KRA, 6, RUE BLANCHE, PARIS
EiNFRIED.
Blanche et rectiligne, la longue bâtisse principale, flanquée de deux ailes, s'élève au milieu d'un vaste jardin orné de grottes, d'allées en berceau et de petits pavillons rustiques, tandis que, derrière ses toits ardoisés, les montagnes vertes de sapins, mas-
sives, mollement creusées, se dressent dans le ciel.
Le docteur Leander continue comme par le passé à diriger rétablissement.
Il porte une barbe noire à deux pointes, dure et frisée comme du crin, des lunettes aux verres épais et brillants. , Il a l'aspect d'un homme que la scien- \ ce a rendu impassible. Elle lui a donné une sorte de pessimisme tranquille et indulgent.
Il mène ses clients avec ime fermeté qui n'est pas pour déplaire à des malades, trop faibles pour se conduire eux-mêmes et c|ui se paient une discipline étrangère.
Quant à M^^e yon Osterloh, elle conduit la maison avec un dévoûment inlassable. Mon dieu ! avec quel zèle elle monte et descend les escaliers d'un bout à l'autre du sanatorium ! Elle régente la cuisine, veille aux provi-
sions, grimpe aux armoires à linge, commande les domestiques et, par économie, s'occupe de l'hygiène de la table et aussi de son élégance. Elle gouverne avec précaution. Son activité excessive ne lui attire pas les prétendants. Nul ne s'est encore avisé de la demander en mariage. Pourtant, sur son visage où deux fossettes se creusent au milieu des joues luisantes, on pourrait deviner le secret espoir de devenir un jour l'épouse du docteur Leander.
Les envieux et les concurrents du docteur Leander sont eux-mêmes forcés de reconnaître que Einfried, avec son ozone et son air reposant, convient aux tuberculeux. Mais il n'y a pas que des tuberculeux à Einfried ; on y rencontre des malades de toutes espèces, hommes, femmes, et aussi des enfants. Dans tous les genres de maladies, le docteur Leander a obtenu
des résultats heureux. Il y a là des gastralgiques, telle la femme du conseiller Spatz, qui de plus souffre d'une affection d'oreille, des cardiaques, des paralytiques, des rhumatisants et toutes les variétés des maladies nerveuses. Un général atteint du diabète y dépense sa pension, sans cesser de grogner. Quelques messieurs au masque décharné projettent brusquement leurs jambes en avant sans pouvoir se maîtriser, ce qui ne fait augurer rien de bon. Une dame d'une cinquantaine d'années, la femme du pasteur Hôhlenrauch, qui a mis au monde dix-neuf enfants, a perdu l'esprit, sans avoir trouvé la paix. Elle divague : suites de troubles nerveux, survenus il y a un an environ. Soignée par son infirmière, elle demeure passive et muette et circule au hasard, d'un air égaré, à travers la maison.
Parmi les grands malades qui gardent la chambre et ne peuvent se montrer ni à table ni dans le salon de conversation, il en meurt un de temps en temps. Personne ne s'en aperçoit, pas même le voisin de chambre. Dans le silence de la nuit, on procède à l'enlèvement de l'hôte de cire. Et l'activité, qui n'a pas été interrompue, se poursuit dans la maison. C'est le massage, l'électricité, les douches, le bain, la gymnastique, la sudation et l'inhalation, avec tous les perfectionnements modernes...
L'animation était grande à Einfried.
L'établissement prospérait. A peine le docteur Leander, suivi de Fràulein Osterloh, avait-il poliment reconduit les partants jusqu'à la voiture, que le portier, à l'entrée d'une des ailes, tirait la cloche, annonçant un nouvel hôte.
Qui n'avait pas été hébergé à Einfried !
En ce moment s'y trouvait même un écrivain, homme excentrique qui portait le nom d'une pierre précieuse et qui y dépensait, en pure perte, les beaux jours du bon Dieu.
Le docteur Leander est d'ailleurs secondé par un médecin qui s'occupe des cas légers et des incurables. Il se nomme Mûller et ne mérite pas la peine qu'on en parle.
Dans le commencement de janvier, un gros commerçant du nom de Klôteryahn, — de la firme A. E. Klô- l teryahn et compagnie, — amena sa : femme à Einfried. Le portier tira la cloche, et c'est dans le salon du rcz- 1 de-chaussée, du plus pur style Empire, i comme l'était du reste en grande partie i l'ancienne maison, que Erâulein Oster- '
[oh accueillit les voyageurs arrivés de loin. Il s'inclina et la conversation s'engagea. Au dehors, le jardin hivernal 's'étendait avec ses plates-bandes protégées de paille, ses grottes recouvertes Ide neige et ses petits pavillons isolés. Vis-à-vis de la grille qui donnait sur la route ^les voitures n'ayant pas accès dans le jardin), deux hommes de peine traînaient les malles des nouveaux hôtes.
— Lentement, Gabrielle ! take carCy mon ange ! Tiens la bouche fermée !
dit M. Klôteryahn, tandis qu'il traversait le jardin avec sa femme.
Ce take care, toute personne sensible l'eût prononcé en voyant cette jeune dame débile ; mais pourquoi ne l'avoir pas dit en allemand ?
Le cocher qui avait conduit les voyageurs était resté impassible, la langue entre les dents, tandis que le gros commerçant aidait sa femme à des-
cendre de voiture ; seuls les deux « bai brun » enveloppés de vapeur avaient semblé suivre cette scène pénible d'un regard de pitié.
La jeune femme, qui venait des bords de la Baltique, souffrait du larynx ; ainsi du moins l'affirmait la lettre que M. Klôteryahn présenta au médecin en chef d'Einfried. Grâce à Dieu, les poumons n'étaient pas attaqués. Et cependant, aurait-elle pu avoir un regard plus voilé, plus immatériel que celui qu'on lui voyait, alors que, pâle et fatiguée, elle s'abandonnait dans un large fauteuil laqué blanc, auprès du robuste mari qui lui faisait la conversation !
Ses jolies mains blanches ne portent qu'une simple alliance. Elles pendent le long de sa jupe raide et sombre, que rehausse un corsage gris-argent, à col droit, garni d'arabesques de ve-
lours. Le drap lourd et chaud fait paraître la tête fine, douce et pâle, plus irréelle et plus charmante encore. Ses cheveux, d'un brun doré, ramassés en chignon au bas du cou, sont ramenés en arrière. Une boucle folle effleure la tempe droite, au-dessus du sourcil bien dessiné, là où une petite veine étrange et maladive, d'un bleu pâle, se ramifie dans la transparence et la pureté du front diaphane. Cette petite veine domine l'ovale du visage de façon inquiétante et se gonfle chaque fois que la jeune femme parle ou sourit. Le visage prend alors une expression tourmentée et pénible qui vous cause une vague angoisse.
]\|me Klôteryahn parle néanmoins et rit. Elle parle franchement et gentiment d'une voix un peu voilée, et ses yeux fatigués, plongés dans l'ombre, rient en même temps que sa bouche,
belle, pâle et cependant resplendissante, à cause, sans doute, des lèvres fines aux contours nettement dessinés. l\irfois elle est prise d'une petite toux.
Elle porte un mouchoir à sa bouche.
— Ne tousse pas, Gabriclle, dit M Kloter^-ahn. Tu sais bien qu'à la maison le docteur Ilinzpeter te l'a expressément défendu, darliiii; ; fais un petit effort, mon ange. Ce n'est, on te l'a dit, que le larynx. J'ai cru un instant que ça venait des poumons.
Et Dieu sait si j'ai eu peur ! Mais, encore une fois, ce ne sont pas les poumons, que diable ! Nous n'admettrons jamais cela, n'est-ce pas, (Jabriclle ?
Ho ! ho !
— Sans doute, dit le docteur Leander, dont les lunettes projetèrent sur elle leur éclat.
M. Kloteryahn demanda ensuite du café, — café avec petits pains beurrés,
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— et sa façon de prononcer ces mots était si expressive que l'eau vous en venait à la bouche.
On lui apporta ce qu'il demandait ; on lui donna une chambre pour lui et sa femme. Ils s'installèrent, et le docteur Leander se chargea de la malade sans le concours du docteur Millier.
La personnalité de la nouvelle malade fit sensation à Einfried. M. Klôteiyahn, accoutumé à un pareil succès, reçut les hommages qu'on offrait à sa femme avec satisfaction.
