CHAPITRE XLVL
Campagne avec le colonel Eynard. — Organisation des tribus des hauts plateaux. — Lettre de Durrieu donnant des détails sur Aïn Madlii et Tedjini.
La direction donnée par le maréchal aux opérations militaires combinées, dans les trois provinces d'Alger, d'Oran et de Gonstantine, l'habile concours de ses lieutenants, leur activité infatigable, et le courage et le dévouement de la belle armée d'Afrique, avaient amené, à la fin de l'année 1843, la soumission de la majeure partie des tribus de l'Algérie.
Un dernier coup venait d'être porté à l'émir dans la province d'Oran. Son khalifa, Sidi Mohammed Ben Allai ouVd Sidi Em^arelc (1), venait de mourir glorieusement à la fin
(1) Le 11 novembre 18-13, Mohammed ben Allai (*), ancien khalifa de Melianah, à la tête d'une petite armée composée de nombreux contingents, de plusieurs escadrons de Khièlas et d'un gros bataillon d'infanterie régulière, fut surpris par le général Tempoure sur l'oued Kacheba. Il opposa d'abord une vigoureuse résistance à l'attaque furieuse de la cavalerie française, et ce ne fut qu'après avoir vu tomber presque tous ses braves réguliers sous le sabre de nos chasseurs d'Afrique qu'il chercha son salut personnel dans la fuite ; mais il fut poursuivi par le capitaine CassaignoUes et trois officiers ; sur le point d'être atteint, il se retourne, tue le brigadier Labossay d'un coup de fusil, abat le cheval du capitaine CassaignoUes d'un premier coup de pistolet, et d'un second blesse le maréchal des logis Sicot, puis tombe frappé en pleine poitrine par la balle du brigadier Gérard.
(*) Voir note II, à hi fi)i du volume, la lettre écrite par Bon Allai aux meïiibres de sa famille faits prisonniers à lu prise de la smala. Le cluvtien le plus pieux ne pourrait pas s'exprimer autrement dans une position semblable.
(l'un combat où son butuillon trinfanteric régulière et ses Kliièlas (1) avaient été pris ou tues. AbcI-el-Kader, privé du plus actif et du plus brave de ses lieutenants ainsi que des fantassins et cavaliers réguliers qu'il commandait, avait abandonné le Tell, relégué les débris de sa smala dans la région des Chott, et s'était retiré avec le reste de ses partisans chez les tribus marocaines voisines de notre frontière.
On disait hautement que, en face de la soumission de toutes les tribus à la France, Abd-el-Kader ne tenterait plus rien de sérieux désormais contre notre domination en Algérie.
Telle était la croyance générale ; mais, en relisant mon journal, je vois que je ne partageais pas cette confiance dans l'avenir ; je connaissais trop bien Abd-el-Kader, sa foi, son courage et son indomptable fermeté, je savais trop le prestige qu'il exerçait encore sur les populations musulmanes, pour croire que sa disparition momentanée indiquât de sa part le désir de cesser la lutte.
Le maréchal, malgré ses beaux succès et les grands résultats obtenus, se gardait bien d'ailleurs de se départir de sa vigilance. Ayant appris que Ben Salem, l'ancien khalifa d' Abd-el-Kader dans le Sebaou, montrait toujours son drapeau dans les montagnes de la petite Kabylie, et voulant rendre libres les communications entre Alger et cette contrée
Ben Allai était borgne, il fut facilement reconnu. Un spahi lui coupa la tête, qui fut apportée au maréchal. Je fus chargé de constater l'identité de celui qui m'avait desservi auprès d'Abed-el-Kader et qui avait été l'ennemi acharné de la famille d'Omar pacha (*),
Il était mort en héros. Le maréchal fit inhumer sa dépouille mortelle dans le tombeau de ses ancêtres, à Coléah, et les honneurs militaires lui furent solennellement rendus.
(I) Cavaliers réguliers que l'armée d'Afrique appelait les cavaliers rouges, à cause de leur uniforme écarlate.
