‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 17 sur 63 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

trouve le puits de Zem-Zem, nous fîmes de nouvelles prières, et nous bûmes de l'eau à plusieurs reprises. Là se terminèrent les cérémonies ordonnées dans Tintérieur de la mosquée.

Nous suivîmes nos mettouaf , qui nous firent sortir du temple par la porte de SS'afa, et nous firent agenouiller sur les marches d'une constniction composée de trois arceaux réunis au sommet par une architrave, la face tournée vers la mosquée.

Nous allions procéder à la cérémonie du 8ai, Elle consiste à parcourir une rue longue d'environ 400 mètres, qui se nomme Oued SS'afa. Elle aboutit à un tertre appelé Méroua. Au sommet est posée une pierre au niveau de laquelle on arrive par des degrés. Le pèlerin est obligé de parcourir rapidement l'espace compris entre SSafa et Mé- TQua. Il faut faire sept fois ce parcours en priant à haute voix en commémoration de l'agitation d'Agar, au moment où elle craignait de voir son fils Ismaël périr de soif. Après avoir terminé cette fatigante cérémonie, nos mettouaf nous firent entrer dans des boutiques de barbiers, situées près. Méroua, qui nous rasèrent la moitié de la tête en récitant certaines prières. Après cette cérémonie, les pèlerins peuvent revêtir leurs vêtements ordinaires, sauf à reprendre plus tard le irham pour la visite obligatoire à Omra, Quoique fatigué, mon cher compagnon, dont j'admirais la verte vieillesse, ainsi que le mokaddem, jugèrent convenable de terminer ce jour même les cérémonies pour l'accomplissement desquelles le irham est indispensable, et nous nous mîmes en marche vers Omra, chapelle située à 6 kilomètres environ de la Mecque, sur la route de Médine. C'est là, dit la tradition, que Mohammed allait prier de préférence. Nous allâmes jusqu'à cette chapelle en récitant des prières, nous y restâmes en oraison le temps de nous reposer, et

nous revînmes à Méroua en psalmodiant des versets du Coran. Les barbiers achevèrent de nous raser la tête, nous dûmes encore parcourir sept fois l'espace compris entre Méroua et SSafa, nous fîmes sept fois le tour de la Caâba et, enfin, nous rentrâmes à notre caravansérail, exténués de fatigue. Nous avions certainement parcouru plus de 40 kilomètres pendant toute la journée, et nous n'avions mangé que quelques dattes avec des galettes et bu quelques tasses de café.

Nous payâmes généreusement nos guides, qui se chargèrent eux-mêmes de nous trouver un logement convenable, pour la durée de notre séjour à la Mecque.

Le lendemain, vendredi 24 décembre, nous retournâmes à la mosquée, nous fîmes les prières ordinaires et les sept tours de la Caâba, cérémonie qui n'est obligatoire qu'une fois, mais à laquelle sont attachées de grandes indulgences; de sorte que les musulmans fervents, et mes compagnons étaient de ce nombre, la répètent chaque jour pendant leur séjour à la Mecque, soit avant, soit après le pèlerinage. Nous allâmes ensuite visiter les logements que nous proposaient nos guides. Nous louâmes le deuxième étage d'une maison dont les murs servaient de clôture à la partie est de la mosquée et dont les fenêtres opposées à l'entrée donnaient sur la cour intérieure de cet édifice. Ces logements sont les plus recherchés, aussi dûmes-nous les louer à raison de un douro et demi par jour (8 francs environ), prix exorbitant en raison de l'appartement. La femme du muphti y installa nos logements respectifs et sa cuisine, et je n'eus qu'à me féliciter de m'être adjoint à cette excellente famille.

Comme tous les vendredis, la salât du cPhour (prière d'une heure après midi) a lieu en commun dans la mosquée, et elle est suivie de la Jchotba (prédication).

Pour la prière, tous les pèlerins et autres habitants de la

ville se rangent en rond autour de la Caâba, de manière à ce que tous aient la face tournée vers la maison de Dieu. C'est le seul endroit de la terre où des musulmans, réunis, puissent se trouver en face les uns des autres en priant. En effet, tous les musulmans répandus sur la surface du globe doivent en priant s'orienter vers la Caâba ; par conséquent, les uns se tournent vers le nord, les autres vers le sud, l'est ou l'ouest, suivant la situation des contrées qu'ils habitent par rapport à la Caâba.

Jj^iman (l'oflBciant) se place près de la porte de la Caâba.

Ce sont les ulémas de la Meddersa-el-S'limanïa, en général vieillards vénérables, qui ont le privilège de prêcher dans la chaire de la grande mosquée.

Le prédicateur est vêtu d'un grand haïk blanc qui lui recouvre la tête ; il tient une longue baguette blanche à la main. Il fait une prière spéciale , nommée k?wtba, pour le sultan de Constantinople, pour le pacha d'Egypte et pour le grand chérif .