Lorsque le général diabétique aperçut pour la première fois M^^ Klôteryahn, il cessa un instant de grogner ; les messieurs au visage décharné, à l'approche de la jeune femme, sou-
rirent et cherchèrent à maîtriser leurs jambes ; quant à la femme du conseiller Spatz, elle lui fit accueil. Enfin, l'épouse de M. Klôteryahn fit sur tous une impression profonde.
L'écrivain, qui depuis quelques semaines perdait son temps à Einfried, homme étrange et, dont le nom a le son harmonieux d'une pierre précieuse, pâlit, quand il passa à côté d'elle, dans le corridor. Il s'arrêta et resta cloué sur place bien après qu'elle eût disparu.
Deux jours ne s'étaient pas écoulés que toute la compagnie connaissait son histoire. Elle était née à Brème, ce qui se reconnaissait à son accent et à certains traits du visage. C'est en elfet dans cette ville qu'elle avait consenti, voici deux ans, à devenir la femme du commerçant Klôteryahn. Elle l'avait suivi dans sa ville natale, tout au nord,
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sur les bords de la Baltique, et c'est là qu'elle lui avait donné, il y a environ dix mois, dans des circonstances particulièrement dangereuses, un héritier, admirable de santé.
Depuis ces jours terribles, elle n'avait pas recouvré ses forces, en admettant qu'elle en eût jamais eu. A peine relevée de ses couches, totalement épuisée, elle se mit à cracher légèrement du sang en toussant — oh ! bien peu de chose, mais enfin il aurait mieux valu que cela n'arrivât pas ! — Ce qui inquiéta davantage M. Klôteryahn, c'est que ce petit accident peu rassurant se renouvela quelque temps après.
Comme suprême remède, le docteur traitant, Hinzpeter, prescrivit à la malade le repos le plus complet. Il lui ordonna de la glace par petits morceaux et, afin d'apaiser l'irritation de la gorge et de calmer le cœur autant
que possible, il lui administra de la morphine.
La guerison n'arrivait pas, et tandis que l'enfant, le jeune et inconscient Antoine Kloteryahn, un merveilleux baby, tenait solidement dans la vie la place qu'il y avait conquise, la jeune mère se consumait lentement...
Il ne s'agissait que du larynx ! Cemot, dans la bouche du docteur liinzpcter, exerçait une action surprenante, consolante, calmante et pour ainsi dire sereine sur tout l'entourage. Quoicju'il ne fût pas question des poumons, le docteur avait cependant jugé urgent et nécessaire d'envoyer la malade dans un climat plus doux, pour y suivre une cure qui pouvait hâter la guerison. La réputation du sanatorium Kinfried et celle du directeur avaient fait le reste.
C'est ce qui arriva, et l'on pouvait
entendre M. Kloteryahn manifester ouvertement son contentement.
Il parlait haut en écartant les lèvres avec excès, à la fois prolixe et bref comme le sont les habitants des côtes du Nord. Sa belle humeur était celle d'un homme dont l'estomac et les finances sont en règle.
Certains mots avaient la sonorité d'une décharge. Il riait alors comme il eût ri d'une bonne plaisanterie.
De taille moyenne et de large carrure, robuste et court de jambes, il avait la figure ronde et rouge, les yeux bleu de mer ombragés par des cils d'un blond pâle, de larges narines et les lèvres humides. Il portait des favoris à l'anglaise, s'habillait comme un Anglais et fut ravi de rencontrer à Einfried une famille anglaise, composée du père, de la mère et de trois beaux enfants avec leur nurse, qui
y vivait dans l'isolement et avec laquelle il prit le petit déjeuner, à l'anglaise. Au reste, il aimait bien manger et bien boire et se montrait fin connaisseur en cuisine et en vins. Il parlait volontiers avec les pensionnaires des dîners que donnaient ses amis là-bas, et il leur décrivait maints plats exquis que l'on ne connaissait pas ici. Ses yeux prenaient en même temps une expression aimable ; il faisait claquer sa langue, et sa voix avait des intonations qui venaient du palais et du nez.
Il n'était pas moins porté aux plaisirs de la chair.
Le talentueux écrivain, pensionnaire d'Einfried, en avait eu la preuve le soir qu'il l'avait surpris dans un corridor en train d'en conter à une chambrière, petit événement drolatique qui avait amené sur ses lèvres un sourire moqueur.
Bien entendu, la femme de M. Kloteryahn aimait son mari. Elle suivait ses paroles et ses mouvements en souriant ; non pas avec cette soumission qu'ont certains malades envers les êtres bien portants, mais bien avec cette joie aimable et cette assurance vitale qu'éprouvent les bien portants.
M. Kloteryahn ne prolongea pas son séjour à Einfried. Il s'était contenté d'y amener sa femme et, la sachant bien gardée et confiée à de bonnes mains, il pouvait songer au retour.
Des devoirs d'égale importance, son florissant bébé et ses affaires tout aussi florissantes le rappelèrent dans son pays. Il se vit obligé de partir et abandonna sa femme aux bons soins d 'Einfried.
Spinell, ainsi se nomme l'écrivain qui depuis plusieurs semaines vit à
Einfried, Dctlev Spinell est un sinp:ulier personnage.
C'est un homme aux cheveux châtains, d'une trentaine d'années, de taille imposante, et aux tempes grisonnantes.
Son visage est rond, pâle et complètement glabre. Il n'a cependant jamais connu le feu du rasoir. On le devine à sa peau qui est restée douce, molle et poupine, recouverte çà et là d'un léger duvet. Etrange figure. Le regard de son œil fauve et brillant a toutefois quelque chose de doux ; le nez est un peu trop court et trop épais. De plus, M. Spinell a la lèvre supérieure proéminente, ce qui lui donne un aspect tant soit peu romain.
Il a de grandes dents cariées et des pieds extraordinairement longs. Parmi les messieurs aux jambes récalcitrantes, l'un d'eux, un cynique doublé d'un mauvais plaisant, l'avait baptisé en sc-
cret du nom de « vieux nourrisson «.
C'était malicieux, mais peu exact.
M. Spinell s'habillait bien, quoique modestement, et portait la longue redingote et le gilet de couleur de l'époque. Il était insociable et ne se liait avec personne. Néanmoins, il lui arrivait d'être bienveillant, affectueux et débordant, chaque fois qu'il avait à exercer ses facultés esthétiques, soit devant un beau spectacle de la nature, soit devant une harmonie de couleurs, un vase de noble forme, ou quand les derniers rayons du soleil illuminaient les sommets. Alors un cri d'admiration lui échappait : « Que c'est beau ! »
tandis qu'il inclinait la tête de côté, soulevait les épaules, écartait les mains et plissait son nez et ses lèvres : « Dieu, regardez comme c'est beau ! » Et il était capable, dans ces moments-là, d'embrasser homme ou femme, sans distinction.
Quiconque entrait dans sa chambre voyait toujours sur sa table de travail le livre dont il était l'auteur : c'était un roman de moyenne grosseur. Sur la couverture figurait un dessin confus, imprimé sur papier-filtre et d'où s'érigeaient des caractères qui ressemblaient à des cathédrales gothiques.
Frâulein von Osterloh l'avait lu pendant un quart d'heure de désœuvrement et l'avait trouvé « raffiné )> quant à la forme, et affreusement «■ ennuyeux " quant au fond.
L'action se déroulait dans des salons mondains, dans de voluptueux appartements de femmes, remplis d'objets d'art, de tapisseries des Gobelins, de meubles anciens, de porcelaines précieuses, d'étoffes sans prix et de décors artistiques de toute espèce. L'auteur s'attardait avec amour à décrire chaque objet, et l'on se figurait constamment
M. Spinell plissant le nez et disant : « Que c'est beau ! »
Du reste, il n'était pas étonnant qu'il n'eût publié que ce livre. Il avait dû l'écrire avec passion.
Il passait la plus grande partie de la journée à griffonner dans sa chambre et expédiait au moins une ou deux lettres par jour, auxquelles, chose assez curieuse, il n'était répondu que très rarement.
M. Spinell était assis à table en face de la femme de M. Klôteryahn. La première fois qu'ils se rencontrèrent au repas, l'écrivain arriva un peu en retard dans la grande salle à manger, située dans une des ailes du rez-dechaussée. Il répondit d'une voix douce aux saluts qui lui étaient adressés et
gagna sa place, pendant que le docteur Leander le présentait sans grande cérémonie aux nouveaux venus. Il s'inclina puis se mit à manger, visiblement gêné, tandis que ses grandes, blanches et belles mains, qui sortaient de manches très étroites, maniaient fourchette et couteau d'une manière quelque peu affectée.