(•*) Voir tome 1", pages 157 et 266.
si fertile en produits de toute sorte, le maréchal résolut de marcher contre Ben Salem et alla prendre lui-même le commandement d'une division de sept mille combattants qu'il avait réunis à Tisser.
D'un autre côté, nous commencions à étendre notre influence dans le Sahara, grâce à une ligne d'avant-postes que nous avions établis à Boghar, Teniet-el-Had, Tiaret, Saaida et Sebaou, à côté des ruines de villes ou de camps fortifiés construits par les Romains sur les hauts plateaux dont les immenses pâturages s'inclinant vers le désert sont arrosés par des sources abondantes.
Placés ainsi entre le Tell et le Sahara, dans la partie la plus saine de l'Algérie, nos postes maintenaient et maintiennent encore en respect les tribus habitant les deux régions.
Mais de graves querelles survenues entre les grandes tribus nomades voisines des hauts plateaux menaçaient de troubler la tranquillité de ces belles contrées.
Le maréchal, au courant des excellentes relations que j'entretenais avec les chefs du Sahara et se rendant compte du parti que je pouvais tirer vis-à-vis d'eux de l'amitié que me témoignait Sidi Mohammed Tedjini, voulut m'adjoindre à son premier aide de camp, le colonel Eynard, auquel il confia le commandement d'une colonne expéditionnaire, avec ordre d'aller rayonner dans les cercles de Teniet-el-Had, de Tiaret et de Sâaida. Il 7ious chargea d'organiser les tribus de cette région de façon à éviter le retour de pareils différends. Je dis nouSf car il fut bien spécifié, dans mon ordre de service, que je n'étais point attaché au colonel Eynard comme simple interprète, mais comme chargé de la direction des' affaires arabes.
Certes, j'étais très flatté de la nouvelle preuve de confiance que me donnait le maréchal, mais j'éprouvais un vif chagrin à m'éloigncr de mon chef bien-ainié, au moment où il
entreprenait une campagne dans un pays difficile, et où il devait livrer plus d'un combat, tandis que j'allais faire de la politique. Tels furent les divers motifs qui déterminèrent le maréchal à me rappeler à Alger, au moment où j'allais me rendre de Bogliar à Aïn Madlii.
Nous employâmes un mois entier à rétablir la paix entre ces grandes tribus, que divisaient des questions de prérogatives et de territoires. Enfin, nous remplîmes, à la satisfaction du maréchal, la mission importante qu'il nous avait confiée, et l'organisation que nous donnâmes aux tribus turbulentes des hauts plateaux et du Sahara amena les plus heureux résultats.
J'eus pendant cette campagne de grandes satisfiictions personnelles, satisfactions de cœur et d'araour-propre. Sur une simple lettre écrite par moi, tous les chefs dissidents, hostiles môme, venaient à notre camp, sans aucune appréhension, et nous donnaient des gages de soumission. Quant à ceux que j'avais connus durant le siège d'Aïn-Madhi et pendant mon séjour à Tegdempt, ils témoignaient d'une façon vraiment touchante l'affection qu'ils m'avaient conservée. Le grand chef des Lerbâa, avec lequel j'avais fait des chasses si intéressantes (1), et Djedid, et Kharroubi et tant d'autres, vinrent m'apporter des dates, des gazelles, des seloughi (lévriers), des faucons, etc., et quelles belles Dhyfas dans leurs immenses tentes surmontées de plumes d'autruche ! Quelles fantasias ! J'eus, par l'agha des Lerbâa, des nom-elles de mes belles hôtesses arabes (2). La mère et la fille avaient épousé deux grands chefs des Oulad Châaib. Une des visites les plus agréables fut celle de Ben Nacer (3),
(1) Tomele'", page 344.
(2) Tome I^'', page 350.
(3) Ben Nacer, fils de Ahmed bcn Salem, notre khalifa. C'est sans contredit le plus beau type arabe que j'aie vu; un seul peut lui être comparé, c'est Bou-Lakhrass ben GuCna. notre khalifa du Ziban.
CAMPAGNES d'AFRIQUE. 361
neveu de lahia ben Salem, le chef manchot qui m'avait fait visiter Ain Madhi (1); il était porteur de lettres du commandant Durrieu et de Sidi Mohammed Tedjini.
