‹ TristanChapitre 34 sur 55 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

Epicaris, Pison, Rvfvs, Lvcain, Sevinvs.

Epicaris.

Hé bien? qu'attendons-nous? quel sentiment timide Fait ainsi retarder la mort d'vn Parricide

535 Qui de tous les méchans est le ferme soutien, Et l'ennemy mortel de tous les gens de bien? Faut-il qu'impunément tout ordre se confonde, Et qu'il désole Rome aux yeux de tout le Monde Sans qu'vne iuste horreur de ses faits odieux

340 Appaise de son sang la cholere des Dieux ? Auons-nous oublié cet horrible spectacle Où tout désir brutal s'accomplit sans obstacle, Où toute violence & tout desbordement En plain iour s'exerça par s£)n commandement ?

345 Où tant de Cheualiers des plus nobles Familles Veirent deshonorer leurs femmes & leurs filles, Par des Gladiateurs & par d'infâmes Sers Tous dégoutans de sang & tous chargez de fers ?

353-340. Cependaut qu'ils marchandoient ainsi, & qu'ils tiroieut de longue leur espérance ou leur crainte, vne certaine femme nommée Epicharis, laquelle on ne sçait point par quel moyen elle auoit descouuert l'affaire (car auparauant iamais le soin des choses honnestes ne luy auoit passé par 1 esprit) se meit à donner le feu aux conjurez & à leur faire des reproches. Ann., XV, 51.

341-548. [Néron] faisoit des festins dans des lieux publics, & se seruoit de toute la ville comme d'vne maison particulière... Des ieunes gens dissolus... estoient mis en rang selon l'aage & la science qu'ils auoient dans la paillardise... Il y auoit des [bouges] remplis de femmes de qualités, & de l'autre costé paroissoient des garces toutes nues. L'on ne voyoit autre chose que gestes, & mouuements lubriques... En vn mot l'on veit ce que le voile de la nuict cache de honte... Ann., XV, 37 . Seneqve. 5

34 LA MORT DE SENEaVE

Ne nous souuient-il plus de ce feu sacrilège

350 Pour qui les lieux sacrez furent sans priuilege ? Ce feu qui consuma iusques aux fondemens Tant de Temples fameux &. de grands bâtimens : Ce feu qui s'alumant dans vne nuict obscure, De Testât des Enfers fut Tardante peinture ;

355 Ce feu qui n'éclaira que pour nous faire voir Cent mille Citoyens réduits au desespoir ? O deux ! veid-on iamais d'objets plus pitoyables ? On n'entendoit par tout que rumeurs effroyables ; La flâme auide & prompte en s'espandant par tout,

360 Pénétra la Cité de Tvn à l'autre bout;

Elle n'espargna point la plus dure matière. Et ne fit qu'vn Brasier de Rome toute entière.

Que le Ciel fut percé de lamentables cris Dans ce pressant malheur dont nous fûmes surpris !

365 due dans tous les Quartiers le Peuple prit d'allarmes, Et que Ton veid couler de sang meslé de larmes ! L'horreur & le desordre y regnoient à tel point Que parmy le tumulte on ne s'entendait point. L'vn comme fit iEnée, à travers de la presse,

370 Emportoit vn parent tout chargé de vieillesse ;

349-402. Ensuite de cela arriua vn grand desastre, & ne sçait-on pas bien si ce fust par hazard ou par la malice du Prince : Car les Autheurs ont escrit l'vn & l'autre. Mais ce fut bien le plus grand & le plus cruel qui iamais fust arriué en cette ville par la violence du feu. Il commença à l'endroit où le Cirque se ioint au mont Palatin & au mont Celien : où le feu s'estant pris tout à coup dans les boutiques pleines de denrées capables de le nourrir, il courut plus viste que le vent depuis vn bout du Cirque iusqu«s à l'autre. Car comme il n'y auoit rien à l'entour qui le peust arrester, ny maisons enuironnées de clostures capables de les preseruer, ny temples ceints de murailles : l'embrasement courant deçà delà auec violence, ruina du commencement les lieux qui estoient de niueau, puis montant aux endroits plus esleuez, & par après redescendant aux plus bas, le mal fut si soudain qu'il preuenoit les remèdes. L'ancienne Rome estoit fort sujette à de tels inconueniens, à cause que les rues estoient estroites, tortues & irregulieres. Parmy cela les lamentations des femmes effrayées, les enfans ou les vieilles gens, ceux qui songeoient

LA MORT DE SENEaVE 35

L'autre, hors d'vn brasier entreinoit vn Amy Qui n'estoit reueillé ny brûlé qu'à demy : Là quelqu'vn qui fuyoit la flâme violente, Tomboit sous le débris d'vne maison brûlante :

375 Et là s'estant lancé hors d'vn toict tout flambant, Quelqu'autre malheureux s'écrasoit en tombant. Celuy-cy se sauuant à trauers la fumée, Trouuoit sur son passage vne porte fermée ; Et le cœur d'épouuante &r d'ennuy tout serré

380 En mordant les verroux mouroit des-esperé. Celuy-là pénétrant dans la foule du monde Pour se sauner du feu s'alloit perdre dans l'Onde. Vn autre tout troublé serroit entre ses bras Son Bien qu'il emportoit, mais qu'il ne sauuoit pas ;

385 Puis que parniy la presse il estoit fait la proye Des soldats estrangers que le Tiran soudoyé. Et que dans chaque Place on auoit fait poser Pour accroistre le trouble & non pour l'appaiser. Les femmes, les enfans, à demy morts de crainte,

390 Y faisoient retentir de longs accents de plainte ; Et reclamans en vain l'assistance des Cieux, Deuenoient le butin du soldat vicieux.

