SCENE IIII
LVCAIN', SEXEQ.VE.
LVCAIN.
Seigneur, vous auez veu les délices de Rome : Vous auez veu Néron ?
Sexeqve.
Ouy ; i'ay veu ce grand homme, Qui ioignant nos Leçons à tant de dons diuers, Agissoit autrefois au bien de l'vniuers :
585 Ce Prince du Sénat qui durant cinq années A donné ialousie aux Ames les mieux nées : Mais qui se destournant de ce noble sentier, En de honteux plaisirs s'est plongé tout entier ; Et de sa cruauté secondant sa molesse,
590 A l'égal de sa force a monstre sa foiblesse.
LvCAIN.
Vous auez peu le voir auec facilité ?
58i-)90. II ne fut iamais vn homme si aymé & si chery d'vn autre homme, comme tu l'es de tout le peuple Romain auquel tu feras vn grand & perdurable bien. Toutesfois tu as mis vne pesante charge sur tes espaules. Aucun ne parle plus du diuin Auguste : ny des premières années de Tiberius César. Aucun qui te vueille ressembler n'en va chercher l'exemple hors de toy. On désire que tout le temps de ton Empire soit semblable au goust premier que tu as donné. La chose seroit bien difficile de couurir, si ta bonté n'estoit naturelle, & si elle estoit empruntée seulement pour quelque temps. Car on ne peut pas porter longuement ce masque sur le visage. Les actions retournent bien-tost à leur nature. Mais les choses qui sont vrayment certaines, & les quelles (pour parler ainsi) naissent d'vne matière ferme & solide, se rendent auec le temps & meilleures & plus grandes. Le peuple Romain couroit vne grand'fortune, quand il estoit encor incertain de l'espérance qu'il deuoit
SENEQ.VE.
Ouy, mais en le voyant i'ay fort peu profité.
LVCAIN.
Dequoy luy parliez vous ?
Seneqve.
Seulement de luy rendre Les Biens qu'il m'a donnez & qu'il feint de reprendre ; 595 Quoy que Sabine & luy nous facent assez voir Que leur auare Esprit brûle de les rauoir.
LvCAIN.
Que dit-il là dessus ?
SENEQ.VE.
Il me dit qu'il m'honore ; Qu'il veut à ces Bien-faits en ajouter encore : Bien que son cœur ingrat démente son discours 600 Et tende à retrancher le filet de mes iours.
prendre de ton noble & généreux naturel. Mais les souhaits & les vœux de tout le monde sont desja tous asseurez. Car il n'y a plus d'occasion de craindre que tu puisses entrer en vn soudain oubly de toy-mesmes. Les Œuures de Lvc. Ann. Seneq.ve, mises en français par Matthiev de Chalvet... Delà Clémence, livre premier.
Les cinq premières années de sa domination peuuent seruir de modelle aux meilleurs Princes, & Trajan qui s'y entendoit a confessé autrefois qu'on ne sçauroit les esgaler, c'est à dire que le bonheur de Rome & de toute la terre dura tout autant que la créance de Seneque prés du Prince. Mais aussi-tost que Poppée & Tigillin luy en eurent osté la meilleure partie, le mauuais naturel de Néron qu'on auoit dressé à force de préceptes & de soins, s'abandonna dans toutes les saletez imaginables. Les Dernières Paroles de Seneq^ue.
LVCAIN.
Il est de ces Voleurs dont la brutale enuie Ne prend guère le Bien sans arracher la vie.
SENEQ.VE.
Et moy de ces passans qui ne font nul effort Lors qu'en les despoùillant on leur donne la mort.
LVCAIX.
605 A tous les Animaux la mort est redoutable.
Seneqve.
Par la philosophie on la rend plus traitable : Lucain, cette rigueur viendroit bien à propos ; le demande à César tant soit peu de repos. Et s'il ordonne enfin que l'on m'oste la teste, 610 C'est libéralement m'accorder ma requeste.
LvCAIN.
Certes, iamais Tiran ne fut plus odieux. C'est vn Monstre maudit !
SENEQ.VE.