Mon ancien ami me renouvelait l'expression de sa vive reconnaissance et m'envoyait par Ben Nacer des dates et des confitures faites dans son harem. Il se louait de la conduite généreuse du général Marey à son égard, et me disait que je n'aurais pu choisir auprès de lui d'intermédiaire plus habile et plus sympathique que le commandant Durrieu.
Je copie ici la lettre que cet excellent camarade m'adressait après son entrée à Ain Madhi.
C( El Begsous K'ssar el Haïran, — 28 mai 18-i4.
« Mon cher Roches,
c( J'ai reçu par un courrier de Sidi Mohammed Tedjini la lettre que vous m'avez envoyée de Teniet el Had; j'espère qu'il sera aussi fidèle à vous rapporter ma réponse qu'il l'a été à m'apporter votre missive. Et d'abord que je vous remercie, en mon nom et au nom du colonel Saint-Arnaud et de toute la colonne, des détails intéressants que vous nous avez donnés sur la brillante affaire du 12, où le maréchal a infligé une si terrible leçon aux Kabyles des pentes nord du Djurdjura. Je viens ensuite avec bonheur vous tranquilliser au sujet de votre ami d'Aïn Madhi. Yos lettres ont fait merveille, et je constate avec un orgueil national que votre souveuir est encore vivant chez tous les habitants de cette ville et des k'ssours environnants, Tedjmout, Leghouat, etc., etc.
a Ainsi que l'avait ordonné le général Marey, c'est à Tedjmout que, le 21 de ce mois, le khalifa Ahmed ben Salem est venu, à la tetc de tous les chefs de tribus et de k'ssours con-
( I ) Tome P'-, page 300.
fiés à sa nouvelle autorité, amenant les chevaux de soumission et apportant la somme d'argent imposée à chaque tribu et à chaque oasis.
(( Le cheval de soumission offert par Sidi Mohammed el Tedjini, et présenté par les deux représentants de sa ville, a été accepté, son caractère religieux le dispensant de remplir lui-même cette formalité. Le général, ne voulant pas être généreux à demi, l'a exempté lui et les siens de toute contribution en argent. Il fut ensuite convenu que sa ville serait ouverte à une députation française.
c( En effet, un escadron d'élite, composé de trente officiers pris dans chacun des corps de notre colonne expéditionnaire , et placé sous le commandement de notre cher colonel Saint- Arnaud, le tout confié à mon ckeronage^ se présentait le 22 mai à la porte d'Aïn-Madhi, ayant pour escorte douze chasseurs d'Afrique. Le khalifa Ben Salem, et cent cavaliers montés sur des juments de pure race et coiffés du grand m'dhall (1) garni de plumes d'autruche , nous attendaient le fusil haut. Les deux premiers khoddam (2) du chérif Sidi Mohammed Tedjini, Rdian et Ben Djellal), ayant à leur suite une partie de la population , nous souhaitèrent la bienvenue au nom de leur maître et nous introduisirent dans la ville, dont les nouvelles murailles nous ont tous étonnés par leur force et la bonne disposition du plan, qui diffère très peu d'ailleurs de celui qui accompagne le récit émouvant que vous avez rédigé des épisodes du siège mémorable d'Aïn Madhi.
c( La ville est restée livrée à notre curiosité et à notre avidité pendant trois heures. Les crayons des topographes et des paysagistes ont Mt leur jeu. Quant à moi, j'avais hâte de percer le mystère qui enveloppe la personne du chérif,
(1) Jf'dkall veut dire, qui donne de l'ombre, nom donné aux immenses chapeaux de paille portés par les Arabes durant la saison chaude. ("2) Serviteurs.
CAMPAGNES JD'AFRIQUE. 363
€t, grâce à votre lettre, véritable talisman, j'ai pu franchir toutes les portes qui mènent au sanctuaire du descendant du prophète, et je me suis trouvé en face de votre ami, dont les premières paroles vous concernaient. J'ai parfaitement reconnu le type que vous nous aviez décrit. Il m'a accueilli avec une bienveillance enveloppée, pourrais-je dire, de la dignité inhérente à son caractère religieux.
