CHAPITRE III
Le Caire, — Fonctionnaires européens au service du vice-roi. — Général Selves (Soliman pacha). — Audience du vice-roi.
Dès mon arrivée au Caire, je me présentai au consul de France, M. Yattier de Bourville que M. de Rohan-Chabot avait déjà prévenu de mon arrivée et du but de ma mission. Le pèlerinage de la Mecque ne correspondant cette année qu'au 23 janvier 1842, et le départ de la grande caravane d'Egypte ne devant avoir lieu que dans les premiers jours de décembre, je voulais, avant de me mettre en relations avec les ulémas de la grande université de Djemaâ el Ezhar auxquels je devais demander la sanction de la fettoua émanée des ulémas de l'université de Kaïrouan, et avant l'arrivée des deux mokaddem de Tedjini avec lesquels je devais me rencontrer à la zaouïa du cheikh El Kadiri dans le courant de novembre, je voulais, dis-je, consacrer quelques jours à me rendre compte de l'état de civihsation auquel Méhémet Ali avait amené l'Egypte. Je priai donc M. Yattier de Bourville de me présenter aux personnages français que le pacha avait placés à la tête de son armée et de ses écoles. J'eus ainsi l'honneur de faire la connaissance du général Selves (Soliman pacha), organisateur de l'armée égyptienne qui avait puissamment contribué à la victoire de Xezib remportée sur les Turcs par Ibrahim pacha, de Yarin bey, général de cavalerie, des ingénieurs Linant bey, Lambert, Thibaudier, de mon compatriote le Greno-
blois Clôt bey, fondateur des écoles de médecine, etc., etc. Quelles charmantes soirées que celles du vendredi chez Soliman pacha, dans son délicieux palais, situé dans l'île de Roudha, ou à Djizé, chez Yarin bey. Là on rencontrait une pléiade d'hommes distingués par l'esprit et par la science, la plupart au service de Méhémet Ali, et les autres voyageurs tels que les Tamisier, les Combes, les Arago et tant d'autres. Pendant le repas, servi avec le double luxe de la France et de l'Orient, les musiques militaires, composées de simples fellahs, exécutaient des morceaux de nos opéras français, entremêlés de mélodies arabes. Puis on se rendait sur une vaste terrasse au pied de laquelle coulait une des branches du Nil, et d'où l'œil pouvait mesurer les masses énormes des pyramides. L'excellent général Selves, ancien officier de Fempire, m'avait pris en grande affection, d'abord comme enfant de Grenoble, notre ville natale, et ensuite parce que j'étais attaché au général Bugeaud pour lequel il professait la plus vive admiration. Il ne se lassait pas d'écouter les détails que je lui donnais sur nos campagnes d'Afrique, et plus d'une fois je captivai l'attention de ses illustres commensaux en racontant les épisodes de mon séjour auprès d'Abd-el-Kader. Parmi les voyageurs de distinction que je rencontrai au Caire un surtout gagna toutes mes sympathies. Originaire comme moi du Dauphiné, M. le comte Emmanuel de Quinsonas était de ceux qui comprenaient le charme mystérieux de l'Orient. Nos imaginations ardentes s'exhaltaient réciproquement durant nos longues rêveries à deux. Que de beaux projets de voyage formés en humant le kahoua parfumé d'ambre et en fumant le narghilé sous la délicieuse vérandah de la maison qu'il occupait près l'Ezbekià (1) !
(1) Le temps a consolidé les sentiments d'affection nés entre les deux
Je désirais ardemment l'honneur d'être présenté à Méliémet Ali, mais je n'osais pas réclamer une faveur pour l'obtention de laquelle je n'avais aucun titre officiel; aussi fus-je transporté de joie quand le général Selves m'annonça que son souverain l'avait chargé de me présenter à lui.
Cette présentation eut lieu dans un des petits appartements du palais situé dans la citadelle de Mokattam.
Méhémet Ali a un type qui offre le contraste le plus frappant avec celui d'Abd-el-Kader. Son aspect léonin indique que sa volonté s'appuie sur la force matérielle, tandis que la figure ascétique de l'émir est illuminée par la foi, mobile de ses actes et base de sa puissance. Le vice-roi fixa sur moi des yeux qu'il voulut rendre bienveillants, mais dans lesquels on pouvait apercevoir le reflet des sentiments (pli inspirèrent le jeune pacha albanais quand il ordonna le massacre des mamelouks. Je soutins ce regard avec une respectueuse assurance. Il s'exprima d'abord en turc et la conversation allait s'engager entre nous par l'intermédiaire d'un drogman arménien, lorsque j'exprimai à S. A. le désir de parler en arabe. Il parut charmé de ma demande et, pendant toute la durée de mon audience, nous pûmes causer sans intermédiaire, malgré les différences notables (jui existent entre le langage des indigènes de l'Algérie et celui des Egyptiens (1).
jeunes voyageurs dans des circonstances si poétiques et si exceptionnelles, et Léon Roches a retrouvé à l'hôtel gothique de l'avenue Montaigne, construit sous la direction artistique du comte de Quinsonas, la cordiale hospitalité qu'Omar avait reçue au Salamlik de Hassan eiïendi *. (1) La langue arabe dont le prototype est le Coran, prototype invariable (car ce serait un cas d'hérésie de, changer un accent ou une virgule au livre dicté par Dieu lui-même), la langue arabe, dis-je, est une ; mais ceux qui la parlent en altèrent généralement la prononciation, et puis cette langue est si riche qu'il existe souvent dix façons d'exprimer
* Xom que portait M. de Quinsonas pendant son séjour en Egypte.
