CHAPITRE XL
Suite de la description de la mosquée du Prophète. — De son tombeau et des tombes des membres de sa famille.
Je reviens à la description du temple : les historiens arabes disent que la mosquée de Médine a été fondée par Mohammed ; c'est pour cela qu'on l'appelle Messdjed-el-Nebi (mosquée du prophète).
Lorsque Mohammed, chassé de la Mecque, arriva à Médine, elle s'appelait alors Yatrib. Dès qu'il se vit au milieu d'amis, il acheta à de pauvres Arabes le terrain où sa chamelle s'était accroupie, et j construisit une petite chapelle dont les murs en pisé soutenaient un toit formé de poutres et de branches de palmier. Le toit lui-même était consolidé par des troncs de cet arbre servant de colonnes. Il avait d'abord indiqué la kabla (orientation) de sa petite mosquée dans la direction de Jérusalem, hit el Tcodd's (la maison de la bénédiction). Ce ne fut que la deuxième année, à partir de l'hégyre, qu'il orienta la kabla des mosquées dans la direction de la kâaba (maison d'Abraham dans le temple de la Mecque).
Omar Ben-el-Khattab, en l'an 1 7 de l'hégyre, agrandit la mosquée et entoura d'un mur la Hedjera (tombeau de Mohammed).
Le khalife Osman bâtit rcnccintc en pierres détaille.
80 Liy^K DEUXIÈME.
En Dl (le riiégyre, le khalife Omilid agnindit la mosquée eu achetant à la fille et aux femmes du i^rophète les maisons qu'elles habitaient à l'entour.
En l(i(» de l'hégyre, elle fut encore agrandie et embellie par le khalife El Mehdi.
En G54, elle fut brûlée par l'éruption d"uu volcan.
Reconstruite, en 678, par le sultan d'Egypte Bibar ; complètement brûlée par la foudre, en S80, elle fut enfin reconstruite telle qu'elle est aujourd'hui par Kaid bey, souverain d'Egypte. C'est lui qui fit ériger au-dessus du tombeau du prophète la magnifique coupole dont on aperçoit à de grandes distances la couverture de plomb surmontée d'une énorme boule et d'un croissant qu'on dit être l'un et l'autre en or pur. I^es Ouahabites ont tenté de détruire ce dôme, mais des incidents miraculeux les en ont , dit-on, empêchés.
La garde et les soins de propreté de la mosquée sont confiés à des nègres eunuques dont le chef porte le titre de kissiar-aghassi et de cheikh el haram. Il occupe un rang très élevé et est choisi par le sultan de Constantinople.
Les revenus de la mosquée sont très considérables ; mais ils sont plutôt employés à satisfaire la rapacité des autorités chargées de son entretien qu'à cet entretien lui-même, qui laisse beaucoup à désirer. La mosquée est entourée de meddersat (écoles) peu fréquentées.
La visite au tombeau du prophète n'étant pas une des formalités exigées par le Coran pour parfaire le pèlerinage, et le zèle des musulmans aj^^nt considérablement diminué, la ville de Médine est en décadence.
Xous pûmes nous en convaincre en parcourant ses rues. Xous y remarquâmes une grande quantité de maisons en ruine.
Mon pieux muphti voulut visiter les tombeaux de tous les illustres personnages enterrés dans l'intérieur de la ville et
dans les environs ; je dus l'accompagner. Voici le nom des principaux :
Ibrahim, fils du prophète, mort dans sa jeunesse ; Fathma, sa fille ; plusieurs de ses femmes et de ses autres filles ; sa nourrice. Fathma , mère d'Ali, gendre du prophète. Othman ben Aâffan, un des premiers successeurs du prophète, celui qui a recueilli les feuilles éparses du Coran. Imam Malek Ebnou-Ens, chef de la secte malekites. C'est pour cela que les malekites, c'est-à-dire presque tous les habitants de l'Afrique septentrionale depuis Derna jusqu'au Maroc, considèrent Médine comme un lieu plus sanctifié encore que la Mecque.
Nulle part on ne rencontre autant de mausolées de personnages musulmans saints et illustres. Et pourtant ils sont moins visités que la plupart des koubba de marabouts qui abondent dans toutes les contrées de l'islamisme.
Nous visitâmes, hors de la ville, le djebel Ohodd où est enterré Hamza, oncle du prophète, ainsi que ceux de ses compagnons tués dans la grande bataille que Mohammed li\Ta dans ce lieu aux Arabes de Koreïch. Nous nous rendîmes également à Kobba, village entouré des plus délicieux jardins qu'on puisse voir. Là se trouve une petite mosquée construite, dit la tradition, sur l'emplacement où la chamelle de Mohammed, qui avait été chassé de la Mecque, s'accroupit exténuée de fatigue.
Il serait trop long de faire la description de toutes les cérémonies interminables que doivent accomplir les pèlerins en visitant la mosquée, les tombeaux et les lieux vénérés par les musulmans : je me bornais d'ailleurs à suivre l'exemple de mon compagnon et à me conformer aux prescriptions de mon guide le mezouar. Partout on trouve des quémandeurs ; partout il faut donner des bakchich sous la dénomination d'offrandes.
T. ir. 6
Les parties de lu ville qui n'étaient pas en ruine me parurent bien construites ; les maisons ayant toutes un ou deux étages, ne sont ni recrépies, ni blanchies, ce qui donne aux rues un aspect très triste.
Les deux rues principales, nommées Sauk Bab el Massri et l'autre Sauk el J3'lat, partent l'une de la porte El Massri et l'autre de la porte El Chàmi et aboutissent à la grande mosquée. Elles sont bordées de boutiques peu achalandées. Dans les faubourgs séparés de la ville par la grande place, appelée El Monahh, où nous avions laissé nos chameaux, se trouvent des maisons à un étage occupées, dans la belle saison, par des habitants de Médine. Elles sont entourées de jardins délicieux et copieusement arrosés.
Le muphti rendit visite aux ulémas de l'université, dont les principaux devaient se rendre à Taïf auprès du grand chérif Sidi Mohammed Ebnou Aôun. Ce renseignement confirmait ceux que m'avaient donnés au Caire le cheikh El Kadiri et le cheikh El Tounsi. Il était donc inutile d'entretenir les ulémas de IMédine de la fettoua de Kaïrouan dont notre compagnon Sid El Miloud ben Salem el Leghouati, mokaddem de Sidi Mohamed el Tedjini était porteur.
Les trois jours que nous devions passer à Médine, suivant nos conventions avec notre mekououm , étant écoulés, nous fixâmes notre départ. J'aurais désiré voir plus en détail tout ce ({ue je n'avais fait qu'entrevoir pendant ce court espace de temps employé, hélas ! en grande partie en cérémonies religieuses et en prières. En face de ces lieux sanctifiés et de ce berceau de l'islamisme, j'éprouvais de grandes satisfactions de curiosité, mais le sentiment religieux y était d'autant plus étranger que les musulmans que j'y î^encontrais témoignaient plus d'indifférence. J'avais été témoin d'une foi bien autrement vive pendant mon séjour auprès d'Abd-el-Kader.
Quelles sensations eussent été les miennes, je le comprenais mieux que jamais, si, au lieu d'être auprès du tombeau de Mohammed, j'avais pu prier au sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Aussi étais-je bien décidé à aller visiter Jérusalem et les lieux saints qui l'entourent aussitôt après le pèlerinage de la Mecque, si toutefois je n'y trouvais pas la mort.