LA VOIX DU JEUNE MARIN
Tel tes soupirs^ le souffle Par qui ma voile s'enfle !
Souffle, souffle, toi, Vent.
Souffre, ah! souffre, mon enfant.
ISOLDE (les yeux attachés sur Tristan et se parlant à elle-même)
Moi, l'éHre !
Moi, le perdre !
Fier et pur !
Noble et vil !
Mort voua ce front !
Mort voua ce cœur !
(à Brangœnê, avec un sourire inquiet)
Ce serf-là, que t^en semble ?
BRANGiENE {suivant la direction de son regard)
Ouel dis-tu?
ISOLDE
Là, ce brave dont le regard se cache au mien empli de crainte et de pudeur.
Oui, qu'en penses-tu ?
BRANGi^NE
Vises-tu Tristan,
Cher amour ?
La perle des royaumes, le preux parmi les preux, héros que nul n'égale, trésor du pur honneur !
ISOLDE (iron iquemeni)
Le lâche qui recule et fuit du mieux qu'il peut !
Pour fiancée, c'est une morte qu'il a conquise au roi.
Trouves-tu vagues
Mes discours?
Parle toi-même
à ce héros.
Osera-t-il venir?
Le juste hommage,
les égards
qu^attend sa dame,
il en fait oubli.
Mon regard, à moi, Pépou vante, ce preux que nul n^égale.
Oh ! il sait bien
pourquoi !
A son fol orgueil porte mon ordre exprès.
Il me doit servir.
Donc qu'il vienne à l'instant,
BRANGiENE
Faut-il qu'il vienne rendre hommage?
ISOLDE
Mon ordre est tel :
Vassal, qu'il craigne sa Maîtresse, Moi, Isolde.
(Sur un geste impérieux (Tlsolde, Brangœne s^éloigne, passe devant les marins qui travaillent et traverse le pont jusqu*à la poupe, /solde, en la suivant d^un œil fixe, recule vers le lit de repos au chevet duquel elle reste appuyée pendant le dialogue suivant. Son regard ne quitte pas Farrih'e du navire.
Kurwênal^ qui V9it venir Brangœne tire son maître par son vêtement sans se lever.)
KURWENAL
Hé là I Tristan I Message d'Isolde.
TRISTAN (tressaillant)
Ouoi donc? Isolde?
(Il se remet tout de suite, tandis que Brangœne s'approche et s'incline devant lui).
De ma maîtresse?
Quel message doit entendre son^féal de ta fidèle voix?
BRANGiCNE
Messire Tristan, Ma maîtresse Dame Isolde Veut te voir.
TRISTAN
Est-ce ennui du voyage ?
Voici la fin.
Certes, avant la nuit
nous abordons.
Tout ce que veut notre reine soit pour nous sacré.
BRANGi^NE
Près d'elle Tristan se rendra :
Tel est son ordre exprès.
TRISTAN
Vois : en ces vertes plaines Qu'aux yeux Tazur nuance .
Marke espère
ma maîtresse.
Vers lui pour la conduire bientôt j'irai la prendre.
Point ne cède
un tel droit.
l6 ACTE PREMIER
BRANG^NE
Messire Tristan,
point d^erreur.
Tu te dois
à son appel.
Elle te veut près d^elle et, serviteur, t^àttend.
TRISTAN
En toute place
où je suis, fidèle, je défends, ô femmes^ votre honneur.
Si de la barre
je m^en vais, comment conduire la nef vers Marke, mon Seigneur ?
BRANG^NE
Tristan, Messire, te moques-tu?
L'humble servante s'exprime mal : (i) Mais ma maîtresse dit :
(ce furent ses paroles; « Mon ordre est tel :
« Vassal, qu'il craigne « Sa Maitresse, « Moi, Isolde. »
KURWENAL (sé levant tout a coup)
Puis-je pas lui répondre?
TRISTAN (tranquillement)
Quelle réponse te vient? (2)
(i) Var : As-tu des doutes
sur r humble fille ?
(2) Var : Que vas-tu bien riposter f
KURWENAL
Par ta voix,
sache dame Isolde : .
Qui Cornouailles
et trône anglais à rirlandaise obtient,
ne peut pas être
son vassal alors, qu^il Toffre au roi.
Un fier seigneur,
Tristan le preux !
Il Test : dis-le. Qu^mporte Qu*en grondent mille Isoldes !
(Tandis que Tristan, par ses gestes, s^ efforce de le faire tatre et que Brangœne s'apprête a se retirer, Kurwenal lui chante ce qui' suit avec violence. Elle s'éloigne embarrassée.)
KURWENAL
Sire Morold sur la mer s^en vint lever tribut en Cornouailles.
Une île sort
des flots déserts. • C*est là qu'on fit sa tombe.
Sa tête pend (i)
chez les Irlandais,
tribut payé
par les Anglais.
Hé ! notre fier Tristan 1
Comme il paie le tribut !
Kurwenal^ pris à partie par Tristan, est descendu dans la chambre d'avant 'du navire, Brangœne, vivement troublée, revient auprès d' Isolde, en laissant derrière elle, retomber la tenture.
On entend les matelots reprendre avec entrain la fin de la chanson.)
(i) Var : Seul pend son chef.
l8 ACTE PREMIER