C'est vn fléau des Dieux; C'est la punition de nos fautes passées :
605. Il n'y a aucun animal qui naisse pour viure, qu'il n'ait crainte de la mort. Les Œuures de Senecive... Les Epistres à Lucilius, Epistre
608-610. le voy bien qu'il en vse de la façon pour m'accorder la prière que ie luy ay faite assez souuent. Les Dernières Paroles de Setieque.
611-614. Cet infâme Empereur... fut le plus monstrueux de tous les hommes du monde. Et il faut nécessairement auouër que c'est vnc
LA MORT DE SENEavE 49
C'est vn présent fatal de leurs mains courroucées, 615 Qu'ils pourront retirer selon nostre souhait Quand leur iuste courroux se sera satisfait.
LVCAIN.
Pour punir les Tirans dans le siècle où nous sommes Les Dieux le plus souuent se sont seruis des hommes; Au souuerain des Cieux son Ayeul fit horreur 620 Alors qu'il vsurpa le Tiltre d'Empereur ;
lupiter toutefois pour le réduire en poudre Se seruit de nos bras & non pas de sa foudre. Brute & Cassie encor viuent en leurs Neueux, \^n reste de leur sang peut accomplir nos vœux.
Seneqve.
625 Qui voudra pour le perdre abandonner sa vie Pourra facilement contenter son enuie.
Mais, qui pourroit tenter vn si hardy dessein?
LvCAIN.
Cinquante hommes de cœur qui m'ont ouuert leur sein ; Dont ie vais tout soudain vous donner cognoissance 650 Si le sceau du serment m'en donne la licence.
Sexecive.
Le cher sang de Lucain court risque auec le leur.
Et déjà ma vertu respecte leur valeur :
Mes tendres sentimens sur tout ce qui te touche
grande colère du Ciel, & un fléau capable d'exterminer le genre humain quand vne vie meschante & débordée se trouue alliée auec vne haute puissance. La Cour Sainte du R. P. Nicolas Cavssin.
Tout cela prouenoit de la cholere des Dieux contre l'Empire Romain, Ann., XVI, 16.
Seneqve. 4
50 LA MORT DE SENEaVE
Imprimez dans mon cœur sont vn sceau sur ma bouche.
635 C'est ass ez.
LVCAIN.
Senecive.
Et de plus ie te donne ma foy Que iamais nul viuant ne le sçaura de moy.
LVCAIN.
Pison en est le Chef.
Seneqve.
Pison est vn ieune homme D'aussi grande Maison qu'il s'en trouue dans Rome; Son cœur & noble & franc paroist bien assuré. 640 De plus ?
LvCAIN.
Rufus en est.
657-639. C. Pisoa estoit descendu de la race des Calpurniens, & comme la noble extraction de son père lu}' donnoit l'alliance de beaucoup de grandes maisons, il estoit en grande réputation parmy le commun du peuple à cause de sa vertu, ou de certaines conditions qui en auoient l'apparence... Il estoit libéral enuers ses amis, & son abord & son entretien estoieut fort ciuils à ceux mesmes qu'il ne connoissoit point. Il auoit encor ce don de la fortune qu'il estoit de belle taille <Sc agréable de visage. Mais il n'auoit aucune granité en ses mœurs & s'abandonnoit fort licencieusement à la volupté. Il se laissoit emporter à la douceur de la vie, & à la magnificence, & quelquesfois au luxe. Ami., XV, 48.
640-650. Il sembloit que leur principal & plus puissant appuy dependoit de Fenius Ruffus Préfet [du Prétoire], qui estoit homme d'honneur, dont la vie & la réputation estoient sans tache : neantmoins Tigellinus qui s'estoit mis mieux que luy dans l'esprit du Prince par le moyen de sa cruauté & de son impudicité le trauailloit par de fausses
SENEQ.VE.
Rufus a conjuré ?
Quoy? Rufas qui commande aux soldats de la garde Pour le salut public auec vous se hasarde ?
LVCAIX.
Ouy, ce mesme Rufus s'en va nous seconder.
Sen'eqve.
Sans doute sur ce poinct il m'a voulu sonder, 645 Voyant dans le Palais la douceur contrefaite
Dont l'esprit du Tiran s'oppose à ma retraite.
