‹ Trente ans de vie françaiseChapitre 89 sur 154 · Essau p I3B · texte numérisé non relu

Essau p I3B

LE BERGSONISME

où l'on découpe la matière en y distinguant les causes et les effets, où l'on projette sur elle l'ombre, les cadres, le quadrillé utile de Vhomo faber

Cette projection, utile à faction, peut être dangereuse, non seulement pour la philosophie, mais déjà pour la science lorsqu'elle s'applique aux phénomènes de la vie. A propos des théories mécanistiques sur l'adaptation, M. Bergson distingue trois sens du mot cause : cause par impulsion, cause par déclenchement, cause par déroulement. La première seule est cause proprement dite puisque « la quantité et la qualité de l'effet varient avec la quantité et la qualité de la cause ' ». Sans doute pourrait-on dire que la qualité de la cause se ramène ici entièrement à sa quantité, à la transmission d'une certaine quantité de force vive, et c'est pourquoi dans ce cas seulement la cause explique son effet ; nous avons une simple identité, 100 d'effet = 100 de cause. Dans la causalité par déclenchement, l'effet n'est pas expliqué entièrement par la cause. Mais alors deux cas peuvent se produire. Ou bien il s'agit d'un déclenchement matériel, l'oiseau qui fait crouler une avalanche, l'étincelle qui provoque une explosion, et alors nous revenons à la causalité par impulsion, c'est-à-dire à l'identité, en faisant intervenir l'énergie potentielle et sa transformation en force vive. Ou bien il s'agit d'un déclenchement vital, et les opérations de la vie consistent bien encore en une accumulation d'énergie potentielle et en son passeige brusque à une énergie utilisée (le terme de force vive est tout à fait caractéristique), mais ici le déclenchement est accompagné de conscience et d'indétermination. Enfin, dans la cause par déroulement (comme celle d un cylindre de phonographe qui déroule sa mélodie), la cause n'est que l'occasion d'un effet dont la qualité ne dépend pas d'elle. Le rapport entre le caractère intelligible et le caractère empirique chez Kant et Schopenhauer transporte à peu près dans la psychologie cette causalité par déroulement, le second n'étant que le premier déroulé sub specie durationis

De la causalité par impulsion à la causalité par déclenchement et de celle-ci à la causalité par déroulement, nous allons d un monde cartésien instantané à un monde qui dure La transformation d une énergie potentielle en force vive à un moment B n est pas donnée dans un moment A de cette force potentielle. L'interférence entre les deux séries s'exprime, dans le langage, par le mot de hasard. Et cette inter-

1 Evo'ution Créatrice, p. 79»

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férence, ce hasard appartiennent au mondede la pure matière. Mais c'est un principe bergsonien que si les directions de la vie s'opposent à celles de la matière, elles ne s'y opposent qu'après les avoir épousées, et qu'il y a un point, un moment, où toutes deux sont confondues. De cette contingence et de ce hasard matériels sont partis la contingence vitcile et la puissance de choix qui finissent par en devenir le contraire exact sous la fojrme de la liberté. La métaphore qui revient continuellement dans VEvolution Créatrice est celle de la vie considérée comme une fabrication d'explosifs. Et il n'y a pas là seulement une métaphore. La vie est une histoire, et les causes historiques, c'est-à-dire les causes vitales, ne se conçoivent que comme des causes par déclaichement, analogues à une transformation brusque de l'énergie potentielle en force vive, ou des causes par déroulement, c'est-à-dire des causes qui exigent de l'attente et de la durée. Les formes de la causalité vivante sont donc des réalités de durée, alors que la forme de la causalité mécanique, l'impulsion simple, se ramène à une identité, à un rapport du présent au présent, à la loi de la conservation de l'énergie, et exclut la durée. De la causalité sans durée à la causcJité dans la durée, ou causalité vitale, on passe par l'intermédiaire de l'énergie potentielle. Un monde où il n'y aurait eu que de la force vive, n'eût pas comporté de corps organisés. Et le monde sans vie serait le monde où il n'y aurait plus que de l'énergie potentielle.

Ce sont là les trois formes de la cause efficiente exprimées en termes de mouvement, et les deux dernières, bien qu on puisse les rîimener, d un certain biais, à la première, nous montrent déjà dans la matière la courbe par laquelle peut s'insinuer la vie. Mais il n'y a vie que là où la causalité semble dépassée et où il existe une apparence de finalité. A ce monde matériel de la causalité efficiente la ^^e superposet-elle effectivement un ordre de causalité, finale ?

