CHAPITRE XXVII
DÉTAILS SUR OÜELOÜES OBJETS (iOASERVES JADIS A SAIAT-REMl.
ES notes sur les premières spoliations éprouvées par l’église et l’inventaire de 1792 ne nous donnent aucun détail sur les meubles qui disparurent à ces ditférenles époques. Nous ne pouvons apprendre au lecteur tout ce qu’il désirerait savoir sans doute, mais nous lui donnerons les renseignements que nous avons recueillis sur quelques-uns des objets d’art qui ne sont qu’indiqués ci-dessus. La grande couronne, le candélabre^ le bâton de saint Gibrien, la crosse de saint Uemi , le reliquaire de la résurrection, le maître-autel, ont attiré de tout temps l’attention des arcbéologues et des artistes, et nous avons pu, dans des ouvrages publiés avant le nôtre, dans des manuscrits non édités, enfin dans des documents conservés aux archives de la ville, trouver quelques détails qui ne sont peut-être pas sans intérêt.
12 janvier 1630, Dom Oudart-Bourgeois, prieur de Saint-Remi, lit l’église d’un reliquaire d’argent doré représentant la résurrection; voyait huit ligures : d’abord celle du Sauveur ressuscitant, debout
sur un tombeau, ensuite deux soldats gardant le sépulcre, trois femmes allant au monument, un ange et un religieux priant. Toutes ces statuettes étaient posées sur une terrasse soutenue par quatre chérubins de cuivre doré. Le tout pesait quarante marcs d’argent et quatre de cuivre.
« Lequel reliquaire , dit le titre de donation, ledit üom Oudart-Bourgeois a dit avoir dévotion et désir de présenter cejourd’hui en offrande à Dieu, à la Vierge Marie, aux bienheureux saint Remi , saint Benoît, saint Marcoul, ses patrons, et à toute la cour céleste, ce qu’il a fait en le posant sur le grand-autel
» Ledit reliquaire ainsi donné sans pouvoir être distrait , transporté, aliéné, vendu ou engagé à l’advenir en quelque sorte ou manière , ni pour quelque cause que ce soit.»
Ce qui ne l’empêcha pas d’être porté à la Monnaie en 1690, ainsi qu’on l’a vu ci-dessus.
La couronne de fer et d’airain dont parle l’inventaire était suspendue au milieu du chœur par une chaîne de fer qui descendait de la voûte. Elle portait quatre-vingt-seize chandeliers ornés de cristaux; elle avait dixhuit pieds de diamètre. La bande de cuivre qui la formait était divisée en douze parties ; chacune de ces divisions était marquée par une tourelle percée à jour et ornée de cristaux. L’évangile selon saint Jean : In prindpio erat verhum, était gravé en lettres onciales, c’est-à-dire en grandes lettres romaines sur les douze parties plates du cercle qui formait la couronne.
D’où venait ce bizarre ornement? La tradition ne nous apprend rien de bien positif à ce sujet. Suivant les uns, ces quatre-vingt-seize flambeaux représentaient les quatre-vingt-seize années de la vie de saint Remi ; suivant les autres, ce cercle avait été fait en l’honneur du jugement de Léon IX, qui, ne pouvant en plein concile mettre les cardinaux d’accord sur une question de préséance, les fit asseoir en cercle. Quelques personnes pensent qu’il y avait de pareils ornements ou au moins d’analogues dans les monastères de l’ordre de Gluny, dont les Bénédictins avaient embrassé la règle; cette règle indiquait le nombre de cierges qu’il fallait allumer à chaque fête ; or, on allumait les quatre-vingtseize cierges de la couronne dont s’agit aux sept principales fêtes de l’année. Celte opinion est celle qui nous semble devoir être adoptée. Celte couronne n’était qu’un lustre. Au moyen-àgc tout revêtait la forme des fortifications; les églises mêmes étaient parfois crénelées et flanquées de tours : il est possible que la mode ait donné une forme analogue à des objets dont la destination était toute pacifique.