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Le vice-roi m'adressa des questions sur l'établissement des Français en Algérie et sur la guerre soutenue par Abdel-Kader. Mes réponses semblaient vivement l'intéresser.
Il paraissait étonné de la longue résistance qu'opposaient des Arabes mal armés, sans cohésion, aux soldats disciplinés de la France, et il semblait croire qu'avec son armée il serait venu plus facilement à bout de cette résistance, ce Altesse, osé-je lui dire, je vous ^^rie de m'excuser si je ne partage pas votre opinion ; elle changerait du reste, si elle connaissait l'Algérie où les Kabiles, intrépides fantassins, ont interdit, depuis des siècles l'accès de leurs montagnes aux divers conquérants de l'Afrique, et où les Arabes, nomades insaisissables, fournissent cent cinquante mille cavaliers qui harcèlent nos armées, sans leur fournir l'occasion de livrer une bataille rangée. Tout autres, seigneur, sont les conditions de votre florissant royaume, où le souverain, maître du Nil, exerce une autorité incontestée sur des populations sédentaires et éminemment agricoles habitant des contrées d'un accès facile. »
Mes observations mettaient mal à l'aise les courtisans de l'entourage du vice-roi auquel on ose rarement faire entendre la vérité ; toutefois, malgré quelques froncements de ses terribles sourcils, Méhémet Ali me témoigna le plaisir qu'il prenait à m'écouter.
la même pensée, ou dix mots pour désigner le même objet. De sorte que la langue parlée subit des variations entre un pays ou un autre, mais surtout entre le G-harb (l'Occident) et le Cherk (l'Orient). Des Arabes illettrés du Maroc et de T Algérie. s'entendent d'abord diflScilement avec les Arabes de Syrie ou d'Egypte. Les Arabes lettrés de tous les pays se comprennent parfaitement. Il y a entre l'écriture du Gharb et l'écriture du Cherk la différence qui existe à peu de chose près entre notre écriture ronde et notre écriture anglaise *.
* Voir au chapitre « La Mecque » une note relative aux soi-disant dialectes arabes.
Son attitude devint tout ;i fait bienveillante, affectueuse pourrais-je dire, quand je rappelai à sa mémoire sa rencontre à Metlili avec Omar en 1796 (voir la notice sur Omar pacha, 1^'" volume, livre F'', chapitre iv), et que je lui fis le récit des cruelles épreuves subies par les fils d'Omar pacha, mes amis, et de la noble attitude de sa veuve Yemma. A mesure que j'avançais dans ma triste narration, je voyais des signes d'émotion se produire sur cette face de lion.
« Tu as agi comme un frère dévoué pourrait le faire avec les fils d'Omar pacha, me dit-il. Eh bien, écris-leur bien vite que Méhémet Ali n'oublie jamais ses amis. Qu'ils viennent et ils trouveront en moi la tendresse du père qu'ils ont perdu. Pourquoi ne sont-ils pas venus aussitôt après la mort d'Omar pacha? (Que Dieu lui fasse miséricorde) ; mais qui peut éviter l'accomplissement des décrets du Très Haut ! »
Le vice-roi , en me congédiant, m'invita à revenir le lendemain, c( parce que, me dit-il avec une grande bienveillance, j'ai encore beaucoup de questions à te faire, et je trouve dans tes réponses une franchise et une précision qui me charment. »
Le général Selves, qui était resté seul avec le pacha, me rejoignit bientôt dans une salle d'attente où m'avait conduit un de ses aides de camp, et me félicita chaudement de l'accueil tout à fait exceptionnel que je venais de recevoir de son souverain. Je lui témoignai ma vive reconnaissance, car c'était à sa puissante intervention que je devais attribuer la bienveillance du vice-roi, et je le priai, si ma demande lui paraissait de nature à être soumise à S. A., d'insister auprès d'elle pour que la seconde audience qu'elle voulait bien m'accorder fût tout à fait privée, attendu que j'avais à lui donner des détails confidentiels sur l'émir Abdel-Kader et à réclamer son intervention pour une affaire
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intéressant de nombreuses populations musulmanes. En face des témoignages de bienveillance que venait de me donner Méhémet Ali, la pensée m'était venue de l'intéresser au succès de ma mission.
Le lendemain, suivant mon désir, le vice-roi me reçut dans un petit kiosque ; le général Selves seul assistait à cette audience.
