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CHAPITRE IV

Deuxième lettre à mon ami le capitaine Yergé : visites aux écoles fondées par le vice-roi, projet de collège arabe à Alger, considérations générales sur le gouvernement du vice-roi et la situation des fellah.

Le Caire, 26 octobre 1841.

Mon cher ami,

Je vous ai raconté, dans une première lettre, mon arrivée à Alexandrie, mon voyage sur le Nil ; j'ai tâché de vous exprimer les sentiments d'admiration qu'a excités en moi la vue de la capitale de l'Egypte, Mass'r el Kahara des Arabes, où apparaissent, à chaque pas, les plus beaux vestiges de l'architecture arabe et où Ton rencontre les types les plus variés des peuples de l'islam.

Dans une seconde lettre, je vous ai rendu compte de Texcelleût accueil que m'ont fait le consul et les Français au service du pacha d'Egypte, ainsi que de l'audience que m'a accordée Son Altesse ; je vais essayer aujourd'hui de vous donner une idée de la situation morale et matérielle de l'Egypte.

Posé comme je Tétais, il m'a été facile d'assister aux examens généraux de toutes les écoles du Caire qui ont lieu à la fin de septembre ; j'ai été émerveillé des résultats obtenus avec de simples fellahs qui composent, en grande partie, leur personnel.

Voici rénumération de ces établissements scolaires :

1° Ecole primaire, tenue par des professeurs arabes (tolbas), où on enseigne à lire et à écrire l'arabe; on y apprend le Coran par cœur.

2® École préparatoire tenue également par des professeurs arabes, pris en partie parmi les ulémas et en partie parmi les musulmans qui ont fait leurs études en France, où on enseigne, toujours en arabe, la syntaxe, la logique, la rhétorique, la géographie, l'arithmétique, les éléments de géométrie et le dessin linéaire.

Au sortir de ces deux établissements, les élèves qui ont été jugés admissibles entrent à l'école des langues, où ils se perfectionnent dans l'arabe et apprennent le turc, le persan et le français.

De là enfin les élèves sont admis, suivant leurs aptitudes, à l'école polytechnique, l'école d'artillerie et l'école de cavalerie.

Tous les ouvrages classiques adoptés en France ont été traduits en arabe et imprimés à Boulak (1) où le pacha a installé à ses frais une superbe imprimerie. Les directeurs de ces diverses écoles sont Français.

Si notre gouvernement avait la bonne idée de fonder un collège arabe à Alger, il trouverait en Egypte des professeurs choisis parmi les sujets les plus distingués de ces écoles qui seraient heureux d'entrer au service de la France. Il serait temps, il me semble, de songer à introduire, dans le pays que nous avons conquis, cette civilisation dont nous sommes les plus zélés propagateurs ; on a rêvé de fonder un collège arabe à Paris, mais vous savez comme moi, mon cher Vergé, la répugnance invincible qu'éprouvent les Arabes à envoyer leurs enfants en terre chrétienne, tandis

(1) Faubourg du Caire situé sur la rive droite du Nil.

que la plupart consentiraient à les faire élever gratuitement dans un collège situé en Algérie et où des musulmans seraient exclusivement chargés de leur instruction religieuse.

Dans tous les pays de l'islam, les ulémas et les tolbas possèdent la confiance du peuple. Or les jeunes musulmans qui auraient complété leurs études dans un collège francoarabe, seraient bien supérieurs comme instruction aux ulémas et aux tolbas et exerceraient par conséquent une plus grande influence sur leurs coreligionnaires, et cette influence tournerait évidemment à notre profit, puisqu'ils auraient puisé dans notre collège ces idées premières de civilisation incompatibles avec le fanatisme musulman.

En établissant un collège arabe à Paris, nous verrions diminuer le nombre des élèves musulmans, en raison de la répugnance que son éloignement inspirerait à leurs parents. Et puis, en admettant que ces élèves fissent de grands progrès dans nos sciences et notre civilisation, comment pourraient-ils les accréditer parmi leurs compatriotes, s'ils n'avaient pas, en même temps, fait les études classiques arabes qui leur permettraient d'exprimer leurs pensées dans cette langue ?

Quant à l'étude de l'arabe, il est évident que le collège fondé à Alger oflPrirait l'inappréciable avantage d'enseigner facilement la langue arabe aux jeunes Français qui seraient admis dans cet établissement. Les élèves deviendraient les uns pour les autres les meilleurs professeurs de cette langue, et nous trouverions là une riche pépinière d'interprètes habiles et instruits qui font aujourd'hui défaut dans l'armée, dans les diverses administrations de l'Algérie ainsi que dans nos consulats et nos missions diplomatiques en Orient.