Bientôt il se sentit à Taise et considéra avec calme M. Kloteryahn et sa femme alternativement. Pendant le repas, M. Kloteryahn lui avait posé quelques questions et fait quelques remarques au sujet de l'établissement et du climat d'Einfried. Sa femme, avec son charme habituel, avait glissé deux ou trois mots, auxquels M. Spinell avait répondu poliment. Sa voix était douce et agréable, mais il avait une certaine façon embarrassée de s'exprimer, comme si ses dents eussent gêné sa langue.
Après le repas, on passa au salon de conversation, et le docteur Leander souhaita aux nouveaux hôtes un Mahlzeif chaleureux '.
La femme de M. Klôteryahn s'informa de son voisin d'en face.
— Comment s'appelle ce monsieur?
demanda-t-elle. Spinelli ? Je n'ai pas bien entendu.
— Spinell... non pas Spinelli, chère madame. Ce n'est pas un Italien ; il est originaire de Lemberg pour autant que je sache !...
— Que disiez-vous ? C'est un écrivain ? Ou quoi encore ? interrogea M. Klôteryahn.
M. Klôteryahn tenait les mains dans les poches de son confortable pantalon
I. « Mahlzeit » est un mot de politesse que les Allemands échangent après un repas en commun et qui correspond au « Boti appétit » qu'on dit en France avant le repas.
anglais, tendant Torcillc au docteur, et ouvrait la bouche pour écouter, selon l'habitude de certaines personnes.
— Oui... je ne sais pas... il écrit... répondit le docteur Leander. Il a, je crois, publié un livre, une sorte de roman... je ne sais vraiment pas...
Ce « je ne sais pas » répété signifiait clairement que l'auteur ne préoccupait guère le docteur Leander.
— Mais comme c'est intéressant ! dit la femme de M. Klôteryahn qui n'avait jamais vu de près un écrivain.
— Oh ! certainement, répartit le docteur Leander, il doit jouir d'une certaine réputation.
Il ne fut plus ensuite question de Spinell ; mais, lorsque les nouveaux hôtes eurent regagné leur chambre et que le docteur Leander s'apprêta à quitter le salon de conversation, M. Spinell le retint pour se renseigner à son tour.
— Comment s'appelle ce couple ?
interrogea-t-il... Je n'ai naturellement pas entendu.
— Klôteryahn, répondit le docteur Leander en s'en allant.
— Comment ?
— Klôteryahn ! Et le docteur Leander poursuivit son chemin.
Décidément, il ne faisait pas grand cas de l'écrivain.
M. Klôteryahn a regagné son pays sur les bords de la Baltique, où le rappellent ses affaires et son enfant, insouciante petite créature qui déborde de vie et qui est l'auteur involontaire de la maladie de sa mère.
La jeune femme est restée à Einfried. M^^ la conseillère Spatz, en sa qualité d'aînée, s'est liée d'amitié avec
elle. Mais cela n'empêche pas M'"^ Klôteryahn de vivre en bonne camaraderie avec les hôtes de rétablissement. Ce qui est plus étonnant, c'est de voir M. Spinell, sauvage par nature, se montrer plein d'égards pour elle.
Volontiers elle causait avec lui pendant ses moments de loisir.
Il s'approchait d'elle, infiniment respectueux, et ne lui parlait qu'à voix basse. M"^^ la conseillère Spatz, qui souffrait des oreilles, ne le comprenait pas la plupart du temps.
Sur la pointe de ses longs pieds, il se dirigeait vers la chaise de M'"^' Klôteryahn. Elle souriait. Il s'arrêtait à deux pas d'elle, une jambe en arrière, le torse incliné, et parlait avec sa façon embarrassée, d'une voix basse et pénétrante, prêt à se retirer s'il lisait sur son visage la moindre fatigue ou le plus petit ennui.
Elle ne semblait nullement contrariée et l'invitait à s'asseoir auprès d'elle et auprès de M^^ la conseillère. Elle lui posait alors une question quelconque et attendait qu'il lui répondît, souriante et un peu inquiète, car il montrait parfois une originalité déroutante, qu'elle n'avait jamais rencontrée jusque-là.
— En vérité, pourquoi êtes-vous à Einfried ? demanda-t-elle. Quel traitement suivez-vous, monsieur Spinell ?
— Quel traitement?... On m'électrise un peu. Cela ne vaut pas la peine d'en parler. Je vais vous dire, chère madame, pourquoi je suis à Einfried :
c'est à cause du style de la maison.
— Ah ! fit la femme de M. KIôteryahn, le menton appuyé sur la main, tout en se retournant avec l'empressement exagéré d'un enfant à qui l'on va raconter une histoire.
— Oui, chère madame, Einfried est de style Empire. Autrefois, c'était un château, une résidence d'été, d'après ce que j'ai entendu dire. Cette aile est de construction plus récente, mais la bâtisse principale est authcntiquemcnt ancienne.
« Il fut un moment où je ne pouvais pas supporter le style Empire ; aujourd'hui, il est en quelque sorte devenu nécessaire à ma santé. Tenez : il est certain que, parmi des meubles mous, agréables et lascifs, nous ne serions pas les mêmes que parmi ces tables, chaises et draperies rcctilignes.
« Cette atmosphère, cette solidité, cette froide et rude simplicité et cette force mystérieuse me donnent de la tenue, de la dignité, chère madame.
A la longue, elle me purifie et me transforme ; elle élève mon moral...
— C'est curieux, dit-elle. Je dois
faire un petit effort pour comprendre.
Il trouva que cela n'en valait pas la peine, et ils se mirent à rire.
M^^ la conseillère Spatz rit également, trouvant la chose extraordinaire, mais n'ajouta pas qu'elle avait compris.
Le salon de conversation était vaste et clair. La haute porte à deux battants s'ouvrait sur la salle de billard. On y voyait les messieurs aux jambes récalcitrantes se distraire avec d'autres messieurs. De l'autre côté, à travers la porte vitrée, on apercevait la terrasse et le jardin. Un piano était placé un peu plus loin. Autour d'une table à jeu, recouverte d'un tapis vert, le général diabétique faisait sa partie de whist avec ses partenaires. Des dames lisaient ou s'absorbaient dans des ouvrages manuels.
Un poêle en fonte répandait une bonne chaleur. Mais c'était devant la
cheminée, où brillait un feu artificiel de charbons enveloppés de papier rouge, que l'on causait le plus volontiers.
— Vous êtes matinal, monsieur Spinell, dit M"^^ Kloteryahn. Je vous ai vu, par hasard, sortir de la maison, deux ou trois fois, à sept heures et demie du matin.
— Matinal? Ah ! cela dépend, chère madame. Si je me lève tôt, voyez-vous, c'est que je suis un grand dormeur.
— Expliquez-nous cela, monsieur Spinell.
M^^ la conseillère désirait aussi avoir une explication.
— Voici... Quelqu'un de matinal ne doit pas nécessairement se lever tôt. La conscience, chère madame... la conscience, voilà la plus vilaine chose. Elle nous fait perdre du temps, car nous tuons le temps à la tromper et à lui donner adroitement quelque petite sa-
tisf action en partage. Nous sommes des créatures inutiles, moi et mes semblables, et, hormis en quelques rares heures, nous avons la conscience de notre inutilité, blessés et malades que nous sommes. Mais l'utilité, nous la détestons, la sachant vulgaire et laide, et nous acceptons cette vérité comme on accepte les vérités qui nous sont indispensables. Et cependant nous sommes si rongés par notre mauvaise conscience que nous ne possédons plus en nous une partie saine. De plus, la façon dont nous vivons intérieurement, nos idées sur le monde et sur la vie, notre façon de travailler... exercent une influence terrible, malsaine, destructive et épuisante, ce qui envenime encore les choses. Il y a bien certains remèdes calmants, sans lesquels nous ne saurions vivre. Une certaine sagesse, une hygiène sévère, par exemple,
sont nécessaires à plusieurs d'entre nous : se lever tôt, affreusement tôt, prendre un bain froid et se promener dans la neige. Cela nous donne une satisfaction d'une heure. A vous parler franchement, je resterais dans mon lit jusque dans l'après-midi, croyez-m'en. Si je me lève tôt, c'est pure hypocrisie.
— Non pas, monsieur Spinell ! J'appelle cela savoir se dominer... N'est-ce pas, madame la conseillère ?
M"^^ la conseillère fut du même avis.