Ci II m'a dit que, comme chef d'Aïn Madhi, il était disposé à obéir aux ordres du khalifa du sultan de France et qu'il emploierait son influence à maintenir la paix et la tranquillité dans le pays, mais que cette influence était purement religieuse, et qu'il était toujours décidé à rester personnellement étranger aux questions pohtiques.
ce II a vivement regretté que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé de venir lui demander l'hospitalité, et nous nous sommes séparés dans les meilleurs termes. Et m.oi aussi, mon cher Roches, je regrette votre absence , pour des motifs personnels et généraux. Nos affaires vont bien , mais avec vous elles auraient bien mieux marché.
ce Tous les chefs de Leghouat m'ont demandé de vos nouvelles avec le plus vif intérêt. Les chefs des Lerbâa et Din du Djebel Eumour comptent aller vous saluer à Tiaret. (Suivent de longs détails sur l'organisation qu'il conviendrait de donner aux tribus du Sahara et des hauts plateaux.)
(( Présentez mes respects au colonel Eynavd et faites mes amitiés à Pissis , d' Allonville , Marguenat. Dupin a pris des vues d'Aïn Madhi et de Tedjmont qui feront le bonheur d' Appert, auquel je serre affectueusement la main.
(( Recevez, etc. »
Le plaisir que j'éprouvai à revoir Ben Nacer et à recevoir l'expression du souvenir affectueux de mes amis d'Aïn ^ladhi fut troublé par la nouvelle de la mort de mon brave compagnon Sid lahia hen Ahmed El Bouzidi^ le i\[okaddeui (|ue
je n'avais pas revu depuis la terrible journée à'Acwafat (1), et qui durant sa maladie, me disait Ben Nacer, ne cessait de demander à Dieu la grâce de me revoir avant de mourir. Je ne pus m'empêcher de donner quelques larmes à ce fidèle ser^àteur de Tedjini, dont j'avais reçu si souvent des preuves de dévouement et d'intelligence.
Cette mort me rappelle celle du fils de Sidi Mohammed el Tedjini, que j'appris à mon retour de la Mecque et dont j'ai oublié de parler à mes lecteurs. Ce charmant enfant n'avait pu supporter les émotions du siège et du temps passé en otage loin de sa grand'mère (2), et il avait succombé à une lente consomption.
Sidi Mohammed Tedjini a si souvent donné à la France des preuves éclatantes et de sa grande influence religieuse et de son inébranlable fidélité, que je n'ai pas craint de m'appesantir sur le rôle important qu'il a joué dans les événements dont je fais le récit.
Ses descendants ont religieusement suivi la voie qu'il leur avait tracée, et, pendant tout mon séjour en Afrique, à Tanger, à Tripoli et à Tunis, je recevais souvent la visite d'un des khoddam de Tedjini, qui m'apportait de petits présents avec l'assurance des sentiments affectueux que me conservaient les enfants de mon ancien ami.
(1) Voir mon voyage à la Mecque, tome II, page 145.
(2) Celle qui avait chargé son petit^fils de me remettre le chapelet qui me sauva la vie. — Voir tome I«^", page 334.
CHAPITEE XL VIL
Lettre du capitaine Rivet sur la campagne de la Kabylie. — Rencontre du chaouch de Tlemcen. — Lettre du maréchal. — Je quitte le colonel Eynard. — J'arrive au camp du maréchal.
Nous avions régulièrement des courriers du maréchal, qui avait chassé Ben Salem du Sebaou et livré plusieurs combats glorieux à de nombreux contingents kabyles. Il s'occupait d'organiser le pays. Mon bon ami, le capitaine Rivet, m'annonçait ainsi les résultats de cette campagne :
« Bord] el Menaïl, 21 mai 1844.
(( Pends-toi , Grillon ! Oui , mon cher Roches , pendant que vous faites de la politique, de la bonne, nous en sommes certains, nous nous sommes battus, et vous n'étiez pas là!