Quant à la date à laquelle cette couronne aurait été faite, on ne peut
Dess ■ eL litK.par JJ Macqnart, Reims.
Imp.deLenieTaer,Pans ,
Uess.et litli parJJ.MacqiiaTL,Tleims.
lmp, de Lcmercifr, Paris .
( i.Aitu'c'c D(l Kaiwi . )
la fixer qu’approximalivement ; les caractères de l’inscription peuvent faire supposer qu’elle fut faite au x' ou au xi' siècle, et peut-être avant; mais
il est difficile de croire qu’on n’eùt pas pris le caractère gothique si
on eût écrit dans les xii® et xiii" siècles.
Ce qui peut confirmer notre opinion, c’est la tradition qui fait de
notre couronne une allusion au jugement de Léon IX sur la préséance.
C’est en 1049 que ce pontife visita Saint-Remi , et fit la consécration du grand-autel : la date est peut-être le seul point exact de cette tradition.
Cette couronne était dorée; on la remit à neuf en 1733; elle fut fondue en 1793, mais il en est resté un dessin fidèle que nous publions.
Le candélabre de Frederonne, que notre inventaire classe simplement sous le chapitre intitulé Métaux, et qu’il désigne en ces mots : Un grand candélabre de cuivre à sept branches, haut de dix-huit pieds, était une de ces antiquités que le vandalisme aurait dû respecter. Frederune ou Frederonne, ([ue Charles-le-Simple a épousée en 907, en avait fait don au monastère de Saint-Remi. Cette origine nous semble sérieuse; des traditions authentiques et invariables l’établissent. D’ailleurs, ce candélabre était placé sur la dalle qui couvrait les restes mortels de la donatrice. La commission d’archéologie de l’arrondissement de Reims a eu occasion, il y a quelques mois^ de vérifier que cette princesse reposait réellement au point où les souvenirs de nos pères indiquaient sa tombe.
Cependant, il faut convenir que quelques personnes ont pensé que ce monument n’était que du xn® siècle. Ce me semble une erreur que détruit l’examen des fragments qui nous restent.
Le cuivre dont on l’avait fait venait de Chypre, et son éclat resplendissait comme celui de l’or. Aujourd’hui, ce que nous en possédons a subi les conséquences de l’abandon et du défaut de soin : l’humidité a livré au vert-de-gris et à ses suites les reliques du candélabre.
Le candélabre inventorié en 1792 dut périr. Deux morceaux, qui ne sont pas sans importance^ ont eu le bonheur d’éviter le fatal voyage à la fondeiie de Metz ou à l’hotel de la monnaie ; ils sont restés enfouis dans les greniers de rhôlel-de-villc , où on les a retrouvés.
La conservation de ces deux débris a d’autant plus d’importance, que jusqu’à ce jour on ne connaît pas de dessin qui représente le candélabre dans son entier.
Ce sont des fragments du pied qui nous restent; il se composait de huit parties ; on y voyait les quatre évangélistes au milieu de rinceaux qui s’entrelaçaient. Les parties où étaient ces quatre figures étaient
iriangulaires et séparées les unes des autres par quatre autres morceaux faisant saillie et ornés de la même manière. Des cristaux taillés enrichissaient le pied du candélabre. 11 y en avait aussi le long de la tige.
Le candélabre était coulé et non ciselé; il avait 18 pieds de haut, 15 pieds de large.
Saint Bernard critiqua la présence de cet objet d’art au milieu du choeur. 11 disait que le candélabre et la couronne dont nous avons parlé brillaient plus par l’éclat des pierres précieuses et celui du métal qui les composaient, que par le nombre des cierges, et excitaient moins la componction des fidèles que l’admiration des spectateurs^
Malgré cette sévère critique, nous regrettons la perte des deux objets dont s’agit, et les amis de l’art se demanderont comment il se fait que personne dans Reims n’ait eu la pensée d’acheter des objets qui, vendus à la livre, n’auraient coûté qu’une misérable somme.