— Hypocrisie ou domination de soimême, chère madame ! Nous avons le choix. Je suis si tourmenté d'être fait de la sorte que...
— C'est bien cela. Oui, vous vous tourmentez trop.
— Oui, chère madame, je me tourmente beaucoup.
Le beau temps se maintenait.
La région, les cimes, la maison et le jardin reposaient blancs, fermes et nets, au milieu de la calme gelée lumineuse, de la clarté éblouissante et des ombres bleuâtres. Un ciel bleu tendre, reflété sur des myriades de petits corps scintillants, recouvrait tout de sa voûte immaculée.
La femme de M. Klôteryahn ne se portait pas trop mal. Elle n'avait plus de fièvre, ne toussait presque plus et mangeait sans trop de répugnance. Par ces temps de gelée, elle s'installait sur la terrasse ensoleillée pendant de longues heures, ainsi que cela lui avait été prescrit. Elle s'asseyait dans la neige, enveloppée de couvertures et de fourrures, et rev«îpirait, pleine d'espoir, l'air
glacial nécessaire à ses bronches. Parfois elle apercevait M. Spincll, qui, vêtu chaudement comme elle, ses pieds immenses chaussés de bottines fourrées, se promenait dans le jardin. Il marchait d'un pas incertain dans la neige, et, avec une raideur prudente et non disgracieuse du bras, s'approchait de la terrasse et la saluait respectueusement.
— Aujourd'hui, au cours de ma promenade matinale, j'ai vu une jolie femme. Dieu qu'elle était belle ! dit-il en penchant la tête de côté et en écartant les mains.
— Vraiment, monsieur Spincll ? Dépeignez-la-moi.
— Je ne le puis ; je vous donnerais d'elle une image imparfaite. En passant, je n'ai eflleuré la dame que d'un regard. En réalité, je ne l'ai pas vue. Mais, l'ombre ellacée que j'ai recueillie
d'elle a suffi pour exciter ma fantaisie et pour me permettre d'emporter d'elle une belle image... Dieu qu'elle est belle ! Elle rit :
— Est-ce votre habitude de contempler les jolies femmes, monsieur SpincU ?
— Oui, chère madame, mais à ma façon. Ma façon à moi n'est pas de regarder en face, grossièrement, avec une avidité vorace, pour emporter d'une femme une impression défectueuse, fondée sur la réalité des faits...
— Avidité vorace !... C'est un mot singulier ! Un vrai mot d'écrivain, monsieur Spinell ! Il m'impressionne vraiment. Dans ce que vous dites, je crois deviner une considération supérieure et respectable. Je comprends qu'en dehors de la réalité palpable existe quelque chose de plus doux...
— Je ne connais qu'un visage, dit-il
brusquement, avec dans la voix un élan joyeux, — et dans un sourire exalté, il montra ses dents cariées, — je ne connais qu'un visage : il existe dans mon imagination et je commettrais un péché en en voulant corriger la réalité ; et ce visage, je voudrais le contempler, non pas des minutes ou des heures, mais toute ma vie, m'oublier devant lui et oublier la terre.
— Oui, oui, monsieur Spincll ; mais songez que Frâulein von Osterloh a l'ouïe passablement fine.
Il se tut et s'inclina profondément.
Quand il se redressa, il posa un regard trouble et douloureux sur l'étrange petite veine d'un bleu pâle et maladif qui se ramifiait sur le front pur, presque transparent, de M^^*' Kloteryahn.
Un homme original vraiment ! Etrangement original !
jVjme Klôteryahn pensait parfois à lui, car elle avait beaucoup de temps à consacrer à la méditation.
Cependant, soit que le changement d'air ne lui fût pas favorable, soit qu'une cause quelconque précise, néfaste, portât atteinte à sa santé, son état empira. Ses bronches la firent souffrir ; elle se sentit faible, fatiguée, sans appétit et souvent fiévreuse. Le docteur Leander lui recommanda un repos complet, la tranquillité et la prudence.
Lorsqu'elle n'était pas étendue, elle s'asseyait auprès de M"^^ la conseillère Spatz, silencieuse, un ouvrage de main posé sur ses genoux, auquel elle travaillait, suivant le cours de ses pensées.
Décidément elle était préoccupée de cet étrange monsieur, et, chose plus curieuse encore, non pas tant de lui que de sa propre personne. Il éveillait en elle une certaine curiosité, un intérêt qu'elle n'avait pas connu jusqu'à ce jour.
Une fois, dans une conversation, il avait déclaré :
— La femme est une énigme. Si vieille que soit cette constatation, nous ne pouvons nous empêcher de nous y arrêter et de nous en étonner. La femme est une merveilleuse créature, un sylphe, une forme vaporeuse, le rêve d'une existence. Que fait-elle ?
Elle passe, se donne à un hercule de foire ou à un garçon boucher. Elle tombe dans ses bras, appuie sa tête sur son épaule et regarde malicieusement autour d'elle comme si elle voulait dire « oui, cassez-vous la tête devant
ce phénomène », et nous nous la cassons.
]y[me Klôteryahn redevenait soucieuse.
Un jour, à l'étonnement de M^^^ j^ conseillère Spatz, se poursuivit le dialogue suivant :
— Puis-je vous demander, chère madame (c'est assez indiscret de ma part) comment vous vous appelez de votre vrai nom ?
— Mais je m'appelle M^e Klôteryahn, monsieur Spinell !
— Hum! je le sais. Ou mieux encore, je le déplore. Je veux parler de votre nom à vous, votre nom de jeune fille. Vous serez juste et reconnaîtrez avec moi, chère madame, que celui qui vous a donné le nom de M^^ Klôteryahn mérite le fouet.
Elle rit de si bon cœur que la petite veine bleue, au-dessus du sourcil, ap-
parut nettement, et que son délicat et doux visage prit une expression fatiguée et tourmentée, de façon inquiétante.
— Non pas, monsieur Spincll ! Le fouet ? Kloteryahn vous paraît-il si affreux ?
— Oui, chère madame, je déteste ce nom du fond du cœur depuis que je vous ai aperçue pour la première fois.
Il est grotesque et désespérément laid.
C'est de la barbarie et une infamie, cette obligation de vous faire porter le nom de votre mari.
— Trouvez-vous celui d'Eckhof plus beau ? C'est le nom de mon père.
— Ah ! voyez- vous ! Eckhof, c'est autre chose ! C'est même le nom d'un grand comédien. Eckhof sonne mieux.
Mais vous ne parlez que de votre père, madame ; votre mère serait-elle... ?
— Oui, ma mère mourut, quand j'étais toute jeune encore.
— Ah ! Puis-je vous prier de me parler de vous plus longuement? Si cela doit vous fatiguer, n'en faites rien. Vous vous reposerez et je continuerai à vous entretenir de Paris, comme je l'ai fait récemment. Parlez à voix basse. Quand vous murmurez, les choses deviennent plus belles... Vous naquîtes à Brème ?
Il posa cette question d'une voix presque éteinte, pleine de respect et d'importance, comme si Brème eût été une ville sans pareille, une ville d'aventures indicibles, une ville aux secrètes beautés dotant celui qui y naissait d'une mystérieuse noblesse.
— Oui, figurez-vous ! dit-elle involontairement, je suis de Brème.
— J'y suis allé jadis, observa-t-il d'un air pensif.
— Mon Dieu, vous avez été là-bas ?
Décidément, monsieur Spinell, vous avez
tout vu, je crois, entre Tunis et le Spitzberg.
— J'y suis allé autrefois, répcta-t-il ; j'y ai passé quelques heures brèves du soir. Je me souviens d'une petite rue ancienne, sur les toits de laquelle la lune oblique et bizarre s'était posée.
Je me trouvais alors dans une cave qui sentait le vin et le moisi. J'en conserve un souvenir impérissable.
— Vraiment ? Kn quel endroit étaitce ? C'est dans ime maison toute semblable, grise et à pignon, une vieille maison de commerce aux dalles sonores et dont la galerie était peinte en laqué blanCf que je suis née.
— Monsieur votre père était-il également un commerçant ? demanda-t-il, avec une certaine hésitation.
— Oui, mais c'était surtout un artiste.
— Ah ! Ah ! Comment ?
— Il jouait du violon... Cela ne signifie pas grand'chose. Mais la façon dont il en jouait, monsieur Spinell, voilà ce qui compte ! Je ne pouvais entendre certains sons que des larmes brûlantes me vinssent aux yeux. Je n'avais jamais éprouvé cela. Vous ne me croyez pas ?...