M. Bergson n'est pas finaliste, et VEvolution Créatrice contient une critique des causes finales parallèle à la critique du mécanisme darwinien et lamarckien. Néanmoins la finalité lui paraît une image de la réalité moins inexacte que le mécanisme. La philosophie de Reucin nous semble souvent une ébauche exoténque et populeure, une antichambre de celle de M. Bergson. Dans les Dialogues Philosophiques, voulant exprimer la cause génératrice de la vie, et ne pouvant accepter ni la causalité mécanique de son ami Berthelot, ni le finalisme qui lui rappelle ses cahiers de théologie, il emploie pour désigner son idée encore vague le mot de nisus : il y a au fond de l'être un nisus

qui tend a la parfaite conscience. Et je sais bien que tout cela n'est qu'ébauche, et que ces ébauches se sont détachées comme des s'.oco/.a de la grande philosophie romantique allemande. Mais il est remarquable que, bien qu'il n'y ait aucune différence appréciable de sens entre nisus et effort, Renan emploie le mot latin, non pas pour préciser son idée, mais pour l'estomper, pour indiquer qu'il n'y a pas dans notre langage de terme qui puisse la nommer, et pour y remettre, comme disait Mallarmé, de l'obscurité. Tel n est pas évidemment le procédé die M. Bergson. L'Evolution Créatrice, la production de la vie et de la pensée, correspondent bien pour lui à un nisus, mais, en vrai philosophe, il s'efforce d amener sur ce nisus le maximum de clarté, et de l'étudier non dans les généralités diffuses oîi il s'estompe, mais dans les faits privilégiés où il s'éclaire. Si la vie est ua nisus, c'est-àdire un effort, nous en saisirons 1 essence en analysant notre effort, qui participe à celui de la vie et qui le continue. Pour Descartes la volonté était en nous infinie comme en Dieu (d'où l'on pouvait conclure qu'elle nous fait toucher l'absolu) et l'analyse de l'effort représentait pour Maine de Biran le vrai Cogite de la philosophie. Une importance analogue est donnée par M. Bergson au fait privilégié de l'effort intellectuel, qui nous fait coïncider avec l'effort vital au moment même où il est sous-)acent ou tangent à l'intelligence, au moment où il va devenir intelligence et où il est encore temps de le saisir par l'intuition. L'effort intellectuel <^ nous représente la relation causale à l'état pur ». Cette relation causale n'est pas une simple causalité efficiente, puisqu'elle consiste en la création de quelque chose de nouveau : énergie qui se crée, et non énergie qui seconseiA^e. Elle n est pas non plus causalité finale, puisqu'elle ne vise pas à une fin, mais qu elle crée cette fin en même temps qu'elle se crée. Du vcigue nisui^ de Renan, la réflexion philosophique passe ici à l'idée de schème dynaimique. Le schème dynamique serait " entre l'impulsion et l'attraction, entre la cause efficiente et la cause finale, quelque chose d'intermédiaire, une forme d'activité d'où les philosophes ont tiré par voie d'appauvrissement et de dissociation, en passant aux deux limites opposées et extrêmes, l'idée de cause efficiente d une part, et l'idée de cause finale de l'autre. Cette opération, qui est celle même de la vie. consiste dans un passage graduel du moins réalisé au plus réalisé, de l'intensif à l'extensif, d'une implication réciproque des parties à leur juxtaposition ^ » Une intelligence où il n'y aurait que des images aux contours

i L'Energie Spirituelle, p. 20!

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arrêtés, et que les lois d'association de ces images, ressemblerait à un monde matériel où régnerait la seule causalité efficiente : le monde des associationnistes anglais nous paraît une réplique intérieure du monde de Démocrite Les images c'est l'abstraction du tout fait, la coupe de l'état statique sur le devenir, abstraction et coupe utiles, poteaux indicateurs de notre action taillés dans notre passé. « L image aux contours arrêtés dessme ce qui a été. Une intelligence qui n opérerait que sur des images de ce genre ne pourrait que recommencer son passé tel quel, ou en prendre les éléments figés pour les recomposer dans un autre ordre, par un travail de mosaïque. Mais à une intelligence flexible, capable d'utiliser son expérience passée en la recourbant selon les lignes du présent, il faut, à côté de l'image, une représentation d'ordre différent, toujours capable de se réaliser en images, mais toujours distincte d'elles. Le schéma n'est pas autre chose ^. »

