CHAPITRE y
Je revêts de nouveau le costume musulman. — Le cheikh el Tounsi. — Le medjelès de Djémâa el-Ezhar. — La fettoua.
Cependant le moment était venu de renoncer aux charmes du salon de M. Fresnel et des Européens intéressants que j'y rencontrais ; car il fallait me préparer à l'accomplissement de ma mission. Or, personne mieux que M. Fresnel ne pouvait me mettre en rapport avec les personnages musulmans qui devaient en assurer le succès, puisqu'il était en relations intimes avec les ulémas de la grande mosquée El Ëzhar (1) et les savants les plus illustres du Caire.
(I) Djemâa el Ezhar, La', VT c/sLa». Q^ mosquée des Fleurs),
dont la fondation remonte au dixième siècle de notre ère, a été complétée à des époques postérieures. L'ornementation en est aussi riche que variée. L'ogive des arcades est pointue et tous les angles des coupoles sont garnis de stalactites en plâtre dont le fond est doré. Ses minarets ont une élégance et une légèreté remarquables.
C'est en l'an de l'Hégj're 370 que fut fondée l'université de Djemâa el Ezhar. Plus de dix mille tolba ou télémid (étudiants-écoliers) viennent y suivre les coiirs des ulémas professant Le ToMd, Jk.^rs:'^" (l'nnité de Dieu), le Chet-âa, o ^A») ) (la jurisprudence), Eulm el Tob, \c ^-.D] (l'art de guérir), J'JuIm le FehJc, c)i.S.]\ Az, (l'astronomie), El Nahou^^s:^^ \ (la syntaxe), El 3fantal-, lLxI \ (la logi(iue), etc., etc.
Je revêtis donc de nouveau le costume arabe ; M. Fresnel me présenta à ses amis musulmans. J'aurais pu aisément me faire passer à leurs yeux pour un Arabe de l'Algérie ; mais dans le cas présumable où j'aurais rencontré des gens me connaissant, j'aurais été convaincu de fraude, et mon caractère et ma mission eussent été fatalement compromis. M. Fresnel en leur dévoilant donc mon origine, leur affirma que j'étais converti à lïslamisme et que j'étais chargé par les principaux marabouts de l'Algérie d'obtenir une fettoua qui aidât à mettre fin à la guerre, sans issue favorable possible, qui désolait le pays. A ce titre, je fus parfaitement accueilli par tous ces graves docteurs; un d'eux surtout, le cheikh Sidi Mohammed ben Omar el Tounsi , m'inspira les plus vives sympathies et me donna spontanément les témoignages les moins équivoques d'intérêt, je pourrais dire d'affection; ce savant musulman, très connu des orientalistes européens, a composé plusieurs commentaires sur la théologie, et a fait une relation de son voyage au Darfour. Cet ouvrage offre le plus vif intérêt au double point de vue de la géographie et de l'ethnographie.
D'après les conseils de M. Fresnel et de son ami intime M. Perron (1), je laissai entrevoir au cheikh Tounsi que le gouvernement français ne manquerait pas de lui donner, par mon intermédiaire, des preuves de sa haute satisfadmiy s'il me facilitait, dans la mesure de ses moyens d'action, l'accomplissement de la mission humanitaire dont j'étais chargé. El féhem if hem, a^^-> ^^l-f^^, l'intelligent comprend, disent les Arabes, et je m'aperçus que le cheikh avait compris.
Il me força d'abandonner le caravensérail où je m'étais
(1) Orientaliste distingué, directeur de l'École de médecine au Caire, appelé depuis à la direction du collège arabe à Alger.
provisoirement installé, et me logea chez son beau-frère, Sid el Hadj Hassan ben Ibrahim, ancien muphti à Kaïrouan, beau vieillard qui, après avoir successivement perdu tous ses enfants, s'était retiré au Caire avec sa femme descendante du prophète, comme son frère le cheikh Tounsi. Lella Oherifa, c'est son nom, étant presque aussi âgée que son mari, je pouvais la voir, et elle ne tarda pas à me traiter maternellement. Il fut convenu que je contribuerais pour une large part aux dépenses du ménage.
Le cheikh Tounsi me donnait des leçons d'arabe littéral dans la journée , et invitait chaque soir quelques membres de l'université de El Ezhar ; je laisse à penser l'intérêt que m'offraient ces séances auxquelles assistaient souvent mes bons amis Fresnel et Perron. C'est durant mon séjour au Caire que je crois avoir fait les progrès les plus marqués dans l'étude de la langue arabe.
Quand les ulémas se retiraient, nous restions seuls, Fresnel, Perron, le cheikh et moi. Nous avons souvent passé des nuits entières à écouter réciproquement les récits de nos voyages et des épisodes de nos existences, et à former des projets. Un entre autres était caressé par Fresnel et approuvé par le docteur Perron.