— Je vous crois ! Ah ! si je vous crois !... Dites-moi, chère madame, êtes-vous d'une vieille famille ? Dans votre maison, plusieurs générations ontelles vécu, travaillé et rendu l'âme ?
— Oui. Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'une race aux traditions bourgeoises et sévères, devienne artiste vers sa fin.
— Est-ce vrai ? Quant à mon père, il était plus artiste que bien d'autres qui s'intitulent de ce nom et qui se nourrissent de gloire. Pour moi, je
joue un peu du piano. Mais, à présent, il m'est défendu d'en jouer. Autrefois, à la maison, je touchais de cet instrument. Mon père et moi, nous jouions ensemble... Je conserve de tout ce passé un cher souvenir, du jardin surtout qui était situé derrière la maison. Il était déplorablcmcnt sauvage et touffu. Les murs s'effritaient, tapissés de mousse, mais c'était ce qui en faisait le charme. Au milieu s'élevait un jet d'eau, encadré d'une épaisse couronne d'iris. En été, c'est là que je passais de longues heures avec mes amies. Nous étions assises autour du jet d'eau, sur des chaises pliantes...
— Que c'est beau ! s'exclama M. Spinell en soulevant les épaules. Vous étiez assises et vous chantiez !
— Oui, nous faisions du crochet le plus souvent.
— Continuez... Contmuez...
— Nous faisions du crochet et nous bavardions, mes amies et moi...
— Que c'est beau ! Dieu que c'est beau ! s'écria M. Spinell, le visage bouleversé.
— Que trouvez-vous de si beau à cela, monsieur Spinell ?
— Oh ! c'est qu'en dehors de vous, il y avait six jeunes filles. Vous n'étiez pas comprise dans ce nombre, mais vous vous avanciez, pareille à une reine... Vos amies vous avaient élue. Une petite couronne dorée, tout invisible, significative, était posée sur vos cheveux ; elle brillait...
— C'est fou ce que vous dites là.
Il n'y avait pas de couronne...
— Si, elle brillait secrètement. Je l'aurais aperçue distinctement dans vos cheveux, à ce moment-là, si j'avais pu me cacher dans les buissons.
— Dieu sait ce que vous auriez vu !
IVIais vous n'étiez pas là. Un jour, ce fut mon mari qui sortit des buissons, accompagné de mon père. Je craignais qu'ils nous eussent entendues...
— C'est là-bas que vous avez fait la connaissance de monsieur xotre mari, chère madame ?
— Oui, je l'ai rencontré là-bas !
dit-elle d'une voix haute et heureuse ; et tandis qu'elle souriait, la petite veine bleu pâle apparaissait molle et singulière au-dessus du sourcil.
Elle continua :
— Il avait fait une visite à mon père dans sa maison de commerce. Le lendemain, il fut invité à diner ; trois jours après, il me demandait en mariage.
— Vraiment, tout cela marcha bien vite !
— Oui... mais après, les choses allèrent plus doucement. Je dois vous
52 TRISTAIs
avouer que mon père n'était pas partisan de ce mariage. Il prit un long temps pour réfléchir et pour poser ses conditions. Premièrement, il préférait me garder auprès de lui, et puis il avait des scrupules.
— Mais ?...
— Mais je voulais que ce mariage se fît, dit-elle en souriant, et de nouveau la petite veine bleu pâle donna à son charmant visage une expression tourmentée et maladive.
— Ah ! vous vouliez ce mariage ?
— Oui, et j'ai montré, comme vous voyez, une volonté ferme et respectueuse...
— Comme je le vois, en effet.
— ... Si bien que mon père s'inclina devant ma volonté.
— Ainsi vous l'avez abandonné, lui et son violon ; vous avez abandonné la vieille maison, le jardin touffu, le jet
d'eau et vos amies pour suivre M. Kloteryahn !
— Pour suivre... Vous avez une façon de vous exprimer, monsieur Spinell, quasi biblique !... Oui, j'abandonnai tout cela ; c'est ainsi que le veut la nature.
— Oui, c'est ainsi que la nature le veut.
— Il s'agissait aussi de mon bonheur.
— Certainement. Et le bonheur...
vint ?
— Il vint, monsieur Spincll, à l'heure où l'on m'apporta le petit Antoine, notre petit Antoine, qui de tous ses petits poumons solides se mit à crier comme un enfant robuste et bien portant.
— Ce n'est pas la première fois que je vous entends parler de la santé de votre petit Antoine, chère madame.
Sa santé doit être extraordinaire.
— C'est vrai ; il ressemble à mon mari d'une manière frappante !
— Ah ! voilà donc comment les choses se sont passées. Et vous avez quitté votre nom d'Eckhof pour en prendre un autre. Vous avez un petit Antoine bien portant, et vous souffrez légèrement des bronches.
— Et voilà ! mais vous êtes bien, monsieur Spinell, Thomme le plus énigmatique que je connaisse.
— Oui, que Dieu me confonde si vous ne l'êtes pas ! ajouta M^^ la conseillère Spatz qui se trouvait là.
Le souvenir de cette conversation poursuivait M"^^ Klôteryahn. Elle lui revenait sans cesse à la pensée. Subissait-elle son influence néfaste? Sa fai-
blesse redoublait ; elle eut des accès de fièvre. Elle vivait dans une sorte de douce ivresse, apaisée, pensive et pourtant légèrement offensée.
Quand elle ne gardait pas le lit, elle voyait M. Spinell s'approcher d'elle avec précaution, sur la pointe de ses longs pieds. Il s'arrêtait à deux pas de distance, une jambe en arrière, le corps incliné, et lui parlait d'une voix basse et respectueuse, laissant entendre qu'il voulait la transporter dans des régions éthérées, doucement, pieusement, pour l'y déposer sur des coussins de nuages, où aucun bruit ni contact humains n'auraient pu l'atteindre...
Alors elle se rappelait les mots que M. Kloterhyan avait coutume de répéter : « Attention, Gabrielle, iake care^ ne parle pas ! »
Ces mots agissaient sur elle comme si son mari lui eût amicalement frappé
sur l'épaule. Mais vite elle écartait ce souvenir pour se reposer, défaillante, sur les coussins de nuages de M. Spinell.
Brusquement, un jour, elle reprit la conversation qu'elle avait eue avec lui, au début, sur sa jeunesse.
— C'est donc vrai, demanda-t-elle, vous auriez aperçu la couronne, monsieur Spinell ?
Quoique cette causerie remontât à quinze jours, il avait aussitôt compris. Avec des paroles pleines de sentiment, il lui assura qu'il aurait vu la petite couronne qui brillait mystérieusement dans ses cheveux, tandis qu'elle était assise auprès du jet d'eau, entourée de ses six amies.
A quelques jours de là, un des hôtes de la maison, par politesse, s'enquit auprès d'elle de la santé du petit Antoine. Elle lança un rapide regard à
M. Spinell, qui se trouvait là, et répondit, légèrement ennuyée :
— Merci. Comment voulez-vous qu'il se porte ? Lui et mon mari vont bien !...
58 IRISTAN
Le « MOTIF DU DÉSIR ))
Fin février, par un temps de gelée limpide et resplendissante, la joie régnait dans Einfried. Les cardiaques discutaient entre eux, les joues empourprées ; le général diabétique fredonnait, tel un jeune homme, et les messieurs aux jambes récalcitrantes
s'agitaient. Que se passait-il ? On avait projeté rien de moins qu'une sortie générale, une partie de traîneaux au bruit des grelots et des fouets, à travers la montagne. Le docteur Leander avait organisé cette excursion pour distraire ses malades.
Les grands malades ne pouvaient naturellement quitter la maison. Les pauvres grands malades ! On se taisait signe de la tête, et l'on se concertait pour ne pas ébruiter la chose. Chacun tenait à se montrer compatissant.
Quelques personnes qui auraient pu prendre ce plaisir, décidèrent de rester. Quant à Friiulein von Osterloh, elle s'excusa sans façon. Chargée comme elle l'était de multiples devoirs, elle ne pouvait songer un instant à une partie de traîneaux. Le ménage exigeait impérieusement sa présence. Bref, elle resta à Einfried ; mais, quand la
femme de M. Klôteryahn exprima l'intention de ne pas suivre la bande, chacun fut contrarié.