Nous donnons le dessin de ce qui reste du candélabre de Frederonne.
Le grand-autel, en 1789, avait la forme d’une pyramide. Elle était Ibrmée de trois châsses posées les unes au-dessus des autres (1), dans des arcades qui allaient en diminuant de largeur.
A l’autel, on voyait une table d’or des plus précieuses; la tradition rapportait qu’elle avait été donnée par les archevêques Foulques et Hervé, morts, le premier en l’an 900, le second en 922. Ce dernier n’avait fait qu’achever l’œuvre de son prédécesseur.
Elle était ornée de figures en relief. Au milieu était celle du Christ assis sur un trône. Aux pieds on voyait Foulques et Hervé prosternés et le regardant. On distinguait aussi celles de Charles-le-Simple, de Judith, fdle de Charles-le-Chauve , d’Ansgarde , femme de Louis-le- Bègue.
Les côtés de l’autel avaient été aussi couverts de tables d’or. H parait qu’on les avait détruites avant le xvf siècle; car en 4568, celles qu’on trouva aux côtés de l’autel et qu’on enleva n’étaient que d’argent. Elles furent remplacées par des tapisseries de fils d’or et d’argent , représentant divers sujets.
Au sommet du maître-autel (2) était une grande croix couverte d’or, de rubis, de saphirs et de perles; elle contenait un morceau de la vraie croix , et passait pour avoir été donnée par Hincmar et Hervé.
Sur l’autel on admirait un ciboire de vermeil et six chandeliers de
(1) Au bas était la châsse de sauil Gibrien, an milieu celle de sainte Célinie, au sommet celle qui cenfermait le bras de saint Philippe.
(2) Cet autel fut refait en 1610 aux frais d’Oudai t-boingeois, mais il paraît qu’on n’avait fait (pie le réparer.
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cuivre rouge. Aux jours de fêles ou y joignait une petite croix de vermeil , renfermant deux parcelles de la vraie croix.
En 1610, cet autel fut réparé aux frais d’Oudart-Bourgeois ; il fut reconstruit encore en 1737. Quand on le refit cette fois, on trouva dessous la table une boîte de bois ronde cylindrique, garnie de plomb et fermant à clef; elle renfermait les reliques mises sous l’autel par Léon IX, quand il le consacra en 1049. Près d’elles, sous une pierre de marbre, étaient celles placées par Hincmar lors de la consécration qu’il fit de ce même autel. C’est ce que rappelait cette inscription que portait le marbre dont on vient de parler :
Hic sunl reiujuiœ quœ invencœ Sunl in primo altare.
Toutes ces modifications avaient , à ce qu’il parait , respecté l’ancienne forme et les ornements de l’autel : on avait conservé, jusqu’à la révolution , la pyramide et la table de marbre qui formait la table du sacrifice.
Ce marbre était blanc et passait pour ne jamais devenir burnide ; la tradition le faisait venir d’Angleterre ; elle invoquait à cet égard une inscription gravée sur le bord de la table et que voici :
De sumrna hac dujnitatis ara, ferro bipertita, salulis mensa (jentibus directa Nardalbingoriiin in Welena.
Cet autel était orné de statuettes, de colonnes et de candélabres. Il fut détruit en 1793. Aujourd’hui, il est remplacé par celui qui se trouvait dans l’église des Minimes quand elle fut supprimée.
L’archevêque de Reims , l’abbé et quelques religieux de Saint-Remi pouvaient seuls dire la messe au grand-autel. Les chanoines de la cathédrale avaient aussi ce privilège deux fois l’an , à Pâques et aux Rogations.
On conservait à Saint-Remi deux bâtons d’une haute antiquité. L’un d’eux avait la hauteur d’une canne et son sommet était recourbé. L’autre était une crosse épiscopale.
Ces deux objets avaient appartenu , suivant la tradition, l’un à Saint- Gibrien, pauvre ermite écossais qui vint vivre et mourir en Champagne, et l’autre à saint Remi. Tous deux furent long-temps placés dans l’intérieur du tombeau de saint Remi, et on les en tirait aux jours de grande fête pour les exposer à la vénération des fidèles.