La finalité apparente, elle non plus, n'est pas autre chose. Quand la finalité nous apparaît comme une adaptation à une fin préexistante, c'est que nous transportons au domaine de la réalité une catégorie de l'action intellectuelle, pour laquelle agir c'est se fixer un but et atteindre ce but. Il n'y a pas de travail mécanique, d'emploi d'outils, sans cette finalité. Mais si nous nous transportons au contraire là où le travail humain n'est plus un travail mécanique, là où il continue et imite le travail même de la nature, c'est-à-dire dans la production de 1 œuvre d'art, nous ne rencontrons plus de finalité de ce genre. L idée d'une locomotive préexiste entièrement, dans l'esprit de l'ingénieur, à la locomotive construite et s'y adapte trait pour trait Mais l idée d une œuvre d'art ne préexiste jamais à son exécution. Elle se réalise en suivant un schème dynamique (ou plutôt selon un dynamisme schématique, le mot schème évoquant du tout fait dans 1 espace) et en se déposant dans une durée dont les inoments sont imprévisibles. Le plan lui-même, le plan d abord répond à cette définition. Racine écrivait ses pièces sur un plan en prose minutieux et tracé scène par scène, discours par discours, réplique par réplique. Mais ce plan n'était pas plus contenu dans un plan préconçu que la pièce en vers n'était donnée dans le plan en prose. Le travail du poète, s accomplissant dans la durée, était simplement divisé selon la durée. Si mainte^ nant nous nous transportons non plus au point de vue de l œuvre qui se fait, mais au point de l'œuvre faite, nous voyons que, comme

l. L'Energie Spirituelle, p. 199

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dans le corps vivant, tout y converge vers une fin, qu'elle est une finalité. Mais peut-on concevoir la finalité de la nature à l'image de celle finalité interne apparente ? Il y a d'ailleurs une autre finalité de l'œuvre d'art, une finalité par rapport à l'homme, individuel et social, et qui est finalité externe. Dès que nous voyons de la finalité quelque part c'est, dit M. Bergson, une finalité externe. Il n'y a qu'un seul et vrai tout, et ce tout c'est la vie entière.

La finalité, si nous la considérons comme une catégorie de notre intelligence et de notre action, est un pouvoir d'unité, pouvoir de penser sous forme d'unité, pouvoir de créer ou de découper des unités mécaniques. Notre corps nous apparaît sous l'aspect de finalité en tant qu'il nous sert à quelque chose, qu'il est le moyen de certaines actions déterminées. Nous pensons finalité parce que l'unité est toujours devant nous. Au contraire la nature, le courant de vie vont à la multiplicité ; l'évolution n'est pas une convergence de causes et d'effets, mais une divergence croissante. « L'unité vient d'une vis a tsrgo ; elle est donnée au début comme une impulsion, elle n'est pas posée au bout comme un attrait \ » Certes la philosophie de M. Bergson n échappe pas au finalisme. Il suffit, dit-il, de retailler un peu l'idée toute faite de la finalité pour l'adapter dans une certaine mesure au réel. La durée de la nature, ou tout au moins la partie que nous en vivons, consiste en un nisus qui s'est traduit jusqu'ici par un progrès croissant de l'organisation chez les êtres, et par une variété croissante d'êtres organisés Mais cela ne signifie pas que l'univers ait un but. Nous le croyons quand nous transportons dans la philosophie les illusions nécessaires de l'action. La finalité est utile à ce qui doit se faire, et elle est vraie dans ce qui est fait : mais cela ne signifie pas qu'elle soit vraie pour ce qui est à faire. Dès que nous regardons en arrière le temps écoulé, le passé nous apparaît sous un aspett finaliste, et, parce que tout y est passé, tout s'est passé comme s'il avait cristallisé selon des buts. Dès lors, toute évolution se déroule pour nous dans le passé comme le tableau ordonné qu elle est. et nous supposons dans l'évolution future le tableau qu elle sera un jour, nous supposons ce tableau en la supposant sans durée, c est-à-dire en lui retirant sa réalité. Finciliser l'avenir c'est lui donner figure du passé ; et c'est aussi tracer devant nous, d'une façon utile, le schème d'une action.

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