.Vous et mes camarades, mon bon ami, me donniez le titre

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pompeux du premier des interprètes. C'est bieu le cas d'appliquer le proverbe. « Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. » Ici, en face des jeunes élèves, je ne parle pas de leurs professeurs, j'ai pu mesurer mon ignorance. Aussi me suis-je mis à l'étude avec rage. J'ai deux professeurs arabes et je suis plusieurs cours ; j'espère donc, si jamais je retourne à Alger, y reparaître plus digne de mon titre. Plus tard, j'étudierai le turc et le persan,

Méhémet Ali, me disait-on, se raillait de notre façon de faire la guerre à Abd-el-Kader et prétendait qu'avec dix mille hommes de ses troupes il se chargerait de soumettre l'émir et toutes les tribus de l'Algérie placées sous sa domination. Je crois lors de l'audience qu'il m'a accordée, avoir apporté un changement complet dans ses idées à cet égard. Il y a une vérité que je ne lui ai pourtant pas dite, c'est que les mille khièla (cavaliers réguliers) que nous a opposés Abd-el- Kader mettraient en complète déroute les dix régiments de cavalerie du pacha d'Egypte dont la valeur est du reste très inférieure à son infanterie.

J'ai assisté, il y a quelques jours, à l'entrée triomphale de Saïd pacha, fils de Méhémet Ali, qui amvait de Constantinople avec Sélim pacha, aide de camp du sultan, porteur du firman conférant à son père la vice-royauté d'Egypte, héréditaire dans sa famille.

On dit que Méhémet Ali, irrité de se voir abandonné par les puissances européennes et ne comptant plus sur l'appui de la France que le traité de 1840 vient d'éliminer du concert européen, a l'intention de se rallier à la politique rétrograde de la Turquie avec laquelle il entretient aujourd'hui les relations les plus amicales. Est-il sincère? Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis l'arrivée de l'envoyé turc, porteur du firman, il a fait de nombreuses éliminations dans le personnel européen de ses diverses adminis-

trations. Il a supprimé plusieurs écoles et réduit son armée à vingt-cinq mille hommes.

Méhémet Ali, d'après ce que me disent quelques personnages français dignes de confiance, a de grandes idées ; il a fondé de superbes -établissements sur une vaste échelle, mais il n'aurait pas de persévérance, et abandonnerait ses entreprises au moment où elles pourraient produire de fructueux résultats ; son gouvernement serait oppresseur et spoliateur, et son pouvoir serait éphémère, car la misère la plus profonde règne parmi les cultivateurs fellah, qui sont pourtant en Egypte la source unique de son immense richesse ; les populations seraient lasses de supporter un joug aussi lourd. « Vous avez vu, me disent-ils, que quelques coups de canon tirés à Beyrouth par la flotte anglaise ont donné le signal d'un soulèvement général dans la Syrie d'où Ibrahim pacha a dû se retirer avec l'armée de cent mille hommes qu'il y commandait ; eh bien, si la flotte anglaise eut envoyé un boulet dans la ville d'Alexandrie, l'Egypte en masse se serait soulevée, et c'en était fait de la puissance éphémère de Méhémet Ali. »

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, de communiquer à notre excellent chef les passages de ma correspondance qui peuvent l'intéresser. Je suis encore trop nouveau en Egypte pour me permettre d'émettre mon opinion sur le plus ou moins de solidité de son gouvernement et sur sa situation politique ; plus tard, peut-être, serai-je mieux à même de porter un jugement, mais, en attendant, il me semble qu'il ne serait pas inutile de porter à la connaissance du gouvernement français les renseignements qui précèdent et qui m'ont été donnés, je le répète, par des hommes compétents et dignes de foi.

Nos agents diplomatiques et les personnages qui viennent visiter l'Egypte voient les choses de haut et à travers le

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prisme d'une civilisation factice que le pacha et ses agents font habilement briller à leurs yeux ; leurs rapports peuvent donc^ malgré leur sincérité, ne pas être le reflet exact de la situation.

Merci des attentions délicates que vous avez pour mon pauvre père, il en est profondément reconnaissant ; et moi donc!

Isidore vous présente ses respects et recommande à Bel- Kheir de bien soigner notre Salem. Vous reconnaissez à ce pronom possessif l'habitude qu'à contractée mon fidèle serviteur de considérer comme sien tout ce qui appartient à son maître. Je ne serais pas étonné qu'il dît en lui-même : notre ami Vergé

De cordiales poignées de main à Garraube, Guilmot et Veuillot; mes respectueuses amitiés au commandant Eynard Adieu.