Pendant son séjour à Djedda, Fresnel avait souvent rêvé rétablissement d'une caravane de pèlerins algériens (1) faisant sa route et son entrée à La Mecque, à la manière des caravanes persane , turque et égyptienne , mais sous la protection du drapeau français. D'un autre côté, il avait appris les efforts faits par les sultans du Borgou pour se mettre en communication directe avec le commerce européen de la Méditerranée, et leur persistance à envoyer des caravanes à Ben Ghazi par une nouvelle route qu'ils cherchaient à
(1) Extrait de la notice de J. Mohl sur le savant consul de Djoddah.
it) LIVRE PRE3IIER.
travers le Sahara, malgré la perte entière de plusieurs expéditions. Fresnel avait donc conçu l'idée de répondre à ces deux besoins i)ar un moyen unique, par une caravane de pèlerins français allant de l'xVlgérie, par le désert, à la frontière du lîorgou, longeant le Soudan, traversant le Sennar, passant la Mer Jtouge à Kocéir et arrivant ainsi à La Mecque, après s'être grossie en route de tous les affluents de pèlerins maugrebins et nègres qui viendraient s'y joindre. Il espérait ainsi montrer la France au centre de l'Islam, comme protectrice de ses sujets musulmans, et ouvrir au commerce français une large voie dans l'Afrique centrale.
Certes ce projet était noble et grandiose ; mais la connaissance que le cheikh Tounsi et moi avions des musulmans et de leur fanatisme, nous empêchait de croire à la possibilité de sa réalisation avant Tépoque où la soumission complète et réelle de toutes les tribus de l'Algérie, depuis la mer jusqu'aux limites extrêmes du grand désert, permettrait à la France de s'occuper de cette importante question. Et, alors même, quels obstacles ne rencontrerait pas cette œuvre humanitaire et commerciale dans le mauvais vouloir du gouvernement de la Sublime Porte ?
Dieu veuille que la France rej^renne un jour la situation qu'elle avait en Europe à l'époque où nous discutions ces l)elles hypothèses ; alors seulement elle pourra songer à réaliser le rêve patriotique du savant consul.
Le cheikh Tounsi avait-il réellement foi dans ma conversion à rislamisme, j'avais lieu d'en douter; car, sans m'exprimer aucun doute à ce sujet, jamais il n'abordait avec moi la question religieuse. Son beau-frère, le mui^hti, au contraire, persuadé de la sincérité de mes convictions, m'engageait à diriger mes études vers les ouvrages de théologie.
Le cheikh Tounsi ne manquait pas d'apporter la même conviction dans l'esprit des ulémas auxquels il m'avait pré-
sente, et je n'attendais plus que l'arrivée des deux mokaddem de Tedjini pour soumettre la fettoua de Kaïrouan à l'approbation du medjelès suprême de El Ezhar.
Ces deux fidèles serviteurs de mon ancien ami d'Ain- Madhi, El Miloud len SctUm El Leghouati et Ihaia ben Ahmed el Bouzidl furent ponctuellement exacts au rendezvous assigné, et les témoignages de joie qu'ils me donnèrent en me rencontrant dans la magnifique cour qui précède la grande mosquée de El Ezhar me firent comprendre le prix qu'ils ajoutaient à mon intervention auprès des ulémas, afin d'obtenir la fettoua si ardemment désirée par leur maître.
Ces braves gens m'annoncèrent que Sidi Mohammed el Tedjini était réinstallé dans sa ville d'Ain-Madhi que toutes les tribus, ses anciennes alliées, l'avaient aidé à reconstruire, et que son autorité temporelle et spirituelle était plus que jamais reconnue dans toute la partie du Sahara située au sud de djebel Emnour. Il n'avait plus à redouter l'hostilité d'Abd-el-Kader, trop occupé , me dirent-ils , par la guerre qu'il soutenait contre les Français. Ils me montrèrent en outre une lettre de Tedjini leur recommandant une parfaite soumission à mes avis. Je les présentai au cheikh El Tounsi et, le lendemain de leur arrivée, les deux mokaddem soumirent au medjelès de El Ezhar réuni à leur requête, la fettoua émanée du medjelès de la grande mosquée de Kaïrouan.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est grâce à l'influence et à l'habileté du cheikh Tounsi que la réunion de ce medjelès avait eu lieu. Toujours d'après l'avis de mon habile conseiller, j'avais préalablement fait à ses membres une visite à l'issue de laquelle chacun d'eux avait reçu un cadeau dont la valeur était en raison de son importance. Il ne s'agissait point là, comme je l'ai dit à propos des démarches identiques que j'avais faites à Kaïrouan, d'acheter la conscience de juges prévaricateurs, il fallait simplement adoucir
le fanatisiiio de iniisulnians appelés à donner un avis conforme aux lois de l'humanité, et partagé d'ailleurs par de savants docteurs interprètes du Coran.
Le 0 novembre, le medjelès était donc réuni dans la partie de la nios([uée de El Ezha¥, la plus rapprochée du mirhab (1) et du mumber (2).