. Des tapis et des nattes sont étendus pour la prière, soit sur les parties sablées de la cour, soit sur le pavé des colonnades ; chaque pèlerin, du reste, peut apporter son tapis ou sa natte.

On dit que la mosquée pourrait contenir quarante mille personnes ; je ne crois pas y avoir vu réunis plus dix à douze mille individus.

Le soir, à la clarté des lampes, le spectacle des pèlerins faisant le tour de la Caâba et récitant leurs prières à haute voix disposerait à des idées de piété, si on n'entendait pas les cris et les rires de centaines d'individus, hommes, femmes et enfants, entassés sous les colonnades et se livrant à des jeux et même à des abominations qui excitent le plus profond dégoût. Je ne pouvais en croire mes yeux.

En dehors des heures de la prière, beaucoup de pèlerins

LA MECQUE. lOl

font leur cuisine sous les colonnades qui entourent la cour. Des femmes y vendent du pain et des dattes, et des cafetiers y débitent leur café et des pâtisseries ; les barbiers y excercent leur profession.

Sous les colonnades également, les tolhas (musulmans lettrés) font des conférences religieuses, et des maîtres d'école enseignent le Coran à des enfants qui récitent leur leçon en poussant des cris discordants.

D'autres tolbas, assis près de Bab-Abd-el-Salem, écrivent des amulettes qu'on leur paye suivant la longueur des. prières.

Une quantité innombrable de pigeons voltigent sans cesse dans la cour de la mosquée. On leur a construit de petits bassins où ils viennent se désaltérer, et des femmes vendent dea graines que les pèlerins achètent et donnent aux pigeons comme œuvre pie.

Ce temple est, en même temps, une église, une université, iine école, un marché et une place publique.

A neuf heures, la mosquée est évacuée, et il n'y reste que les musulmans les plus fervents qui y passent la nuit en prières, ainsi que la plupart des pauvres pèlerins indiens habitant sous les colonnades pendant tout leur séjour à la Mecque.

Avant de faire la description de la ville, je dois compléter les renseignements que j'ai pu recueillir sur l'administration intérieure et les revenus de la grande mosquée .

Le chef du temple se nomme Neïb-el-Haram (le délégué auprès du lieu saint) ; c'est lui qui est détenteur des clefs de la Caâba.

Le deuxième chef se nomme Agha^l-Toueshia (l'aghades eunuques). C'est un ancien usage de faire garder la Caâba par des esclaves eunuques. La plus grande partie sont des nègres du Soudan qui, tout jeunes, sont opérés et mis sous la direction

des anciens eunuques. Ils ont des turbans blancs, sont vêtus de longues robes {kaftan) serrées à la taille par une ceinture de cuir ; ils portent à la main une longue canne en bois blanc, ils sont au nombre de cinquante, jeunes et vieux. Ils sont chargés de guider les personnages pour les cérémonies autour de la Caâba. Ils jouissent de revenus fixes, et font commerce de prières, d'eau de Zem-Zem, de linceuls, de chapelets, d'amulettes, de débris des tentures de la Caâba et de peintures représentant le temple de la Mecque et les lieux saints qu'on doit j visiter.

Les revenus de la Mecque et Médine sont immenses. Ce soipit des donations {hdbous) qui ont été faites depuis des siècles par des habitants de toutes les contrées de l'islamisme ; mais les oukils délégués, chargés de retirer les revenus des biens de la Mecque et Médine, les consacrent à d'autres objets, les gaspillent, et une partie seulement arrive à sa destination. La somme envoyée, chaque année, par ces oukils infidèles représente encore un revenu considérable, dont la moindre part est consacrée à l'entretien des lampes et des tapis du temple. Le reste est partagé entre les employés de la mosquée, qui sont innombrables : les khatib (prédicateurs), muezzins, imans, muphti, prieurs, allumeurs, balayeurs, porteurs d'eau, etc.

La mosquée de la Mecque est donc pauvre. Quelques lampes en or seulement se trouvent dans l'intérieur de la Caâba, et c'est le sultan de Constantinople et le vice-roi d'Egypte qui font à leurs frais les réparations indispensables et qui fournissent les jeunes esclaves eunuques.

Là plus que partout ailleurs on peut appliquer la parole attribuée au prophète :

« Tout ce qui tombe entre les mains des Arabes devient ruine. »

Quand on compare la richesse et la splendeur des sanc-

tuaires vénérés du christianisme à ces lieux considérés pourtant comme les plus saints par tout le monde musulman, on se rend compte du désordre qui règne dans toutes les branches des administrations musulmanes ; car leur foi, on ne peut pas en douter, est aussi vive que celle des chrétiens ; mais c'est la foi sans les œuvres.

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