LIVRE V
Avant de livrer à la publicité mon livre (c Rome » où je raconte scrupuleusement la brusque transformation opérée en moi et où j'exprime des sentiments de dévotion tellement exaltés qu'ils offrent un contraste, je pourrais dire choquant, avec les récentes tendances de mon esprit en matière de religion, j'ai voulu le soumettre à l'examen et à la critique de deux amis dont l'affection sincère efc le jugement impartial méritent également ma confiance.
Le premier, après avoir lu mon manuscrit, m'écrivait : « Ne retranchez rien à vos pages sur Rome. 11 faut bénir Dieu de vous les avoir inspirées, car, en ouvrant ainsi votre âme, vous ferez un bien véritable à d'autres âmes. Rien ne vaut pour convaincre et toucher, des accents (pi'on ne saurait ni remplacer ni imiter. L'art ici doit s'effacer devant ce qui est plus puissant que lui, devant ce qui a été senti et vécu ; vos pages si sincères , si simples, si vibrantes ont une réelle beauté. Elles sont une œuvre, une grande œuvre dans l'ordre moral.
(( Si vous croyçz avoir à réparer le passé, il doit l'être et au delà, par la courageuse générosité de vos aveux.
« Yous avez bien tort d'être inquiet sur ce chai)itre de Rome, s'il n'est pas le plus curieux de votre livre, il en est le plus émouvant, n'y changez donc rien ^>
Voici niiiintcnant le langage (]ue me tenait mon second ami après a^oir écouté la lecture de ce même chapitre :
« Si votre livre ne devait être lu que par de vrais
croyants, le récit de votre conversion et de votre séjour à Rome serait parfait ; mais ce livre n'arrivera-t-il pas plutôt entre les mains d'hommes du monde plus ou moins libres penseurs ? Quand ils liront qu'après un pèlerinage à la Mecque vous avez été amené, par hasard^ à Rome où vous vous êtes subitement converti et où vous avez voulu vous faire missionnaire ; qu'ensuite , sur une parole du pape, vous avez consenti à retourner en Algérie où vous aviez pris la résolution de ne plus reparaître ; puis qu'enfin, après cette première conversion , vous êtes revenu à une vie mondaine et qu'il a fallu une dernière épreuve pour vous amener définitivement à l'observance des pratiques de la religion, que penseront-ils de toutes ces tergiversations ?
ce N'admettant pas les effets de la grâce surnaturelle et du repentir, ne seront-ils pas amenés à prendre l'auteur pour un esprit vif, emporté, enthousiaste et peu solide dans ses convictions, ses desseins et ses actes ?
c( Ne serait-il pas mieux de supprimer les lettres que vous écriviez à votre tante, dans le paroxysme de votre ferveur, et de remplacer les mots confession, communion, par une expression générale, V accomplissement des devoirs religieux, par exemple. Ne vaudi'ait-il pas mieux également passer sous silence votre projet d'entrer dans l'ordre des Jésuites ? Pourquoi parler des oublis religieux qui ont suivi votre conversion ?
« Saint Paul a eu son chemin de Damas et, devenu apôtre, il a raconté les désordres antérieurs de sa vie, mais il n'a pas dévié
(( J'en dirai autant de saint Augustin »
Si je n'avais poursuivi que le succès de mon livre et si j'avais cédé au désir de me montrer au public meilleur (^ue je ne
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suis, je n'aurais certes pas hésité à suivre les conseils de mon second ami ; mas il m'a semblé qu'arrivé au déclin de la vie, au moment où je ne puis tarder de comparaître devant le grand juge, je devais songer uniquement à la réparation de mes erreurs et des fautes que j'ai commises. Or, la meilleure manière de les réparer, n'est -ce pas de les avouer courageusement devant ceux que j'ai pu scandaliser ?
Mes lecteurs, quels qu'ils soient, ne tiendront-ils pas compte d'ailleurs de la fougueuse imagination d'un jeune homme lancé, durant la première période de son existence , dans un milieu où auraient pu sombrer des croyances plus solides que les siennes ?
N'ai- je pas été successivement poussé par des circonstances extraordinaires, à prendre des résolutions contradictoires, et cet état maladif de mon âme ne me prédisposait-il pas aux changements subits opérés en moi pendant mon séjour à Rome ?
Quoi qu'il en advienne, je crois ne devoir rien retrancher du récit scrupuleusement vrai, je le répète, des causes qui ont amené ma conversion, et des effets qu'elle a produits.
Si, en agissant ainsi, je donne lieu à des appréciations sévères sur l'instabilité de mon caractère et de mes desseins, on ne pourra du moins, je l'espère, suspecter ma bonne foi. Mes convictions ont toujours été sincères, et celles qui m'animent aujourd'hui et me soutiennent à travers les épreuves les plus cruelles, ces convictions seront désormais inébranlables.
Sous le bénéfice de ces observations, je n'apporte aucune modification à la rédaction primitive de mon chapitre « Rome », repoussant également les suggestions d'un faux amour-propre et les lâchetés du respect humain.