Cette réunion offrait un aspect imposant, soit par la composition de ses membres, presque tous beaux vieillards à longues barbes blanches dont les physionomies impassibles étaient éclairées par les lueurs vacillantes des lampes suspendues aux ogives; soit par l'immensité de la mosquée dont les voûtes garnies d'arabesques reposent sur des centaines de colonnes aux chapitaux dorés.
Le président, iman de la mosquée, après les invocations à Dieu qui précèdent toute délibération parmi les musulmans, exposa succinctement le motif de la réunion et chàro-ea un des ulémas de donner lecture de la fettoua émanée du medjelès de Kaïrouan.
La délibération commença... Plusieurs ulémas prirent la parole après l'avoir obtenue du président, et un silence al)solu régnait pendant qu'ils parlaient. Trente ou quarante volumes furent apportés près de la petite table placée devant le président.
Ils furent feuilletés par quatre ulémas désignés à cet effet et restèrent ouverts à la page où se trouvaient les passages relatifs à la question débattue. Ils passèrent successivement sous les yeux de tous les ulémas. Deux d'entre eux, délégués par le président, s'approchèrent alors de chacun des membres de l'assemblée et écrivirent sous sa dictée le résumé de
(1) Niche placée dans le mur de la mosquée opposé à l'entrée. C'est devant cette niche, tournée vers le Kâaba (temple de la Mecque) que se place l'iman (officiant) de la mosquée.
(2) Chaire où monte le khatib (prédicateur).
KAÏROUAN ET l'ÉGYPTE. 49
son opinion. Cette opération ne dura pas moins d'une grande heure. Le président lut ensuite, à haute voix, le résumé de l'opinion de chacun des membres qui, après la lecture, firent un signe de tête constatant la fidélité de la rédaction. La grande majorité de l'assemblée approuvait les conclusions de la fettoua de Kaïrouan.
Le cheik El Kadiri, auquel j'avais pourtant été recommandé et qui m'avait fait un excellent accueil, refusa d'apposer son approbation et son cachet au bas de la fettoua. Le motif de ce refus lui fait trop d'honneur pour que je le passe sous silence. Il avait entretenu d'excellentes relations avec Sidi Mahhi-el-Din , père d' Abd-el-Kader ; il les avait même reçus tous deux lors de leur voyage à la Mecque en 1822, et appartenait comme eux à la confrérie de Sidi Abdel-Kader el Djilani, de Bagdad, dont il était Toukil. Il ne pouvait donc se décider à approuver une décision qui était en réalité un blâme infligé à la conduite du fils de son vieil ami défunt.
A la suite de la première fettoua écrite sur un long rouleau de superbe papier épais et glacé, un secrétaire copia la seconde fettoua émanée du medjelès de El Ezliar. Elle fut revêtue de la signature et du cachet de tous les ulémas approuvant la décision , et le précieux document fut remis au mokaddem de Tedjini après que ce dernier eut mis sous les yeux du président les pouvoirs qui l'autorisaient à le recevoir.
Le mokadclem déclara alors devant l'assemblée qu'il se rendait à la Mecque et que là il soumettrait encore les deux fettouas à l'approbation d'un dernier et suprême medjelès composé des ulémas de Médine, de Damas et de Bagdad réunis à la Mecque, à l'époque du pèlerinage.
Entrée en séance après la prière du moghrel) (G heures du soir environ), l'assemblée se sépara à minuit. La séance
n'avait été inteiTompuc (jue pendant le temps nécessaire pour prendre le repas de l'eûclia (soir) préparé par les soins de mon hôte le nuiphti (et à mes frais bien entendu) dans une des salles de la meddersa (école) annexée à la mosquée. Le cheikh Tounsi, auquel revenait une si grande part dans cet heureux résultat, m'affirma que Méhémet Ali n'avait pas été étranger à la décision des ulémas. Quoique musulman, me dit-il, le pacha est désireux de voir terminer la lutte que soutient Abd-el-Kader contre les Français ; car cette lutte jette aux yeux des fidèles croyants un Marne sanglant à la face de ceux des princes de V islamisme qui, contrairement aux prescriptions du Coran, entretiennent des relatioJis sincères d'amitié avec des puissances chrétiennes.
Quel que fût le motif qui eût engagé Méhémet Ali à peser sur la décision des ulémas, je me félicitai de l'heureuse idée que j'avais eue de l'intéresser au succès de ma mission (1).
(1) J'ai su depuis qu'une copie de la fettoua du Caire avait été portée à Sidi Mohammed Tedjini par le mokaddem Ihaïa ben Ahmed el Bouzidi et que ce marabout, ennemi juré de l'émir Abd-el-Kader depuis le siège à\\.'m Madhi (voir tome I^r, livre VI), avait donné une grande publicité à cette décision émanée d'une assemblée composée des plus célèbres docteurs de l'islamisme. Le général de Lamoricière en constatait le premier les heureux effets dans sa correspondance avec le gouverneur générai (avril 1842).