Méhémet Ali m'adressa de nouveau mille questions au sujet de l'émir : quel était son caractère privé, ses moyens d'influence sur les Arabes, ses projets ; quelles étaient les résolutions de la France à l'égard de l'Algérie, etc., etc.? Je répondis à toutes ces questions. J'appuyai surtout sur la détermination irrévocablement prise par le gouvernement français d'étendre sa domination sur toute l'Algérie. J'ajoutai que la France, tout en étant prête à la guerre, n'en était pas moins disposée à recourir à des moyens de conciliation, pour amener à elle les populations musulmanes attachées encore à la cause d'Abd-el-Kader ; populations, qui bien que ruihées et décimées par une guerre dont l'issue ne pouvait être douteuse, hésitaient à écouter les pacifiques propositions de la France, parce que l'émir, s'appuyant sur certains chapitres du Coran, les menaçait d'une damnation éternelle si elles se soumettaient à la domination des infidèles.
J'expliquai alors au vice-roi la mission que m'avait confiée le gouverneur général de l'Algérie ; je lui fis part des résultats que j'avais déjà obtenus à Kaïrouan et, sans lui parler de mon projet d'aller à La Mecque, je lui avouai que ma venue au Caire était motivée par le désir d'obtenir des ulémas de la grande université de Djemâa El Ezhar la confirmation de la fettoua de l'université de Kaïrouan.
i( Je sais, dis-je en terminant, que Y. A. respecte l'indépendance de la justice dans ses Etats, mais je sais aussi la juste influence qu'elle peut exercer sur ses magistrats quand
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il s'agit d'une (|iicstion d'humanité. L'illustre Méhémet Ali, qui a excité l'admiration de l'Europe en dotant son peuple des bienfaits de la civilisation, ne peut rester insensible au sort misérable des musulmans de l'Algérie égarés par une fausse interprétation de la parole de Dieu. »
Le vice-roi sourit finement à cette péroraison et, sans me donner aucune certitude, il me laissa espérer qu'il ne se désintéresserait pas de la décision que j'allais solliciter du medjelès de El Ezliar.
(( Soliman, dit-il en s'adressant au général Selves, dis à ton compatriote que j'apprécie le zèle et l'intelligence qu'il déploie pour le service de son j^ays et que, le jour où il lui conviendrait de venir habiter l'Egypte, il trouverait auprès de moi un accueil de nature à lui prouver le cas que je fais de sa personne. »
Je me retirai alors ; mon excellent introducteur m'engagea fortement à prendre en considération les offres habilement déguisées de son souverain. La disposition de mon esprit ne me permettait pas alors de tenir compte de propositions qui, en toute autre circonstance, eussent pu m'ouvrir un brillant avenir. J'ai pu d'ailleurs me convaincre que le viceroi n'avait pas peu contribué à l'avis favorable donné par plusieurs ulémas en faveur de la fettoua de Kaïrouan.
Honoré de la faveur du souverain de l'Egypte et mis par le général Selves en excellentes relations avec les Français, chefs des services les plus importants du gouvernement égyptien, toutes les portes m'étaient ouvertes, et je fus émerveillé tout d'abord des résultats obtenus.
Plus tard , grâce aux confidences de ces chefs de service eux-mêmes, je dus revenir sur ces premières appréciations. Yoici du reste quelques extraits de lettres que j'adressai alors à mon ami le capitaine Yergé, où le lecteur trouvera le reflet de ces diverses impressions.
34 LIVKE PREMIER.
Voici rénumération de ces établissements scolaires :
1'' Ecole primaire, tenue par des professeurs arabes (tolbas), où on enseigne à lire et à écrire l'arabe; on j apprend le Coran par cœur.
2° École préparatoire tenue également par des professeurs arabes, pris en partie parmi les ulémas et en partie parmi les musulmans qui ont fait leurs études en France, où on enseigne, toujours en arabe, la syntaxe, la logique, la i-hétorique, la géographie, l'arithmétique, les éléments de géométrie et le dessin linéaire.
Au sortir de ces deux établissements, les élèves qui ont été jugés admissibles entrent à l'école des langues, où ils se perfectionnent dans l'arabe et apprennent le turc, le persan et le français.
De là enfin les élèves sont admis, suivant leurs aptitudes, à l'école polytechnique, l'école d'artillerie et l'école de cavalerie.
Tous les ouvrages classiques adoptés en France ont été traduits en arabe et imprimés à Boulak (1) où le pacha a installé à ses frais une superbe imprimerie. Les directeurs de ces diverses écoles sont Français.
Si notre gouvernement avait la bonne idée de fonder un collège arabe à Alger, il trouverait en Egypte des professeurs choisis parmi les sujets les plus distingués de ces écoles qui seraient heureux d'entrer au service de la France. Il serait temps, il me semble, de songer à introduire, dans le pays que nous avons conquis, cette civilisation dont nous sommes les plus zélés propagateurs ; on a rêvé de fonder un collège arabe à Paris, mais vous savez comme moi, mon cher Yergé, la répugnance invincible qu'éprouvent les Arabes à envoyer leurs enfants en terre chrétienne, tandis
(1) Faubourg du Caire situé sur la rive droite du Nil.