à se sauuer ou à sauuer autruy ; tandis qu'ils retiroient ou qu'ils attendoient les inualides, Jes vns pour s'arrester, & les autres pour se trop haster s'empeschoient Tvn l'autre. Et souuent tandis qu'ils regardoient derrière ils se trouuerent surpris par les costez ou par deuant, ou s'ils s'estoient eschappez & sauuez eu quelques maisons voisines, tout en vn coup le feu s'y prenant encor de nouueau, les lieux qui sembloient plus esloignez se trouuoient enueloppez dans le mesme accident. Finalement ne sçachant plus ce qu'ils deuoient fuir ny où ils deuoient aller, ils couroient en foule par les rues ou se couchoient tout plat parmy les champs. Quelques vns pour auoir perdu tous leurs biens iusques à n'auoir pas dequoy manger, d'autres pour l'affection qu'ils portoient à leurs proches lesquels ils n'auoient pas peu retirer du feu, se laissèrent mourir encor que le chemin leur fust tout libre pour se sauuer. Personne n'osoit se mettre en deuoir d'empescher le mal à cause des menaces fréquentes que faisoient ceux qui ne souffroient pas que l'on esteignist le feu : Et l'on trouuoit encor des gens qui tout ouuertement portoient des brandons pour

36 LA MORT DE SENEaVE

Ainsi, parmi l'horreur des fiâmes deuorantes, Les Romains perissoient de cent morts différentes ;

395 Ou s'ils ne perissoient par vn fatal bon-heur,

Ils perdoient pour le moins, ouïes biens, ou l'honneur, Tandis que le Tiran tout enyuré de ioye A ce funeste objet chantoit des Vers de Troye. Ainsi pour le plaisir de ce Monstre peruers,

400 Rome qu'on peut nommer le Chef de l'vniuers

Pour vne Vrne fumante aujourd'huy se peut prendre Ou pour vn grand Marest de sang meslé de cendre.

Attendrons-nous |encor que par d'autres moyens Sa rage vienne à bout des derniers Citoyens ?

405 lamais l'ire du Ciel eût-elle des Victimes

Plus dignes de ses trais ou plus noires de crimes ? Mais il est temps d'agir plustost que de parler, Nous avons des Couteaux tous prêts pour l'immoler. Braue & noble Pison, c'est sous ton seul auspice

410 Que Ton doit entreprendre vn si grand sacrifice; Et c'est par ton signal qu'attaint du coup mortel. Le Monstre doit bien-tost tomber deuant l'Autel.

l'ay cent hommes de cœur gagnez par ma conduite, Qui sont tous résolus de mourir à ta suite ;

l'allumer dauantage, & disoieut qu'ils estoient bien aduoiiez. Soit qu'ils nssent cela à dessein afin de desrober plus librement, soit qu'en effet il leur fust ainsi commandé. Néron... pour donner quelque consolation & retraite au peuple tout effarouché, et qui s'en estoit fuy deçà delà, fit ouurir le Champ de Mars, les monumens d'Agrippa & ses propres iardins, & fit faire certains bastiments à la haste pour loger le pauvre peuple. Il fit apporter d'Ostia & des villes voisines quantité de meubles & d'vstensiles, et rabaisser le prix du bled iusques à trois nummes. Bien que tout cela fust capable de gagner l'amitié du peuple, neantmoins il ne luy reiissit à rien, à cause du bruit qui s'estoit répandu : due durant le plus fort de l'embrasement de Rome il estoit monté sur vn théâtre dans son logis & s'estoit mis à chanter le sac de Troye ; faisant comparaison des malheurs presens auec les calamitez anciennes... Il seroit mal-aisé de rapporter au iuste le nombre des maisons, des Hostels ou Palais, & des Temples qui furent destruits,... d'entre ceux dont la Religion estoit très ancienne. Ann., XV, 38-41.

LA MORT DE SENEaVE 37

415 Tu n'as rien qu'à marcher, ils te suiuront de prés, Soit parmy les Lauriers, ou parmy les Cyprès.

PiSON.