C'est en vain que le docteur Leander lui conseilla cette promenade en plein air, qui devait lui faire du bien. Elle prétendit être mal en train, fatiguée, avoir la migraine, et l'on acquiesça à son désir. Le mauvais plaisant cynique trouva bon de faire cette remarque : « Prenez garde, le « nourrisson vieillot » ne partira pas non plus. » Il n'eut pas tort ; M. Spinell fit en effet savoir qu'il se proposait de travailler l'après-midi. Il employait volontiers le mot « travailler ) , quoique son activité fût très douteuse.
Personne ne déplora son absence ; d'ailleurs, M^^^ la conseillère Spatz tiendrait compagnie à sa jeune amie.
Le traîneau lui donnait, disait-elle, le mal de mer.
TRISTAN 6i
Après le déjeuner, servi ce jour-là vers midi, on vit les traîneaux qui stationnaient devant Einfricd. Les hôtes en groupes animés, chaudement couverts, curieux et remuants, circulaient dans le jardin. M"^^ Klotcryahn se tenait avec M"^<^ la conseillère Spatz devant la porte vitrée qui donnait sur la terrasse. De sa chambre, M. Spincll observait le départ. Au milieu des plaisanteries et des rires, ils assistèrent à l'assaut des meilleures places. Ils virent Frâulein von Osterloh, un boa autour du cou, distribuer à chaque attelage des paniers à provisions, que l'on glissait sous les sièges.
Le docteur Leander, son bonnet de fourrure enfoncé jusqu'au front, ses verres de lunettes étincelants, jetait le dernier coup d'œil, prenait place luimême et donnait le signal du départ...
Les chevaux partirent ; quelques dames
furent secouées et poussèrent de petits cris ; les grelots tintèrent, les fouets au manche court claquèrent et tracèrent dans la neige de longs lacets.
Derrière la grille, Frâulein Osterloh agita son mouchoir jusqu'à ce que les voyageurs eussent disparu au tournant de la route. Puis les bruits se perdirent au loin.
Elle rentra alors par le jardin, pour s'occuper de ses devoirs de ménagère.
Les deux dames abandonnèrent la porte vitrée, tandis qu'au même moment M. Spinell quittait son poste d'observation.
Le calme régna de nouveau dans Einfried. Le retour de l'expédition n'était attendu que dans la soirée. Les « grands malades » gardaient la chambre et souffraient. M^^^^ Kloteryahn et son amie plus âgée firent une courte promenade, pour regagner ensuite leur
chambre. M. Spincll n'avait pas quitté la sienne et employait son temps à sa façon. Vers quatre heures, chacune de ces dames reçut un dcmi-litrc de lait, tandis qu'un thé léger fut porté à M. Spinell. Peu de temps après, ^jme Kloter}'ahn frappa au mur qui séparait sa chambre de celle de M'"^' la conseillère Spatz et dit :
— Ne voulez-vous pas descendre dans le salon de conversation, madame la Conseillère ? Je ne sais à quoi passer mon temps !
— Tout de suite, ma chère ! répondit sa voisine. J'enfile mes pantoufles, si vous le permettez. J'étais étendue sur mon lit.
Comme l'on pouvait s'y attendre, le salon de conversation était vide. Les deux dames s'assirent près de la cheminée. M^^ la Conseillère brodait des fleurs sur un bout de canevas. M'"^' Klo-
teryahn fit également quelques points, mais elle laissa retomber son ouvrage sur ses genoux, pour mieux rêver dans les bras de son fauteuil. Elle finit par faire une remarque qui ne valait pas la peine de rompre le silence, mais comme M^^ la conseillère Spatz ne cessait de répéter : « Quoi ? » elle dut se résigner à reprendre toute sa phrase. M°^6 la conseillère Spatz redemanda encore : « Quoi ? y>
A ce moment, on entendit des pas dans la chambre de devant, la porte s'ouvrit et M. Spinell entra.
— Je vous dérange ? demanda-t-il sur le seuil de la porte, de sa voix douce, en ne regardant que l'épouse de M. Klôteryahn et en s'inclinant à sa façon...
Celle-ci répondit :
— Quelle idée ? Cette pièce n'estelle pas commune, monsieur Spinell ?
Et puis, en quoi pouvez-vous nous déranger? Je crois bien que je suis en train d'ennuyer M°^^ la Conseillère...
Il ne sut que repondre, sourit et découvrit ses dents cariées, tout en se dirigeant d'un pas gêné, sous le regard de ces dames, jusqu'à la porte vitrée.
Il demeura là, regardant au dehors, le dos tourné sans façon. Kn faisant un demi-tour en arrière, il continua de regarder le jardin, tandis qu'il disait :
— Le soleil s'est retire et le ciel s'est couvert sans qu'on s'en soit aperçu.
Il fait déjà sombre.
— C'est vrai, tout est plongé dans l'ombre, répondit M'"^ Kloteryahn. Nos excursionnistes recevront encore de la neige, je crois. Hier, à cette heure, il faisait plein jour. Et voilà que la nuit approche.
— Ah ! fit-il, après cette semaine de clarté, l'obscurité repose les yeux. Précisément, je suis reconnaissant au soleil, qui, avec la même netteté importune, éclaire les choses belles et vulgaires, de se couvrir un peu.
— N'aimez- vous pas le soleil, monsieur Spinell ?
— N'étant pas peintre...
Il n'acheva pas sa phrase, et reprit un instant après :
— Cet épais nuage d'un blanc gris annonce peut-être le dégel pour demain. Au surplus, je ne vous conseille pas de continuer votre ouvrage, chère madame.
— Soyez tranquille, je n'y pense guère. Mais qu'allons-nous faire ?
Il s'était assis en face du piano, sur le tabouret tournant, un bras appuyé sur la partie supérieure de l'instrument. — De la musique !... dit-il. On vou-
drait parfois entendre un peu de musique ! Ici, les enfants anglais chantent quelquefois des niggcr sofi^s, mais c'est tout.
— Hier après-midi, Frâulein von Osterloh a joué à toute vitesse les ClocJies du Monastère, remarqua la femme de M. Kloten'ahn.
— Mais vous jouez du piano, chère madame, dit-il en insistant et en se levant... Vous faisiez autrefois de la musique, chaque jour, avec votre père.
— Oui, monsieur Spinell... Autrefois ! Aux temps du jet d'eau, vous savez...
— Faites-en aujourd'hui ! supplia-til ; faites-nous entendre quelques mesures. Si vous saviez...
— Le médecin de la maison, ainsi que le docteur Leander, nie l'ont expressément défendu, monsieur Spinell.
— Ils ne sont là ni l'un ni l'autre !
Nous sommes libres... Vous êtes libre, chère madame ! Quelques accords inoffensifs !...
— Non, monsieur Spinell, impossible !... Qui sait quels prodiges vous attendez de moi? Et j'ai tout oublié, croyez-moi. Je ne sais à peu près rien de mémoire.
— Oh ! jouez donc alors cet à peu près rien. D'ailleurs, voici des morceaux disposés sur le piano. Non, ceci n'est rien ; mais voici du Chopin...
— Chopin !
— Oui, les Nocturnes. Il ne me reste plus qu'à allumer les bougies...
— Ne me demandez pas de jouer, monsieur Spinell ! Cela m'est défendu.
Si cela devait me faire du mal ?
Il se tut. Sur ses grands pieds, en longue redingote noire, les cheveux grisonnants, glabre, il se tenait debout dans la clarté des bougies, les mains pendantes.
— A présent, je ne supplierai plus, finit-il par dire à voix basse. Si vous craignez que cela vous fasse du mal, chère madame, laissez la beauté morte et muette qui sous vos doigts pourtant eût chanté pathétiquement. Cependant, vous n'avez pas toujours été aussi raisonnable, bien au contraire. Vous n'avez pas eu ce souci de votre corps ; vous avez montré une volonté tenace quand vous abandonnâtes la fontaine et déposâtes la couronne d'or...
« Ecoutez, dit-il après une pause, et sa voix baissa davantage. Si vous vous asseyiez ici et jouiez, comme autrefois, quand votre père était à vos côtés, avec son violon qui chantait à vous faire pleurer... peut-être que l'on verrait encore briller dans vos cheveux la petite couronne d'or... ?
— Vraiment ? interrogea-t-elle en souriant, et en même temps sa voix
faiblit ; le mot mourut sur ses lèvres. Elle toussota, puis demanda :
— Sont-ce les Nocturnes de Chopin que vous avez là ?
— Oui. Le cahier est ouvert et tout est prêt.
— Eh bien ! je vous en jouerai un pour l'amour de Dieu, dit-elle. Mais un seul, entendez-vous? D'ailleurs, vous en aurez vite assez.