Ce braue Capitaine est ialoux aujourd'huy
Qu'vn lâche Tigillin soit mieux traicté que luy ;
Il aura peu gagner les soldats qu'il commande, 650 S'estant aquis entre eux vne estime assez grande.
LVCAIK.
Siluanus, qu'on a fait Chef de mille soldats.
Seneqve.
Siluanus est vn homme à ne balancer pas.
LVCAIN.
Asper, Lateranus, Flaue le Capitaine.
accusations, & souuent mettoit son maistre en meffiance de luy. Ann., XV, 50.
651-656. La constance que tesmoignerent en la mort Subrius Flauius Tribun d'vne compagnie Prétorienne, & Sulpitius Asper Centenier, fit voir qu'ils s'y portoient auec plus de promptitude que pas vn, Anneus Lucain, & Plautius Lateranus designé Consul s'y ietterent auec grande animosité... Flauius Sceuinus & Afranius Quinctianus tous deux de l'ordre des Sénateurs voulurent estre des premiers à l'exécution d'vn si grand dessein contre l'opinion qu'ils auoient donnée d'eux à tout le
Sexeqve.
Ils ont pour tout oser l'ame grande & hautaine.
LVCAIX.
655 Les autres pour vaillans ne sont pas moins cognus ; Vn Proxime, vn Scaurus, Natalis, Seuinus.
Sexeqve.
le craindrois Seuinus en vne grande affaire : Il s'empesche de tout, de tout il fait mistere, Si ses propos mal ioints ne donnent des soupçons,
660 II en pourra donner par toutes ses façons. Mais l'exécution ne doit pas estre lente Faisant vne entreprise & haute & violente; Hâtez vostre dessein, ie trouue vn grand hasard A garder vn secret où tant de gens ont part.
665 II se faut dépêcher de peur de quelque traistre.
LvcAix.
Mais pourrez-vous sçauoir ce parti sans en estre ? Soyez de ce grand coup l'oculaire tesmoin.
monde... Ils attirèrent à eux Tullius Senecion, Ceruarius Proculus, Vulcatius Araricus, Iulius Tugurinus, Munatius Gratus, Antonius Natalis «Se Martius Festus Cheualiers Romains... Natalis auoit part des plus secrètes pensées de Pison... Outre Subrius & Sulpitius desquels i'ai fait mention cy-dessus, il s'3' ioignit plusieurs soldats &: gens de mer, comme Granius Siluanus, &: Statius Proximus Tribuns des bandes Prétoriennes, Maximus Scaurus Se Venetus Paulus Centeniers. Jnn., XV, 49-50.
657-665. Cela est merueilleux comment toutes choses demeurèrent resserrées dans vn si profond secret entre tant de diuerses sortes de gens, si différends d'extraction, de qualité, d'aage & de sexe, panures & riches, iusques à ce que l'affaire commença à se descouurir par la maison de Sceuinus. Ann., XV, 54.
Seneqve.
Ce spectacle pour moy doit estre veu de loin.
LVCAIN.
Assistez à guérir la commune misère.
Sekeqve.
670 Pour ma main ce remède est vn peu trop seuere : le pourrois essayer d'en arrester le cours S'il ne falloit vser que de simples discours.
LVCAIN.
Si le mal n'est vaincu par vn bénin remède, On fait venir la fldme & le fer à son ayde.
Seneqve .
675 Destruire auec le fer ce qu'on m'a veu nourrir,
Ah ! l'en ay trop d'horreur, i'aymerois mieux mourir.
LVCAIX.
Hé ! laissez-vous conduire où la Vertu vous guide,
Seneqve.
Elle ne conduit point à faire vn parricide.
LvCAIN.
Mais de tous nos malheurs c'est le fatal Autheur.
Seneqve.
680 Mais c'est mon Nourisson, & c'est mon bien-faicteur.
LvCAIN.
Il vous souuient assez de ses trames secrettes.
Seneqve.
Il me souuient aussi des grâces qu'il m'a faites.
LVCAIX.
Voulez vous respecter le Bourreau du Sénat ?
Seneqve.
Veux tu porter Seneque à passer pour ingrat ?
