‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 82 sur 154 · I. tuoiuUon LteaiTtccy p · texte numérisé non relu

I. tuoiuUon LteaiTtccy p

LA LOGIQUE DE L'ILLUSION

Penser iMie chose c est «i penser l'existence ou la non-existence, c'est fonctionner selon nos catégories propres, aflirme^ion, négation, relation ; il n y a pas de pensée sans pensée d'être, affirmé ou nié, et penser le néant répondrait à un néant de pensée, ce qui implique contradiction

Cependant M. Bergson ihipute aux philosophes dans leur ensemble cette illusicH) du sens commun qui croit l'être postérieur logiquemoit au néant. « Je n'ai pas plutôt commencé à philosopher que je me demande pourquoi j'existe ; et quand je me suis rendu compte de la solidarité qui me lie au reste de l'univers, la difficulté n'est que reculée, je veux savoir pourquoi l'univers existe ; et si je rattache l'univers à un principe immanent ou transcendant qui le supporte ou qui le crée, ma pensée ne se repose dans ce principe que pour quelques instants, le même problème se pose, cette fois dans toute son ampleur et sa généralité t d'où vient, comment comprendre que quelque chose existe ? ^ » M. Bergson emploie ici fort pertinemment la première personne. Lorsqu il a commencé à penser il a pensé ainsi. Puis il a rectifié sa pensée en découvrant l'illusion sur laquelle reposait sa première démarche. Mais je crois bien qu'on est philosophe précisément parce qu on sait faire cette rectification, et, plus ou moins, tous les vrais philosophes l'ont faite. Nous y swnmes aujourd'hui aidés par la Critique de la Raison pure, et c'est pourquoi Schopcnhauer n a pas tout à fait tort quand il compare la lecture de ce livre (la première lecture consciente, c'est-à-dire la seconde ou la troisième) ^ une opération de la cataracte. Mais, avant Kant comme avant M. Bergson, les philosophes voyaient souvent clair Le philosophe, dit à peu près Aristote, s'étonne d'abord que les choses soient comme elles sont, mais plus il est avancé dans la philosophie plus il s'étonnerait qu elles fussent autrement Qu est-ce à dire, logiquement, sinon qu après avoir demandé aux choses pourquoi elles sont, il finit par savoir qu'il se demanderait vainement comment elles ne seraient pas ? Et qu'est-ce à dire, psychologiquement, sinon que la philosophie, comme la vertu, est une habitude ? Le poêle cartésien, le v^de préalable du Cogito (« je feindrai donc que rien n existe ») ne sont que des artifices logiques, puisque le Cogito consiste à montrer que ce vide préalable apparaît à la réflexion comme illusoire, et qu il y a une contradiction dans les termes à feindre que rien n'existe, car

1 i^voiuUoh Créatrice, p. 2i^.

LE BERGSONISME

feindre cela, c'est exister. Ce qui légitimerait le mieux la critique que M. Bergson adresse à l ensemble des philosophes, c est une partie de la philosophie de Leibnitz. notamment le principe de raison suffisante. Mais, précisément parce que le logique chez lui ne fait que symboliser l'intuitif, il est Leibnitz et non WoH.

Il y a donc là une illusion du sens commun à laquelle un philosophe commence par céder, et contre laquelle il réagit à sa manière. Mais l'originalité de M. Bergson est d'expliquer cette illusion, de compléter la Critique par une Pratique, et de montrer dans nos cadres de pensée des schèmes de notre action. « Nous allons de l'absence à la présence, du vide au plein, en vertu de l'illusion fondamentale de l'entendement ^.» C'est que « toute action vise à obtenir un objet dont on se sent privé, ou à créer quelque chose qui n'existe pas encore ». Cette illusion intellectuelle est liée aux apparences et aux nécessités de l'espace homogène et du discours. Aller du vide au plein, de l'absence à la présence, c'est penser en termes d'espace, penser qu'à toute réalité préexiste sa place, que cette réalité vient remplir, dans 1 espace. C'est ce que le vulgaire entend par la Création, Dieu ayant créé le monde en meublant l'espace. L Idée platonicienne est une réalité de droit que le philosophe place, comme le sens commun l'espace, avant la réalité de fait, quitte à la dépasser par la partie vivante de sa doctrine, comme le fait Platon. En amenuisant encore ces schèmes de l'espace et des idées, une philosophie paresseuse, une philosophie d'école (c'est-à-dire un sous-produit de la philosophie vraie) arrive à une pellicule qui, à force de transparence, n'apparaît plus, et qui se confond avec un vide, devient l'idée du néeint. Arrivés là (où d'ailleurs un vrai philosophe se ressaisit) nous pouvons nous livrer en pleine sécurité à notre naturel fabncateur ; l'homofaber recréera l'univers comme une machine, du même fonds dont il l'aura déduit comme un traité de géométne. Le cartésicinisme nous fait voir cela dans une clarté admirable. Donnezmoi l'étendue et le mouvement, disait Descartes, et le referai le monde. En attendant de le refaire il le déduisait, et il concevait cette déduction comme le schème et les moyens infinis d'une action non moins infinie sur la nature. Et après s'être nourrie de l'espace homogène et du mouvement mesurable, cette illusion utile se forme du concept et du langage. Sains les concepts, le leingeige, la société, il n'y aurait que de l'affirmation et pas de négation. « Pour un esprit qui suivrait purement

Page 1