Comme les nécessités de I action nous lont découper et isoler notre mémoire consciente sur la totcilité de notre passé, elles nous obligent à détacher notre perception consciente sur la total'té du présent instantané qu est la matière.
Mais il n'y a pas de différence de nature entre la perception et l'intelligence. Détacher notre perception consciente, suivant les lignes de notre action, sur l'interaction de la matière, c'est la hgurer selon ces lignes, c est la délimiter artificiellement dans une forme. » Plus grande est la force d agir départie à une espèce animale, plus nombreux sans doute sont les chcingements élémentaires que sa faculté de percevoir concentre en l'un de ses mstants '^ " En d autres termes plus le champ de son action est vaste, plus sa perception est capable de refus, d'abstention devant la multiplicité des changements élémentaires, capable d en négliger une plus greinde part pour mieux se concentrer sur ce qui importe à l'action, capable par conséquent de substituer la forme stable à la mobilité continuelle. Dans la plus courte de leurs perceptions simples les êtres supérieurs immobilisent des trillions d'oscillations éthérées, et par rapport à chacune de ces
1 Matière et Mémore, p. 50.
2 Eoolution Créatrice, p. 326.
LA CONNAISSANCE
oscillations les qualités de la matière, perçues en le minimum de durée sensible, se définissent comme des arrêts. « Les qualités de la matière sont autant de vues stables que nous prenons sur son mstabilité. » ou de points d appui que nous assurons à notre action. Notre intelligence se comporte devant la vie comme notre perception devant la matière. Comme la matière est un mouvement instantané et sans changement réel, la vie est un mouvement qui dure, c'est-à-dire qui change. Et l'intelligence cristallise en formes ce mouvement qui dure, comme la perception arrête en obiets le mouvement qui ne dure pas. « La vie est une évolution. Nous concentrons une période de cette évolution en une vue stable que nous appelons une (orme, et, quand le changement est devenu assez considérable pour vaincre l'heureuse inertie de notre perceotion, nous disons que le corps a changé de forme ^. »
Ainsi se conçoit le passage « de 1 ordre qui se manifeste dans la perception à l'ordre qui réussit dans la science ». L ordre qui se manifeste dans la perception est un ordre abstrait par nos besoins . tout ce qui n'intéresse pas mon action possible sur les choses m'échappe, et je comprends que « tout le reste, cependant, soit de même nature que ce que je perçois ^ ». L'ordre qui réussit dans la science n est pas abstrait par des besoins et pour des besoins particuliers, momentanés, individuels. Il est abstrait par des besoms quelconques, et dont i objet peut n'être pas encore déterminé, peut n être jamais déterminé. Passer de la perception à la science, c'est passer d'une action particulière possible à la généralité de I action possible, au schème général de l'activité humaine, et même de I activité vivante
Par le problème de la perception, comme par celui de la mémoire, nous touchons encore au problème des idées. L idée générale, disionsnous en terminant le chapitre précédent, consiste en un mouvement qui va de la perception actuelle au plan idéai de mémoire pure où subsistent les images de nos perceptions passées. D autre part i mtelligence, forme supérieure de la perception, consiste à réaliser des arrêts, à penser des formes, à immobiliser des extraits ou des abstrait? de plus en plus raréfiés, schématisés, susceptibles de prendre place dans des plans d'action plus nombreux Pour lever la contradiction apparente entre ce mouvement et cet arrêt, considérons la vie de la pensée.