‹ Trente-deux ans à travers l'Islam, 1832-1864Chapitre 57 sur 62 · OBSERVATIONS SUR LA LANGUE ARABE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LA LANGUE ARABE

Pendant les journées et les soirées que je passai à Taïf , au milieu des chérifs, hommes lettrés et relativement instruits, je fis des progrès sensibles dans l'étude de la langue arabe. C'est en écoutant parler les habitants du Hedjaz que j'ai acquis un langage qui, tout en conservant le cachet, si je puis m'exprimer ainsi, de l'arabe parlé dans l'ouest de l'Afrique, se rapproche pourtant de la langue littérale, et me rend compréhensible aux gens du peuple et des lettrés dans toutes les contrées de l'islamisme que j'ai parcourues. Tout en évitant autant que possible les fautes de prononciation et de grammaire commises par les habitants du Moghreb (ouest de l'Afrique), j'ai tellement contracté l'accent de ces contrées que tous les musulmans parlant l'arabe, avec lesquels je cause, sont persuadés que j'en suis originaire. Il m'est souvent arrivé de dire à quelques-uns d'entre eux qui ne me connaissaient pas que j'étais Français d'origine ; ils refusaient absolument de me croire.

C'est dans le Hedjaz qu'on entend le langage le plus pur et se rapprochant le plus de l'arabe que parlaient les Koréïchites et dont le prototype est le Coran,

Un simple Bédouin du Hedjaz parle aussi correctement que les lettrés des universités lorsqu'ils sont en chaire ; observant toutes les règles grammaticales, ils ne commettent pas une faute de prosodie. Quand mes amis, les chérifs de Taïf, conversaient entre eux , ils employaient non seulement à les termes les plus choisis , mais ils observaient toutes les /mrakat (voyelles), et leur langage était pour mon oreille d'arabisant ime délicieuse musique.

Les habitants de la Mecque n'ont pas conservé dans leur façon de s'exprimer la pureté de prononciation, le choix d'expression des Bédouins du Hedjaz, et pourtant leur langage est encore un modèle de douceur et

d'élégance, en le comparant à celui de l'Egypte et de la Syrie. Et, à ca sujet, j'ai souvent entendu exprimer cette opinion que l'arabe parlé dans l'Occident n'était pas la même langue que l'arabe parlé dans l'Orient.

Je ne puis admettre cette opinion. La langue arabe est une , et elle reste une parce que, ainsi que je l'ai dit plus haut, son prototype est le Coran dont le texte est tellement invariable que la transposition d'une simple lettre, ou même d'un accent, par un lecteur ou un copiste, est considérée comme une impiété.

Je ne crois même pas qu'on puisse donner le nom de dialecte à l'arabe parlé dans la partie occidentale de l'Afrique ; car les dialectes d'une langue ojŒrent une sorte d'individualité plus ou moins prononcée; tandis que la langue parlée par les Tunisiens, les Algériens et les Marocains n'est autre que l'arabe mal prononcé. Or ces fautes dans la prononciation, jointes à la richesse de la langue arabe , qui abonde en synonymes et en images , où les mêmes idées peuvent être exprimées en tant de termes différents , et où les mêmes objets reçoivent des appellations différentes dans les diverses contrées de l'Orient et de l'Occident, choquent et étonnent au premier abord ; mais jDOur peu qu'on soit lettré et qu'on se donne la peine d'écouter attentivement , on arrive bien vite k familiariser son oreille à ces divers langages , et on constate que c'est le même arabe. Deux ou trois exemples entre mille expliqueront mieux encore ces différences :

Le pain s'appelle khobz en Syrie et au Maroc, Jcessra dans la province d'Oran , et aâiclie, en Egypte.

Le cheval, aaowcZ dans l'ouest, s'appelle heussan dans l'est.

Ohoad y assieds-toi, dans l'ouest, edjiess dans l'est.

Ouach enta! Ouach haleh, comment te portes-tu en Algérie ; l'if ennec à Tunis ; znc en Egypte.

Toutes ces expressions sont parfaitement arabes.

Mon cher professeur du Caire, le cheikh El Tounsi, me disait que Foeirouzabad , le savant qui a composé le dictionnaire arabe appelé Kamous (1), avait recueilli dans cet ouvrage les mots et les locutions employés chez toutes les tribus de l'islamisme qu'il avait visitées à cet effet.

Les Arabes, en étendant leurs conquêtes, mêlèrent sans doute à leur langage quelques termes de l'idiome des peuples conquis, mais tous ceux qui savaient lire et écrire avaient conservé leur langue dans sa pureté première.

La prononciation a dû être modifiée par la nature des contrées où on

(1) Océan.

parle l'arabe et par le caractère des habitants. Douce et harmonieuse dans les vallées de l'Eg^^pte et de la Mésopotamie , la langue arabe est devenue dure et gutturale dans les montagnes de la Syrie et de l'Afrique.

La différence la plus sensible que j'aie remarquée entre l'arabe parlé est celle qui existe entre les Marocains et les Bédouins de la Mecque. Eh bien, les uns et les autres parlent la même langue, mais la prononcent différemment et emploient des mots différents pour exprimer les mêmes idées. Il faut tenir compte également de la différence essentielle qui existe entre les besoins et les habitudes des peuples qui parlent la langue arabe.

Ainsi, quand je me trouvais avec des Bédouins du Hedjaz, je les comprenais beaucoup mieux que ne les comprenaient les habitants des villes de Syrie et d'Egypte , parce que leur langage se rapproche essentiellement de celui de mes Arabes du désert algérien, qui ont leur même genre de vie et leurs mêmes usages.

L'identité des mœurs a conservé l'identité du langage.

Il est bien entendu que je ne comprends pas dans les dialectes arabes le langage des Berbers, des Kabyles, des Chelouhh, des Biskeris, des Béni M'zab et des Touaregs, qui tous parlent une langue dont l'origine remonte aux Lybiens, Grétules ou Phéniciens, habitants autochtones de l'Afrique septentrionale, et qui n'a aucun point de ressemblance avec l'arabe (1).

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