CHAPITRE XXIX
Accueil qui m'est fait à Rome par l'élite de la colonie française.
Le lendemain je me rendis chez M. Gaston de Ségnj' et messieurs les abbés Yéron et de la Bouillerie, auxquels j'avais fait parvenir les lettres de recommandation que m'avait transmises ma chère tante.
Ces lettres émanaient de M. le docteur Ferrand (1), homme de science et de foi qui, en raison de l'affection respectueuse qu'il avait vouée àM"^^ Champagneux, témoignait à son neveu le plus tendre intérêt.
Ses recommandations devaient être très chaleureuses , car M. le vicomte de Ségur et messieurs les abbés Véron et de la Bouillerie m'exprimèrent avec effusion le bonheur (ju'ils éprouvaient de me connaître. Je fus tellement touché de cet accueil que je n'hésitai pas à leur parler de mes antécédents avec une entière franchise. Mes sympathies leur furent immédiatement acquises.
M. de Ségurme recevait très souvent dans le petit logement que lui avait réservé au palais Colonna le comte Septime de La Tour Maubourg. Là, je rencontrais à côté de M. de Rayneval, premier secrétaire, tous les jeunes attachés à l'ambassade, MM. de Malaret, de Cambise, d'Astorg, etc., et l'élite des jeunes Français se trouvant alors à Home, ar-
(1) Le docteur Ferrand, devenu Vahhé Ferrand après la mort d'une épouse l)ien digne de son amour, a édifié Paris par sa piété et sa charité évangélique. 11 était un des plus chers amis de M. de Ségur et fut ordonné prêtre le même jour que son fils aîné.
tistes et voyageurs. M. de Ségiir m'avait présenté, entre autres, à M'"° de Rohan-Chabot , comtesse de Gontaut Biron, dans le salon de laquelle je trouvais réunie l'élite de la colonie française résidant ou de passage dans la ville éternelle. J'aurai plus tard à revenir sur les témoignages tout particuliers de bienveillance dont m'honora notre sainte compatriote.
Que de contrastes dans ma vie ! me trouver presque subitement transporté du milieu musulman d'où je venais de m'échapper, dans une société offrant, a dit un écrivain catholique , (( le charme inexprimable qui émane des cœurs envahis par la charité et des hautes inteUigences éclah'ées par le flambeau du christianisme ».
Mes nouveaux amis se mettaient, à tour de rôle à ma disposition pour me faire visiter Eome qui, peu à peu, m'apparaissait sous un nouvel aspect. Je ne songeais plus à critiquer l'architecture ou les ornements des églises que je visitais, mon esprit était absorbé par le souvenir des grands saints en l'honneur desquels elles avaient été édifiées. Grâce à mes guides surtout, mes idées se modifiaient tellement que la Eom.e païenne disparaissait à mes yeux ; je ne cherchais plus dans ses vestiges, naguère l'objet unique de mon enthousiasme, que les traces touchantes des martyrs chrétiens.
La fré(]uentation journalière des jeunes hommes composant la société de M. de Ségur et des abbés ne pouvait d'ailleurs manquer d'exercer sur moi une heureuse influence. Quand j'admirais leur piété, leur charité et leurs mœurs si pures je ne pouvais m'empécher de faire un retour douloureux vers mon passé. IjC travail latent qui s'opérait ainsi en moi m'éclairait sur mes fautes, c'est vrai, mais ne m'indiquait pas encore le moyen de les racheter.