Généreuse Amazone, Esprit tout héroïque,

Ce discours véhément nous émeut & nous pique ;

Et dans ce beau transport vostre noble courroux

420 Ne nous propose rien que nous n'approuuions tous. Ce n'est que retoucher d'vn Pinceau tout de flâme Des images d'horreur que nous auons dans l'ame : Si ce n'est aujourd'huy, ce sera dés demain Que le cruel Tiran mourra de nostre main ;

425 Et qu'en le poignardant nostre louable enuie Vangera mille morts sur vne seule vie.

Nous auons résolu sa perte absolument ; Nous n'en cherchons que l'heure & le lieu seulement. Rufus veut qu'à ce soir auec mille artifices

4Î0 le l'attire chez moy sous couleur de délices ; Où tenant ma partie en vn lâche Concert, le luy donne au souper d'vn poignard pour dessert. Ce trait me fait horreur, ie ne suis point capable De voir du sang d'vn hoste ainsi tacher ma table.

4ÎS Comment, ic tremperois dans vne trahison Et l'executerois en ma propre Maison ?

Pison pourroit ainsi par de noires pratiques Souiller sa renommée & ses Dieux domestiques ? Non, non, qui que ce soit qui s'assure en ma foy

440 N'aura iamais ny mal, ny des-plaisir chez moy :

Quand au plus grand des Dieux il prendroit cette enuie

429-454. Pison n'y voulut iamais consentir, disant qu'on le blasmeroit si les sacrifices de la table, & les Dieux Hospitaliers estoient souillez du meurtre d'vn Prince tel qu'il peust estre. Qu'ils executeroient bien plus

le ferois de mon corps vn rempart à sa vie ; Et ie ne feindrois pas de me précipiter Pour arracher alors la foudre à Jupiter.

Epi CARI s.

445 Ton sentiment est iuste ; il faut bien qu'on attende Ce généreux refus d'vne ame noble & grande. Mais cherchons entre nous quelqu'autre expédient Pour contenter bien-tost vn zèle impatient.

PiSON.

Nous aurions plus d'honneur en cette ardeur extrême 450 De l'aller attaquer dans cette Maison mesme ; Q.u'il n'a faite esleuer que par cent trahisons, Du malheureux débris de cent autres Maisons; Et qui pour estre vn iour par ce Monstre habitée Fut de sang & de pleurs tant de fois cimentée. 455 La gloire y seroit grande !

RVFVS.

Et le péril aussi.

Sevinvs.

Il vaudroit mieux le prendre à trente pas d'icy

à propos à Rome dans cette maison odieuse, & bastie des despouilles des Bourgeois ou bien en quelque lieu public, le dessein qu'ils auoient entrepris en faueur de l'Estat. A)in., XV, 52.

Néron... se seruit des ruines de sa patrie pour en bastir vne maison, dans laquelle on n'auoit pas tant de sujet d'admirer l'or et les pierres précieuses, qui estoient choses ordinaires & que le luxe auoit rendu communes, comme l'estenduë des terres & des estangs, & tout ainsi qu'en des lieux champestres, des bois d'vn costé, des plaines de l'autre, & la veuë toute libre. Ann., XV 42.

45). Le désir de l'impunité... qui s'oppose d'ordinaire à tous les grands desseins. Ann., XV, 50.

Quand il pense sortir en pompe magnifique, Et vanger en public vne injure publique.

LVCAIN.

Est-il ny lieu ni temps plus propre à ce dessein 460 Que l'abord du Théâtre & le iour de demain ?

On fait des ieux publics, on court dans la carrière, En l'honneur de Cerés la bonne nourricière ; Ce sont pour le Tiran de merueilleux appas ; Il y viendra sans doute, il n'y manquera pas. 465 II faudra que d'abord Lateranus l'arreste Feignant le suplier de lire vne Requeste, Et donne le signal à tous les Conjurez Luy tenant de ses bras les deux genoux serrez : Et lors estant meslez auec les gens de guerre, 470 De cent coups de poignard nous le m.ettrons par terre.

PiSON.

Pour voir donc en ce iour nos souhaits accomplis. Il faut que Seuinus aille voir Natalis, Rufus, Asper, & Flaue, & Scaurus & Proxime ; Lucain verra Plautius & Tulle son intime : 475 D'autre part, cette Belle ira faire venir

Ceux qui pour ce grand coup nous doiuent soutenir;

459-470. Enfin ils résolurent d'exécuter leur dessein le iour que l'on celebroit dans le Cirque les festes qui se faisoient en l'honneur de Cerès : dautant que César qui ne sortoit gueres de son logis ou qui se renfermoit dans ses iardins, venoit souuent voir les passe-temps du Cirque, & que la resjouïssance du spectacle rendoit son abord plus facile. Ils auoient disposé leurs embusches en cette sorte, que Lateranus qui estoit vn homme grand, fort & courageux, faisant semblant de demander quelque secours au Prince dans ses affaires domestiques, se ietteroit à ses genoux & le porteroit par terre comme il ne s'en donneroit point de garde, & le tiendroit bien serré. Qu'à l'heure comme il seroit à bas & embarrassé, les Tribuns, les Centeniers, & chacun de tous les autres selon la hardiesse qu'il auroit y accourroit & le tuëroit. Aiin., XV, 5^.

40 LA MORT DE SENEaVE

Moy, i'iray voir Seneque & par mon entremise Il pourra bien possible estre de l'entreprise, Luy qui de sa ruine est toujours menacé.

Sevinvs.

480 Hastons nous donc, Seigneur, le temps est fort pre ssé.

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