Je n'ai pas encore présenté à mes lectenrs le personnage qui a le plus facilité l'accomplissement de ma mission et auquel, ainsi que je l'ai fait pressentir dans un précédent chapitre, je devais un jour d'échapper à une mort affreuse, je veux parier de M. Fulgence Fresnel, consul de France à Djedda, résidant momentanément au Caire, cousin germain de M. Mérimée que j'avais rencontré à Malte, et qui m'avait donné pour lui une lettre chaleureuse de recommandation.

QueUe bonne fortune pour moi d'avoir été mis en relations avec cet homme aussi éminent par sa science d'orientaliste, par la variété de ses connaissances et par l'incroyable pénétration de son esprit que par les précieuses qualités de son cœur, et combien je m'estime heureux de lui avoir inspiré tant de sympathie (1). M. Fulgence Fresnel, lors de mon

(1) Avant de consacrer quelques pages à la mémoire de Fulgence Fresnel, je désirais relire quelques-unes de ses nombreuses publications; je priai donc mon ami, le comte d'Ideville, de rechercher ces précieux documents. Notre savant orientaliste M. Barbier de Meynard, auquel il s'adressa, supposant que j'avais l'intention de faire une biographie de Fresnel , écrivait à H. d'Ideville : « ... Je m'empresse de vous transmettre la liste des publications de Fresnel. Je fais des vœux bien sincères pour le succès de l'œuvre méritoire qu'entreprend M. Léon Roches de rendre justice, une justice tardive, à un homme d'un véritable talent et d'une haute valeur, mais, malheureusement peu connu du public... »

Hélas I je n'ai pas la compétence nécessaire pour me permettre d'apprécier et de

voyage au Caire était âgé de quarantè-six ans. Il avait d'abord étudié le chinois sous la direction de M. de Bemusat. Puis , ne se sentant pas de sympathies pour la littérature chinoise, il s'adonna à l'étude des langues sémitiques et fut un des élèves les plus distingués de M, Sylvestre de Sacy. En 1826, il se rendit à Rome pour suivre les cours des professeurs maronites attachés à la Propagande. En 1831, il s'établit au Caire et se fit le telmid (écolier) du cheikh Mohammed el Tantaoui, célèbre uléma de Djemaâ el Ezhar (grande mosquée et université du Caire). M. Fresnel se livra alors avec passion à l'étude des poètes arabes existant avant rislamline. Jamais aucun orientaliste n'a réussi comme lui & comprendre cette poésie ; c'est qu'il consacra dix années entières à des recherches minutieuses sur les mœurs, les coutumes et le langage des Arabes du Hedjaz et de l'Yémen durant les siècles qui ont précédé l'apostolat de Mohammed. H était parvenu à s'identifier tellement avec cette ancienne société que, comme l'a dit de lui son aoni Jules Mohl , secrétaire de la Société asiatique, (ï il a reconstruit les temps arabes préislamiques et a fait revivre devant nous les paroles et les passions d'uîi monde qui est si loin de nous et de nos idées d.

Après ces quinze années d'études consciencieuses dirigées par les professeurs les plus habiles, M. Fresnel publia une traduction d'un poème composé par Chamfara et un commentaire en arabe de l'œuvre de ce poète qui vivait dans les temps antérieurs à l'islamisme et dont les ulémas les plus savants de notre époque n'avaient pu établir le sens.

En 1837, Fresnel fut nommé consul à Djedda. Sa réputation de savant en langue arabe l'y avait précédé. Il fut bientôt entouré de lettrés du Hedjaz et devint l'ami de Sidi Mohammed Elnou Abûn, grand chérif de la Mecque. C'est alors qu'il publia une série de rapports du plus haut intérêt sur la géographie ancienne et moderne de la péninsule arabique et ses dialectes et surtout sur le Himyarite.

Non seulement M. Fresnel lisait et écrivait l'arabe aussi bien que les plus savants parmi les musulmans, mais il le parlait avec la pureté d'ac-, cent des habitants de l'Hedjaz, terre classique de la langue arabe.