Elle se leva, rangea son ouvrage et alla vers le piano. Elle s'assit sur le tabouret, sur lequel étaient posés quelques cahiers de musique reliés, disposa les candélabres et feuilleta le cahier. M. Spinell avança sa chaise à côté d'elle comme un professeur.
Elle joua le Nocturne en mi bémol majeur, opus. 9, n» 2. Si vraiment elle avait quelque peu désappris, elle avait du*^posséder une admirable technique.
Le^piano était médiocre. Mais, dès les
premiers sons, elle usa de l'instrument avec un goût très sûr. Elle faisait valoir les nuances avec art. Son toucher était à la fois ferme et doux. Sous ses doigts, la mélodie chantait avec sa suprême suavité.
Elle portait la robe qu'elle avait mise le jour de son arrivée. Son lourd corsage froncé orné d'arabesques de velours accentuait la finesse divine de la tête et des mains. Pendant qu'elle jouait, l'expression de son visage ne changeait pas, mais le contour des lèvres devint plus apparent, tandis que l'ombre creusait ses yeux.
Lorsqu'elle eut fini de jouer, elle posa ses mains sur ses genoux et continua de regarder le cahier qu'elle avait devant elle. M. Spinell était resté assis, muet et immobile.
Elle joua encore un Nocturne, puis un deuxième, puis un troisième. A la
72 rRISTAN
fin, elle se leva, mais pour chercher, sur le dessus du piano, d'autres cahiers. A ce moment, M. Spinell eut l'idée d'examiner les deux cahiers recouverts de carton noir qui se trouvaient sur le tabouret. Soudain, un son indistinct s'échappa de sa poitrine, tandis que ses grandes et belles mains palpaient l'une des partitions abandonnées :
— Ce n'est pas possible !... Ce n'est pas vrai !... s'écriait-il... Et cependant, me tromperais-je ?... Savez-vous ce que c'est?... Savez-vous ce qui se trouve ici ?... Ce que je tiens dans mes mains ?...
— Quoi donc ? fit-elle.
Il lui montra le titre, sans prononcer un mot. Il était blême ; il fit choir la partition et regarda la jeune femme, les lèvres tremblantes et murmura :
— Vraiment? Comment se fait-il?...
— Eh bien ! passez-le-moi, dit-elle simplement.
Elle plaça la partition sur le pupitre, s'assit et, après un moment de silence, joua la première page.
M. Spinell était assis à côté d'elle, le corps penché en avant, les mains entre les genoux plies, la tête baissée. Elle joua le prélude avec une infinie et obsédante lenteur, entrecoupant les traits de très longues pauses.
Mais voici que le motif du Désir, voix solitaire et errante, dans la nuit élève alors sa plainte. Le silence, puis l'attente. On lui répond : c'est la même voix hésitante, mais plus claire et plus douce. Un nouveau silence.
Ici, l'admirable sforzato en sourdine qui dévoile les délicieuses exigences de la passion. Le motif d'amour s'élève alors, pâmé d'extase, jusqu'au tendre enlacement, s'évanouit doucement, tandis que, avec leurs chants graves d'un enivrement douloureux, les violon-
celles font leur entrée et dirigent la mélodie.
L'exécutante s'efforçait, non sans succès, d'exprimer toutes les nuances de l'orchestre sur l'instrument pitoyable.
On reconnaissait les violons qui, dans leur lent crescendo^ chantent avec une précision éclatante. Elle jouait avec la piété d'un prêtre au moment de l'élévation, humble et prosternée. Voici que le mystère s'accomplit...
Deux forces, deux êtres ravis en extase cherchent à se rapprocher dans la souffrance et dans la félicité. Ils s'enlacent avec le désir frénétique de l'éternité et de l'infini.
Le prélude jeta ses dernières étincelles, puis s'éteignit. Elle cessa de jouer au moment où, sur la scène, le rideau s'écarte, et continua de regarder la partition sans une parole.
Entre temps, M^® la conseillère
Spatz avait atteint le degré d'ennui où la face se décompose, où les yeux sortent de leur orbite et qui donne une expression cadavérique et terrifiante.
De plus, ce genre de musique agissait sur les nerfs de son estomac. Elle craignait les effets de sa dyspepsie et les crampes stomacales.
— Je me vois obligée de regagner ma chambre, dit-elle faiblement. Adieu, je pars.
Et elle s'en alla. Le crépuscule, depuis longtemps, était descendu.
Au dehors, la neige tombait serrée et sans bruit sur la terrasse. Les deux bougies répandaient une clarté vacillante et faible.
— Le second acte, murmura ^L Spinell.
Elle tourna les pages et se remit à jouer :
Le son du cor s'est déjà éteint dans
le lointain. Mais qu'est ceci ? Est-ce le bruissement du feuillage, le suave murmure de la source ? Déjà la nuit a versé son silence sur les bois et les maisons. Nulle supplication ne parvient plus à réprimer l'impétueux Désir. C'est l'heure sacrée. Les lumières se sont éteintes. Soudain, le motif de la Mort, dans une étrange tonalité en sourdine, s'apaisa, pour laisser planer le désir impatient des amants. On eût dit des voiles blancs qui flottaient dans la nuit où déjà s'approche la mort, les bras grands ouverts.
O joie infinie et insatiable de l'amour dans l'éternel au-delà ! Délivrance des torturantes erreurs et des entraves de l'espace et du temps ! Tu et je ne forment plus qu'un ; le tien, le mien sont un sublime délice. Le philtre, par sa vertu magique, a sanctifié le regard des amants. L'illusion perfide du jour pou-
vait encore les désunir par son glorieux mensonge ; mais celui qui a aimé la nuit de la mort, qui a entrevu son doux mystère, conserve au milieu des mirages de la lumière un unique regret, celui de la nuit sacrée, éternelle, véritable, celle qui délivre à jamais...
O descends, nuit d'amour, donneleur l'oubli de la vie tant souhaité ; abîme-les dans l'extase et délivre-les du monde, spectre décevant ! Voyez, les dernières lueurs ont disparu ! La pensée, la conscience se dissout dans le divin crépuscule qui s'étend sur le monde et sur les tourments de l'illusion. Tout pâlit, tout s'éteint au fond de mes yeux ravis. J'étais le prisonnier des mensonges du jour. Ah ! combien ils ont trompé mon désir et quel supplice inapaisé ce fut ! A présent, merveilleux délire !
« C'est moi-même qui suis le monde! »
Et alors, retentit le sombre cri de Brangaine : « Attention ! » suivi d'un chant inouï de violons.
— Je ne comprends pas tout, monsieur Spinell, mais je devine en grande partie. Que signifie : « C'est moi-même qui suis le monde » ?
Il le lui expliqua d'une voix basse et brièvement.
— Oui, c'est cela. Mais comment se fait-il que vous, qui comprenez si bien, ne jouiez pas ?
Chose curieuse, cette question innocente le troubla. Il rougit, se tordit les mains et s'affaissa pour ainsi dire sur sa chaise.
— Les deux choses coïncident rarement, dit-il enfin douloureusement. Non je ne joue pas. Mais continuez.
Et elle continua de faire entendre les chants enivrés du drame.
L'amour peut-il jamais mourir ?
L'amour de Tristan pour Iseult, l'amour d'Iseult pour Tristan ? La mort n'atteint pas ce qui est éternel. Qu'est-ce qui peut subir la mort, sinon ce qui nous trouble et nous sépare ? Tristan « et )> Iseult. Cet « et » est leur lien d'amour... Si cette syllabe *> et " était anéantie, la mort de Tristan ne seraitelle pas la mort même d'Iseult ?
Dans un duo mystérieux, ils s'unissent avec le frénétique espoir de la mort et de l'amour, de l'union sans fin, éternelle, dans la nuit sans limite. Douce nuit ! Eternelle nuit d'amour !
Pays du bonheur suprême !
Celui qui te regarde ou te devine peut-il voir sans terreurs approcher le réveil? Dompte la peur, aimable mort!
Donne aux impatients l'inhni repos !
O mystérieuse signification du rythme chromatique qui rejoint la science métaphysique !
Comment la comprendre ? Comment se refuser ces délices, loin du soleil, loin du jour et des navrantes désillusions qu'il amène ? Une douce aspiration sans ombres décevantes, de suaves désirs sans angoisses, un trépas auguste sans soupir, un évanouissement sans langueur, l'ivresse d'un long rêve dans des espaces sans limites. Moi, Iseult ! toi Tristan ! je ne suis plus Tristan et tu n'es plus Iseult !...