Nous retrouvons ces deux objets indiqués dans l’inventaire de 1792. Mais quand le trésor fut dépouillé, quand le tombeau du saint qui leur donnait asile fut démoli , ils disparurent. Aujourd’hui le cabinet de M. Eugène Clicquot renferme un assez beau fragment de l’un d’eux. Nous en donnons le dessin.
Le bâton dont il provient était en bois de cèdre. Il se composait de plusieurs morceaux qui s’ajoutaient les uns au bout des autres au moyen de vis taillées dans le bois même et garnissant une des extrémités de chaque fragment. L’autre extrémité était creusée et recevait la vis dont s’agit. Des cercles de cuivre, émaillés de bleu très-foncé, dissimulaient les jointures. Les dessins tracés sur celui de ces cercles qui existe sont du style roman.
Ce bâton était ciselé et représentait les épisodes de la vie de Jésus- Christ. Les sujets sont sculptés dans des cercles superposés les uns aux autres. La scène se passe presque toujours sous des arcades à plein cintre.
Les sujets sculptés sur les morceaux qui nous restent sont l’Annonciation, la Visitation, la naissance de Jésus-Christ, l’Adoration des bergers, celle des Mages, les Mages avertis par un ange, la Purification et la Présentation au temple.
Ces sculptures sont évidemment antérieures au style gothique. Les costumes, les armes portent le cachet de l’époque romane. Le lecteur en jugera en examinant la planche ci-jointe.
Mais nous déclarons que l’inspection seule de cet antique morceau d’art ne peut nous sulfire pour permettre de fixer d’une manière indubitable la date précise de sa confection.
Quoi qu’il en soit, la tradition rémoise donne ce morceau comme un fragment du bâton de saint Gibrien , ce qui le ferait remonter au vi' siècle. Il est difficile d’admettre celte tradition comme une de ces vérités qui ne souffrent pas même la discussion.
Ainsi, dans différents sujets on remarque des guerriers coiffés de casques carrés par le haut , portant des boucliers taillés en triangles aigus. Je ne pense pas que de pareilles armes fussent en usage sous la première race. A celte époque, les costumes mililaires devaient se ressentir encore des usages romains, et ceux dont nous parlons nous semblent bien plus près des modes des ix®, x® et xi' siècles, que de celles adoptées par les successeurs de Clovis.
Le bâton pastoral de saint Remi est entièrement perdu , du moins pour nous. Cette vénérable relique, qui aurait dù trouver grâce devant le vandalisme révolutionnaire, est aujourd’hui détruite, elles hommes de 93 ont fait ce que les Barbares n’auraient pas osé seulement méditer. On peut leur appliquer cette épigramme faite il y a plus de deux siècles contre la famille des Barberini (elle avait fondu les portes de bronze d’un temple païen que vingt siècles avalent respectées) : Quod Barbari non fecemnt , fecerunt Barberini.
Quoi qu’il en soit, ce bâton pastoral se divisait en trois morceaux; le sommet était recourbé. On en avait donné un fragment à l’église Saint- Remi de Provence, en 1251. Peut-être existe-t-il encore.
(]e (ju’il y a de certain , c’est que nos pères n’ont pas vu cette crosse telle que le grand apôtre l’avait portée. Il paraît qu’après sa mort , on avait cru honorer sa mémoire en couvrant de lames d’or et de pierreries son bâton épiscopal fait en bois de cèdre travaillé avec soin. Le pape Horsmildas l’avait envoyé à saint Remi comme à son légat dans les Gaules. C’était donc un ouvrage de l’art romain.
Quand nous nous reportons aux prescriptions de la loi de 1790, qui veut que l’on mette à part tout ce qui n’est ni or, ni argent, ni pierreries, nous avons peine à concevoir comment on ne trouve plus rien aujourd’hui du bâton pastoral de notre apôtre.