(( Avec ses habiles manœuvres que vous connaissez, notre maréchal a remporté sur 1 ous les contingents de la petite Kabylie, arrivés de vingt lieues à la ronde, deux éclatants succès, le 12 (1) et le 17. Notre division, composée de sept mille combattants, a délogé et mis en déroute plus de vingt mille Kabyles occupant des positions que la nature semblait rendre inexpugnables. Nos pertes (150 hommes mis hors de combat) sont minimes en tenant compte de la difficulté des lieux et du nombre de nos ennemis. Ils ont eu plus de oOO tués et un
(1) «Vous avez dû recevoir la lettre dans laquelle je vous parlais de la première affaire.» (C'est la lettre que j'avais communiquée ù, Durrieu.)
366 LIVEE HUITIÈME.
nombre considérable de blessés. Je n'ai rien regretté, dans ces jours de belles et grandes émotions, que de ne pas vous avoir à mes côtés , mon cher ami , mon frère d'armes.
« LesKabyles ont été tellement terrifiés que leurs chefs, conduits par le fils du fameux Ben Zâamoum, sont venus demander l'aman et traiter des conditions de leur soumission. (Ici de longs détails sur l'organisation de la petite Kabylie.)
ce Je suis heureux de vous dire que Sidi Mohammed ben Mahhi ed Din (1), votre khalifa de Sebaou (je dis votre, car c'est bien vous qui l'avez fait khalifa), a pris une large part à ces succès , soit par le concours que son goum a apporté à notre cavalerie, soit par l'influence qu'il a exercée sur la soumission des chefs.
<( Nous étions encore au milieu de grandes difficultés, quand une dépêche très pressée du général de Bar nous a appris la menace d'intervention marocaine. Le maréchal n'a pas sourcillé et a résolu de finir ce qu'il avait si bien commencé.
« Ce serait une question assez singulière à vous adresser que de vous demander ce que vous pensez de cette intervention. Y croyez-vous ? Entre la demande et la réponse , il pourrait se révéler bien des choses. Quant à moi, cher ami, bien que les nouvelles du général de Lamoricière soient très alarmantes, je ne crois pas à la guerre.
(L J'ai une autre conviction, c'est qu'en cas d'intervention décidée, il y aura dans les environs de la frontière , si on laisse à notre maréchal le temps d'arriver, tme grande bataille qui cimentera à tout jamais la grande œuvre d Afrique (2).
(( Daumas, qui dans cette campagne tient la place que vous occupez auprès de notre maréchal, dirige sa politique avec l'habileté que vous lui connaissez.
(( Adieu, etc. »
(1) Voir tome II, chapitre xxxv.
(2) Quel pressentiment !
Nous recevions également des dépêches du général de Lamoricière, très préoccupé des troubles survenus sur la frontière du Maroc, où Abd-el-Kader, traqué de toutes parts, s'était retiré.
Parmi les cavaliers porteurs de la correspondance du général Lamoricière, je reconnus un des chaouchs deBou-Hammidi, qui, lors de mon exil à Tlemsen, avait fait partie du gouni envoyé à ma poursuite sur la route d'Oran, et avait traité brutalement mon fidèle Isidore. Il avait même affecté une insolente j oie lorsque, amené devant le khalif a, son maître, i 1 crut que j 'allais être supplicié. Chaque fois que ce misérable en avait trouvé l'occasion, il m'avait témoigné une hostilité qui m'avait frappé.
Je ne l'avais pas revu depuis près de sept ans, mais je ne pouvais oublier cette figure antipathique. Je m'aperçus que lui-même me reconnaissait. Nous restâmes toutefois l'un et l'autre impassibles.
Je mis le colonel Eynard et son état-major au courant de la situation, et il fut convenu que la reconnaissance entre le courrier et moi aurait Heu le soir même dans ma tente.
Quand Miloud (c'était son nom) entra, je lui fis signe de s'asseoir. Mon nègre Bel-Kheir lui présenta une tasse de café et une pipe. Il but l'une et huma l'autre sans la moindre émotion. Il répondit avec une grande lucidité à toutes les questions que je lui adressai.