685 Si de cette noirceur mon ame estoit capable Le Tiran que tu hais seroit-il plus coupable ? le sçay que la Patrie est réduite aux abois Par l'injuste rigueur de ses seueres loix : Qu'auec la liberté, la gloire de l'Empire
690 Sous son infâme ioug honteusement expire. Mais voyant de l'Estat la ruine éclater, Seneque doit le plaindre & non pas l'assister ; Il croiroit irriter le Ciel & la Nature S'il attentoit ainsi contre sa nourriture.
695 Non, non, ne me dis plus de raisons sur ce point:
le m'en laue les mains, & ie n'y trempe point. le tairay ce secret à cause qu'il te touche, Mais ie ne voudrois pas l'oûir d'vne autre bouche. C'est pourquoy de ce pas vas-t'en trouuer Pison
700 Qui vouloit à ce soir soupper en ma Maison,
699-702. Natalis... n'en auoit dit autre chose sinon que Seneque estant malade il auoit esté enuoyé de la part de Pison pour le visiter, & luy faire plainte de ce qu'il ne luy permettoit pas l'entrée de sa maison, & luy dire qu'il luy sembloit plus à propos d'entretenir leur amitié par vne conuersation familière & ordinaire : & que Seneque auoit respondu que les grands entretiens &lesfrequens abbouchemens n'estoient vtiles ny pour l'vn ny pour l'autre... &: qu'il s'estoit excusé sur son indisposition & sur le désir qu'il auoit de viure en repos. Anii., XV, 61. — Cf. 1405-1418.
Et possible y mener quelqu'vn de la Brigade. Dy luy qu'il m'en dispense & que ie suis malade.
Aussi bien i'ay promis d'aller voir cette nuit Vn vieux Cilicien aux bonnes mœurs instruit, 705 Vn Prophète nouueau dont la doctrine pure
Ne tient rien de Platon, ne tient rien d'Epicure, Et s'esloignant du mal veut introduire au iour Vne loy de respect, de iustice & d'amour, le te veux faire part de ses auis fidelles.
LVCAIN.
710 I'ay trop d'auersion pour les sectes nouuelles.
703-710. Quelques Pères de l'Eglise... ont creu que Seneque auroit eu des conférences fort particulières auec Sainct Paul, qui vint à Rome de son temps, & qu'il luy auoit fait prendre goust aux plus releuez mystères de la Religion Chrestienne, iusqnes là que S. Hierosme n'a pas fait difficulté de le mettre au nombre des Escritures Ecclésiastiques... Ces lettres de S. Paul à Seneque, & de Seneque à S. Paul, sur lesquelles S. Hierosme s'appuye si fort, sont condamnées par tous les sçauans, comme Appocrifes & faites à plaisir. Les Dernières Paroles de Seneque.
Sainct Paul... estoit luif d'extraction, nay en la ville de Tarse de la prouince de Cilicie... Sainct Paul vint à Rome l'an troisiesme de l'Empire de Néron lors qu'il n'estoit pas encore depraué, & que Seneque estoit dans la grande vigueur de son crédit, & du maniement des affaires publiques. On ne peut pas douter que ce qui est rapporté par le Pape Sainct Linus, touchant la connoissance que Seneque eut de Sainct Paul, ne soit très véritable... Seneque commença des lors à le gouster bien fort & se plaire merueilleusement en sa conuersation. Et comme ils ne se pouuoient voir si souuent qu'ils eussent bien voulu, pour les considérations de l'Estat, ils s'escriuoient mutuellement : ce qui a donné occasion à certains esprits, qui n'auoient pas leur génie, de feindre des lettres mal imitées, & que tous les sçauans iugeut n'estre nullement de la veine ny de Sainct Paul ny de Seneque ; mais la fiction du style n'empesche pas la vérité du fait, veu que Sainct Hierosme cite les vrayes lettres, qui estoient de son temps, & y allègue des textes qui ne se trouuent point dans celles que nous auons à présent en la Bibliothèque des iPeres... Apres que Sainct P.iul se fut retiré, laissant à Seneque vne forte teinture de nostre Christianisme... La Cour Sainte.