CHAriTKE XXYIL
Voyage de Civita-Vecchia à Rome.
Je devais bientôt reconnaître le doigt de Dieu dans l'événement qui, en dehors de toute prévision, m'avait conduit aux portes de la cité, siège de la chrétienté, à l'époque des fêtes pascales (1).
Dès que j'appris cette coïncidence je ressentis le désir ardent d'aller visiter la ville éternelle et d'assister aux pompes les phis imposantes du catholicisme. Ce désir naissait-il d'un sentiment religieux ou était-il simplement provoqué par les tendances d'un esprit amoureux d'aventures et de contrastes? Visiter la sainte cité, capitale du monde chrétien, en revenant d'un pèlerinage au berceau de l'islamisme !
Mais comment réaliser ce séduisant projet ? Mon escarcelle était déplorablement efflanquée, et pour me procurer de l'argent il me fallait écrire en France et attendre la réponse. Or, nous étions au 21 mars. Heureusement Isidore avait conservé soigneusement mes plus belles armes, ma montre et quelques bijoux que je lui avais laissés lors de mon départ pour la Mecque. Je fis part de ma détresse au capitaine Schiaffino et le priai de m'avancer une somme équivalente à la moitié environ de la valeur des objets que je déposerais entre ses mains jusqu'à l'arrivée des fonds que j'allais deman-
(1) Pâques en Van 1842 tombait le 27 mars.
der en France. Cet excellent homme m'ouvrit immédiatement sa bourse et repoussa énergiquement l'offre que je lui faisais de lui donner un gage. J'obtins à grand'jDeine de lui faire accepter un simple reçu de la somme qu'il me prêtait et que je devais lui rembourser chez son banquier à Gènes, où il se rendait, laissant à son second le soin de réparer le pauvre San Giovanni Baitista que la tempête avait singulièrement avarié. Je me séparai avec un véritable chagrin de ce brave capitaine qui, me connaissant à peine depuis vingt jours et n'ayant sur ma personnalité d'autres renseignements que les confidences que je lui avais faites, m'aimait déjà sincèrement et m'accordait une entière confiance.
J'écrivis immédiatement à ma mère adoptive, ma tante M'""" Champagneux. Je lui racontai comment j'avais miraculeusement échappé à la mort lors du pèlerinage de la Mecque , comment le hasard m'avait conduit à Civita- Vecchia , et lui dis que je me rendais à Rome où je la priais de m'adresser l'argent que je lui demandais. Je lui faisais part, en même temps, de la résolution que j'avais prise de ne plus retourner en Algérie, et enfin je soumettais à son appréciation divers projets contradictoires qui dénotaient l'incohérence de mes idées.
Je m'occupai alors des préparatifs de mon voyage et je demandais au padrone de l'osteria où nous étions descendus des renseignements sur la façon la plus économique de me rendre à Rome , quand je fus abordé par un moine franciscain et un étudiant en droit qui, ayant entendu mes questions, me proposèrent de prendre un vetturino à compte à demi. J'y consentis, mais l'affluence des voyageurs attirés par le désir d'assister aux cérémonies de la semaine sainte avait fait tellement élever les prétentions des voituriers que nous hésitions à conclure un marché. Le franciscain nous
1!)!- J.IVKK CINQUll^'ME.
suiïiivra alors la pensée de faire le voyage à pied. Cette proposition rc|)ondait si bien à rexiguité de nos ressources réciproques ([u'ellc fut accueillie avec enthousiasme, et ayant contié nos bagages au fourgon des messageries, nous nous mîmes allègrement en route (22 mars 1842).
Si j'avais été seul avec le franciscain, jeune Sarde robuste et bien découplé, nous eussions parcouru dans la journée les 65 kilomètres qui séparent Civita-Veccliia de Rome, mais Isidore n'était plus habitué à la marche et le jeune étudiant était frêle et délicat. Nous dûmes coucher à Palo.
Le lendemain , la monotonie de la route qui traverse de vastes solitudes augmenta encore la fatigue de nos deux compagnons et malgré notre aide et nos exhortations ils refusaient d'avancer, lorsque le franciscain , poussa un cri d'allégresse et nous montrant à l'horizon une croix qui étincelait au sommet d'une immense coupole dorée par les rayons obli(|ues du soleil, s'écria : Ecco San-Pietro (1). Et il se prosterna et pria.
L'effet de cette apparition fut extraordinaire ; mes pauvres compagnons se relevèrent pleins de courage et se remirent en marche. — Mais, chose singuhère ! nous observions que leur énergie diminuait ou augmentait à mesure que, suivant les accidents de la route, apparaissait ou disparaissait le phare magique.
Enfin , après de cruelles fatigues et grâce à l'aide et à la gaîté de notre brave franciscain, nous arrivâmes harassés à Porta Cavalligieri à la tombée de la nuit.
(1) Yoilà Saint-Pierre.