(( Je vois à ton langage, lui dis-je, que tu es un homme d'expérience et de bon jugement. Je veux te demander un conseil; écoute. Dans une heure malheureuse de sa vie, un homme de noble condition s'est trouvé en face d'un autre homme de basse naissance qui , abusant du pouvoir dont il jouissait alors, l'a indignement traité. I.es circonstances ont amené ce lâche à la merci de l'homme injustement offensé. Dis-moi, que ferais-tu à la place de ce dernier ? » Et, en parlant ainsi, je fixais sur lui un regard qui , me dirent ensuite
mes camarades, n'avait rien de bienveillant. Lni, alors, sans se déconcerter, me repondit : «Un simple cavalier comme moi; ne vivant qne de l'éperon et du fusil, se vengerait, mais un homme de grande tente, comme toi, lui pardonnerait. » Et il continua k fumer tranquillement son chibouk.
Cette scènes vait vivement intéressé notre état-major, à qui le lieutenant Margueritte traduisait la conversation engagée entre l'ancien cliaoucli de Bou Hammidi et moi. Nous étions tous en admiration devant un tel sang-froid et un tel à-propos chez un simple m'khazni (1), et le colonel Eynard, s'associant à la vengeance du Jils de grande tente , lui donna une somme décuple de celle qui lui revenait comme courrier.
La mission confiée à notre colonne nous avait amenés à Sâaïda , où nous reçûmes la confirmation des événements de la frontière du Maroc, dont le général de Lamoricière nous avait donné connaissance.
Attaché au colonel Eynard , non comme interprète, je le répète, mais comme représentant de la politique arabe de notre chef, j'agissais à son égard bien plus en ami qu'en subordonné. Je lisais toute la correspondance sans exception. J'appris,enrentrant d'une visite chez un chef de tribu, qu'un courrier du maréchal était parvenu au colonel. Je me précipitai vers sa tente ; il était absent. Ainsi que c'était mon habitude, j'ouvris son portefeuille et je lus les dépêches arrivées le matin. Le maréchal confirmait les détails contenus dans la lettre de Rivet et ajoutait : « Bien que les soumissions des Flisset et B'har, des Beni-Raten, des Amraoua, etc., ne me paraissent pas très solides, je ne me montre pas trop difficile , car je viens de recevoir du général de Lamoricière des nouvelles d'une telle gravité que je me décide à me rendre de ma personne sur la frontière du Maroc, où j'appellerai successi-
(1) Fonctionnaire.
vement les troupes que je jugerai nécessaires. ( Suivaient les détails sur les dispositions à prendre). La présence de mon brave Roches me serait plus que jamais utile, car je suis forcé de laisser Daumas à Alger. Si toutefois son concours vous est indispensable, gardez-le ; mais, dans ce cas, ne lui parlez pas du désir que je vous exprime , car s'il le connaissait , il n'écouterait que son dévouement à ma personne, il vous planterait là et s'exposerait aux plus grands dangers pour me rejoindre. »
J'achevais, tout tremblant d'émotion, la lecture de cette dépêche, quand le colonel entra dans sa tente.