Combien je me trouvais ignorant à côté de cet éminent orientaliste ! Plus j'étudiais la langue arabe, plus j'en découvrais la richesse et les difficultés. A ce sujet, M, Fresnel me citait les paroles que prononçait M. de Sacy, peu de temps avant sa mort : « J'ai consacré quarante années & l'étude de la langue arabe, disait-il, et il m'en faudrait quarante

faire valoir l'œuvre littéraire de Fresnel, je me contente de donner quelques détails intimes sur la vie privée de l'homme qui m'a honoré de son amitié et à qui je dois la vie, et de lui rendre l'hommage public des sentiments d'admiration et de reconnaissance que je lui ai voués, et dont je n'ai cessé de lui adresser l'expression, tant qu'il a vécu.

autres ponr la posséder complètement, c'est-à-dire pour lire et comprendre à première vne les poètes et les littérateurs arabes de tontes les époques. D Or M. de Sacy a été sans contredit l'orientaliste le plus émi. nent qui ait existé, et voici nn exemple à l'appui de cette assertion : Un auteur arabe nommé El Hariri a fait nn livre, intitulé El Makamèt, qui a été commenté par plusieurs savants de Tislamisme. X. Sylvestre de Sacy a publié sur cet ouvrage un nouveau commentaire en arabe te^ lement remarquable qu*il a été adopté dans les universités les pins célèbres de rOrient. Les ulémas de la mosquée de El Ezhar adres&erent des félicitations à l'auteur, et lui soumirent quelques difficultés grammaticales qu'ils n'avaient pu résoudre. M. Sylvestre de Sacy leur le^ocdit et, après la lecture de sa lettre, tous les doctes membres de l'illustre université déclarèrent qu'aucun musidman vivant n'était capable de rédiger une lettre semblable à celle du savant français, et comme connaissance profonde de la langue, et comme élégance et pureté de style.

M. Fresnel pratiquait les devoirs de l'hospitalité avec tant de générosité qu'il avait porté de graves atteintes à son patrimoine d^ja compromis par des services rendus à des amis qui avaient abusé de sa confiance. Autant il était subtil quand il s'agissait de déchiffrer les textes les plus difficiles, autant il était naïf au point de vue de ses intérêts. Je refusai donc, malgré ses vives instances, de loger sous son toit et de manger à sa table, mais je passais toutes mes soirées chez lui, où se réunissaient les hommes les plus distingués parmi les Européens au service du pacha d'Egypte et parmi les voyageurs. Son salon était tenu avec une parfaite distinction par sa femme, que sa destinée romanesque entourait d'un charme tout particulier. Voici comment Fresnel l'avait épousée :

Lors de son premier séjour à Djedda, il aperçut dans les bazars, oà l'on vend les esclaves à l'enchère, une jeune Abyssinienne qui avait 4 peine dix ans. Elle était admirablement belle. L'expression de tristesse répandue sur sa physionomie attira son attention, et il la fit acheter pour son compte par un musulman de ses amis. L'enfant était malade ; Fresnel la soigna lui-même avec une tendresse à laquelle la pauvre esclave n'était pas habituée. Il l'emmena avec lui en France et la confia aux soins de sa famille. Elle était d'origine chrétienne ; elle fut donc instruite dans la religion de ses pères et baptisée sous le nom de Sarah. Elle reçut, en Suisse, l'éducation la plus soignée et apprit &unlement le français et l'italien. Elle parlait déjà la langue galla, l'arabe et un peu le turc. Arrivée à l'âge de quinze ans , il fut question de la marier en Europe. Elle refusa, et dit qu'elle n'épouserait que son père, c'est le nom qu'elle donnait à M. FresneL Celui-ci crut de son devoir d'obtempérer à ce désir et

vînt au devant de sa fiancée jusqn'à Malte, où une de ses sœurs Tavait amenée. C'est là qu'eut lieu la cérémonie nuptiale.

Je ne crois pas avoir vu dans mon existence un type plus splendide que celui de Sarah. C'était une beauté caucasienne avec la patine des bronzes florentins. C'est que dans les veines de la belle Sarah coulait le f\

sang le plus pur de son pays. Deux princes abyssiniens dont le grand chérif de la Mecque avait épousé la sœur, et qui étaient venus au Caire recommandés à M. Fresnel par son illustre ami, avaient causé avec Sarah et obtenu d'elle, sur les circonstances de son enlèvement et de sa captivité , des renseignements tellement précis qu^ils avaient acquis la certitude qu'elle était la fille d'un prince galla. Hélas ! cette découverte devait amener de funestes conséquences pour le bonheur de mon ami ; car, peu de tempi après mon retour en Algérie, j'appris que Sarah, oubliant tout ce qu'elle devait à l'homme noble et généreux qui l'avait arrachée à la captivité, s'était enfuie en Abyssinie avec un compatriote envoyé auprès d'elle par sa famille.

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