MONSIEVR
Il paroist que les traits de bonté dont vous m'honorez m'aportent presque autant de trouble qu'ils vous acquièrent de gloire, & que dans la haste que i'ay de
5 vous en exprimer le ressentiment, ie mets toutes choses en œuure. En effet il semble que ie ne donne cette pièce de Théâtre au iour, que pour mettre ma recognoissance en veuë : & que ie ne faits publier cette MORT que pour apprendre à tout le monde que ie vous
10 ay voué ma vie. Quoy qu'on en die, MONSIEVR, ie seray assez consolé de cette sorte de confusion, si vous en estimez le zèle, & si selon cette noble Indulgence que vous auez pour mes deifauts, vous daignez agréer d'estre le Parrain de cet Ouurage. l'espere que vostre illustre
15 nom seruira d'Asile à des productions d'esprit plus heureuses : et que ie feray voir quelque iour par de plus magnifiques Vers, que vous estes Maistre de leur source, l'auouë, MONSIEVR, qu'vne si haute générosité que celle que vous m'auez tesmoignée, me pique de ressen-
20 timent ; & que pour respondre à des faueurs si grandes ie me propose de grands desseins. le feray sans doute vn rare effort en cette occasion, pour me parer du soupçon de l'ingratitude. Possible feray-je vne peinture de vous, qui se pourra deffendre du temps : Possible m'im-
25 mortaliseray-je comme Phidias, dans vne excellente
image de la Vertu. Les Muses n'ont point de pinceaux que ie ne puisse manier auec quelque adresse ; & ie sçauray bien mesler en ce Crayon leurs plus esclatantes couleurs. En cet effort, si délicieux, que ie n'ose le
50 nommer trauail, i'apperçoy des matières de longues veilles : & des Esprits plus laborieux que le mien pourroient bien perdre haleine en cette Carrière. Mais ce qu'il y a de pénible en cet ouurage m'estonne moins, que ce qu'il y a d'esclatant en ce subjet ne m'esbloùit.
55 l'y voids par tout de si grandes beautez qu'elles tiennent mon choix en balance : & ie consumerois bien à les admirer tout le temps qui me seroit donné pour les descrire. Si ie regarde la grandeur de vostre Race, i'apperçoy dans vostre Maison la plus grande partie des
KO plus nobles Maisons de France : C'est vn champ semé de Lauriers ; c'est vn Arbre de plusieurs siècles, dont toutes les branches sont couronnées : C'est vn long ordre de Héros où l'on peut compter autant de Demi dieux que de testes. Si ie tourne les yeux sur vostre
45 valeur, ie n'y voy que des prodiges héroïques dés vostre plus tendre ieunesse ; l'y remarque beaucoup de Combats plus dignes d'estre célébrez par les belles plumes, que celuy d'Hector & d'Ajax ; et dont vous auez remporté tout l'auantage. l'y trouue encore quantité de grandes
50 choses, faictes pour l'honneur de l'Estat, & par qui vostre réputation s'est fort esleuée. l'y voy d'admirables exploits où vous ne vous estes signalé qu'en remportant beaucoup d'honorables blessures, qu'en vous couurant des marques de ce noble empressement vers le péril, qu'on peut
35 appeller vne ardeur affamée de gloire. D'autre part, MONSIEVR, si ie considère vostre esprit & vostre mémoire, ce sont deux choses qui passent l'imagination ; ce sont deux autres sortes de Miracles dont nous n'auons
presque point d'exemples ; l'vn est si vif & si brillant, 60 l'autre est si riche & si fidelle ; & tant de ingénient les conduit, que ie ne cognois rien de plus merueilleux : &: c'est auec vérité que i'ay peu vous dire là dessus :
Quelle qualité me surprit, Qui pour son rare esclat doit estre la première? 65 Fut-ce ton cœur, ou ton esprit.
Si Vvn est tout de feu, Vautre est tout de lumière.
L'vn est gros de cette valeur Qui releue la Gloire & soustient V Innocence ; Vautre est tout plain de la chaleur 70 Dont la Raison s'exprime auec magnificence.
Mais tous ces auantages, MONSIEVR, ne sont rien que de superbes liberalitez de la Nature ; & vous pourriez encore faire vanité d'autres Biens, qui sont aussi considérables ; & qui demandent que nostre ame trauaille
75 pour les acquérir. le parle de ces diuines habitudes que la Raison establit en nous en despit des sens ; & qu'on ne gagne que par violence. Cette sagesse vigilante, qui reigle auec tant d'auclorité les passions qui se desbordent ; & qui se conserue le pouuoir de les calmer
80 lors qu'elles sont les plus esmeues : qui donne des preuues par mille soins, d'vne ardente amour pour la Gloire, faisant bien à tout le monde, auec tant de facilité, de discernement, d'ordre & de grâce. En cet endroit, MONSIEVR, ie ne sçay si ie n'aurois point à me
8) plaindre de vostre Modestie, en me louant de vostre Libéralité : Cette Vertu toute pudique, semble vn peu trop ialouse des interests d'vne si magnifique Sœur ; elle veut tousjours fermer la bouche à ceux qui lui
donnent des louanges ; & luy faire passer toutes nos 90 expressions de recognoissance pour d'inutiles cajoleries, le vous suplie tres-humblement, MONSIEVR, de souffrir qu'elle me donne vn peu plus de liberté ; afin que ie puisse au moins respondre à vos bien-faits, auec des actions de grâces : & que ie ne demeure pas muet, 9$ lors que i'ay tant de sujets de dire hautement que ie suis,