c( Qui vous a permis de lire ma correspondance ? » me dit -il d'un ton furieux. Je connaissais trop le colonel Eynard pour m'eiïrajer de sa colère et de ses menaces. Je laissai passer l'orage sans sourciller, et lui dis froidement :
« Mon cher colonel, je ne vous suis pas indispensable, notre mission politique a pris fin, et Margueritte, qui parle admirablement l'arabe , me remplacera auprès de vous. Le maréchal a plus besoin de moi que jamais, rien ne m'arrêtera, j'irai à lui. ))
Le colonel Eynard comprit que ma résolution était inébranlable et qu'il serait contraint d'employer la force, s'il voulait m'empêcher de partir. Il le pouvait, car j'étais soumis à la discipline militaire ; toutefois le dévouement sans bornes qu'il avait voué à son chef ne tarda pas à lui faire envisager la situation sous son jour véritable , et il ne m'objecta plus que le danger d'aller seul rejoindre le maréchal. Je lui promis d'user de la plus grande prudence. Je consultai le kaïd des Djaâfra , tribu dépendant du cercle de Sâaïda ; sans me dissimuler le danger que je courais de rencontrer des Arabes dissidents, d'autant plus que l'arrivée d'Abd-el-Kader à la tête de 1,500 cavaliers venait d'être signalée à 31erlwum, 10 lieues sud-est de Sâaïda, ce chef, particulièrement dévoue au
général de Lamoricière, mit à ma disposition dix de ses plus fidèles servitem-s, connaissant, me dit-il, toutes Us pierres du pays que nous devions parcourir, et il m'affirma que j'avais de grandes chances d'arriver sain et sauf à Sidi Bel Aâbbas. Cène fut pas sans émotion que, le 10 juin, à neuf heures du soir, je me séparai du colonel Eynard et de mes bons camarades de Pissis, Appert et Margueritte, qui me voyaient partir avec appréhension. En outre des dix Djaâfra, tous cavaliers solides, j'étais suivi de mon fidèle nègre Bel-Kheir (1) et de deux Arabes, montés sur des mules portant mes bagages et ma tente, et tenant en main mes deux chevaux. Le lendemain , à onze heures du matin, nous entrions dans le camp de Sidi Bel Aâbbas, où le colonel Favas (2) me donna une cordiale hospitalité. Nous avions parcouru 90 kilomètres en quatorze heures. Là, je me séparai de mes cavaliers Djaâf ras. Le 11, à huit heures du soir, le colonel Favas mit à ma disposition quatre cavaliers du Makhzen et, le 12, à sept heures du matin, j'entrais à Tlemsen, où je dus me reposer; mes chevaux et moi étions harassés. Mais quelle joie d'apprendre que le maréchal venait à peine d'arriver et avait campé la veille à Oued-Zeitoun ! Je passai la journée avec mon ami le colonel de Barrai , qui me mit au courant des événements delà frontière, et, malgré son insistance à vouloir me faire attendre un convoi pour me rendre à Lella Maghnia, je partis à dix heures du soir, accompagné par plus de cent Coulouglis, mes anciens compagnons d'armes d'Aïn Madhi (3)j dont le
(1) Bel-KJieir était un magnifique nègre, au type caucasien, qui s'était engagé dans les spahis et avait été l'ordonnance du capitaine Vergé. Ce bon ami, ayant éprouvé la fidélité, le dévouement^et le courage de Bel-Kheir, me l'avait cédé au moment où il avait été nommé commandant du 1*'' bataillon des tirailleurs indigènes. Je l'ai conservé comme ordonnança jusqu'au jour où j'ai quitté définitivement l'Algérie.
(2) Un des héros de Sidi Rachcd. Voir le chapitre XLViii, Campagne du Maroc.
(3) Voir tome P'-, Siège d'Aïn Madhi, notamment page 308.
CAMPAGNES d'aFRIQUE. 371
chef, AU den Berber, avait demandé au colonel de Barrai la permission de me servir d'escorte. Ces braves gens, tous montés sur des mules, étaient armés jusqu'aux dents, et je savais que tous mourraient plutôt que de m'abandonner . Nous arrivâmes le 13, de bonne heure, à Lella Maghnïa, d'où, après quelques heures de repos , je me dirigeai vers le campement du maréchal sur l'oued Mouilah.
A peine étais- je en vue du quartier général que mes camarades m'avaient reconnu et annoncé au maréchal. Il sortit de sa tente , vêtu de son petit caban blanc, sa belle tête nue, et ouvrant ses bras : ce Ah ! mon brave Roches, quelle joie de vous revoir ! Je savais bien que vous viendriez I » Et il me pressait sur sa large poitrine.
Quant à moi, impossible de parler... Je passai successivement dans les bras de Rivet, Garraube, Philippe, etc., etc. Ah ! on en braverait des dangers, on en ferait des lieues pour jouir d'un pareil accueil !
J'avais parcouru 270 kilomètres en trois jours, et mes deux chevaux purent reprendre leur service dès le lendemain.