Alors, brusquement, se passa quelque chose d'effrayant. L'exécutante interrompit son jeu, porta la main à ses yeux et scruta l'obscurité. M. Spinell, autour de sa chaise, marchait fiévreusement. La porte du fond qui donnait accès au corridor venait de s'ouvrir, et une ombre grise soutenue par une autre ombre apparut dans la chambre.
C'était la femme du pasteur Hohlenrauch, celle qui avait mis dix-neuf
TRISTAN 8i
enfants au monde et qui avait perdu l'esprit. Vu son état de santé, elle n'avait pu assister à la partie de traîneaux et elle avait profité de l'heure du soir pour faire sa ronde habituelle à travers l'établissement. Elle avançait au bras de son infirmière sans lever les yeux. Elle parcourut ainsi le fond du salon en tâtonnant et disparut par la porte opposée, muette, l'œil hagard.
Le silence planait.
— J'ai reconnu la femme du pasteur Hohlenrauch, dit M. Spincll.
— Oui, cette pauvre M"^^ Hohlenrauch.
Puis elle tourna les pages et acheva la partition, la mort d'amour d'Iseult.
Combien ses lèvres étaient décolorées et combien l'ombre creusait ses yeux ! Au-dessus des sourcils, sur son front diaphane, la petite veine d'un bleu pâle apparaissait plus molle. Ses
doigts agiles exécutaient la sublime délivrance, le suprême anéantissement.
Un instant le motif du désir inassouvi reparut, s'exalta, se fondit dans une harmonie profonde, s'éteignit, se perdit. Puis ce fut le silence.
Tous deux, la tête inclinée sur le côté, écoutaient dans le lointain.
— Voici les grelots, dit M^^ Klôteryahn.
— Voici les traîneaux, dit-il, je m'en vais.
Il se leva et traversa la chambre.
Ayant atteint la porte, il s'arrêta, marcha doucement, jetant partout un regard inquiet. Au bout de quinze à vingt pas, ses genoux fléchirent, et il s'agenouilla, sans voix. Sa longue redingote noire s'étalait sur le sol. Il porta ses mains fermées sur la bouche ; ses épaules tressaillirent.
Elle restait assise, les mains sur ses
genoux, la tête en avant, le dos tourné au piano tout en le regardant. Un sourire énigmatique tourmentait son visage, ses yeux épiaient, pensifs, et si las dans la demi-obscurité.
Le bruit des grelots et des fouets retentit au loin, se rapprocha ; bientôt on entendit des voix humaines confuses.
La partie de traîneaux, dont on s'entretint longtemps encore, avait eu lieu le 26 février. Le 27, ce fut un jour de dégel. Tout fondit, dégoutta, ruissela, et la femme de M. Kloteryahn se portait à merveille.
Au 28, elle fut prise d'un k'i;er crachement de sang... bien k'ger et cependant... Elle se sentit extrêmement faible, comme elle n'avait jamais été jusque-là, et s'alita. Le docteur Leander vint
l'examiner ; son visage prit une expression grave. Il prescrivit ce que la science ordonne en pareil cas : de la glace par petits morceaux, de la morphine et le repos le plus absolu. Trop occupé par ailleurs, il renonça les jours suivants à la traiter et la confia au soin du docteur Mûller, qui se chargea d'elle avec la plus grande bonté. C'était un homme tranquille, au visage pâle, insignifiant et mélancolique, dont l'activité modeste et obscure était consacrée aux cas anodins comme aux cas désespérés.
Son avis, qu'il ne cachait pas, était que le ménage Kloteryahn était séparé depuis bien longtemps, et qu'il était désirable que M^^^ Kloteryahn revît M. Kloteryahn à Einfried, si ses affaires florissantes le lui permettaient.
On pourrait lui écrire, lui envoyer peutêtre un télégramme... Et si l'on ame-
nait le jeune Antoine, si bien portant — sans compter l'intérêt qu'y prendraient les médecins — la jeune mère serait heureuse et réconfortée.
C'est ainsi que M. Kloteryahn fit un beau jour son apparition. Il avait reçu le télégramme du docteur Millier et arrivait des bords de la Baltique.
Il descendit de voiture, réclama du café et des petits pains, et parut déconcerté :
— Monsieur, dit-il, qu'y a-t-il ?
Pourquoi me rappelle - 1 - on auprès d'elle ?
— Parce que la chose nous a semblé désirable, répondit le docteur Miiller ; il est bon que vous soyez auprès de votre femme.
— Désirable... désirable... Mais nécessaire aussi ? Je regarde à l'argent, monsieur ; les temps sont durs et les voyages chers. Ne pouvait-on pas me
dispenser de faire ce voyage ? S'il s'était agi des poumons, par exemple, je ne dis pas ; mais, grâce à Dieu, ce n'est que le larynx.
— Monsieur Klôteryahn, dit le docteur Mûller doucement, le larynx est, premièrement, un organe important...
Il se contenta d'un « premièrement )' qui ne fut pas suivi d'un « secondement ».
Une personne richement enveloppée d'une étoffe écossaise rouge et or venait de faire en même temps que M. Klôteryahn, son entrée dans Einfried. Dans ses bras, elle portait le jeune Antoine Klôteryahn, le petit enfant bien portant. Personne en effet n'aurait pu contester que le bébé ne jouît d'une santé merveilleuse. Rose et blanc, habillé de frais et avec coquetterie, il était gros et fleurait bon. Il pesait de tout son poids sur les bras
nus et rouges de sa bonne, bien repu de lait, criant et s'abandonnant à tous ses instincts.
De la fenêtre de sa chambre, l'écrivain Spincll avait observé l'arrivée du jeune Klotcryahn. Il avait fixé sur l'enfant un regard singulier et voilé, et cependant perçant, tandis qu'on le transportait de la voiture à la maison. Longtemps après, demeuré à la même place, son visage conservait la même expression.
A partir de ce moment, il évita autant que possible de rencontrer le jeune Antoine Klotcryahn. M. Spinell se renfermait dans sa chambre et « travaillait ".
C'était une chambre démodée, simple et distinguée, comme tout le reste d'Kinfried.
La commode massive était ornée de
têtes de lions en métal. Le trumeau ne formait pas une glace unie, mais était composé de nombreux carrés réunis par des lamelles de plomb. Aucun tapis ne recouvrait le carrelage d'un bleu vernis, sur lequel les pieds raides des meubles se prolongeaient en reflets clairs.
La vaste table de travail était placée auprès de la fenêtre. M. Spinell avait refermé les rideaux jaunes pour donner plus d'intimité.
Dans ce crépuscule doré, il écrivait, penché sur son secrétaire, toutes ces nombreuses lettres qu'il expédiait chaque semaine et qui restaient généralement sans réponse.
Une feuille large et épaisse se trouvait devant lui, qui portait dans un angle un paysage gauchement dessiné sous lequel on pouvait lire le nom de Detîev Spinell, en caractères art nouveau.
Il la remplissait d'une écriture soignée :
'( Monsieur, lisait-on, si je vous adresse les lignes suivantes, c'est que je ne puis faire autrement. Car ce que j'ai à vous dire me déborde, me tourmente et me fait trembler ; les mots qui se précipitent en torrents et avec une telle impétuosité m'étoufFeraient si je ne pouvais me décharger par ce moyen... »
A dire vrai, l'expression : torrent, n'était pas juste, car Dieu sait ce que M. Spincll entendait par là ! Les mots ne semblaient pas se précipiter en torrents chez celui dont le métier ordinaire consistait à écrire. Bien au contraire, il avait de la peine à s'exprimer. Celui qui l'aurait vu aurait pu constater qu'un écrivain est un homme qui écrit difficilement, comme tout le monde. Deux doigts effilés attrapèrent
un poil singulier qu'il avait sur la joue et qu'il tortilla pendant un quart d'heure. Pendant ce temps, ses yeux scrutaient le vide sans qu'il pût avancer d'une ligne. Il écrivit alors quelques mots, puis s'arrêta à nouveau. La forme en vérité avait du poli et du brillant, mais le fond était bizarre, énigmatique et même incompréhensible.
« J'éprouve l'impérieux besoin, disait la lettre, de vous montrer ce que mes yeux ont vu depuis des semaines et que je qualifierai de vision ineffaçable. J'ai l'habitude de céder à mes impulsions et je me dois de vous exposer par ces lignes ce que j'ai vu. Pour cette raison, écoutez-moi.
« Je ne vous dirai que ce qui est vrai et que ce qui existe et vous raconterai simplement une histoire bien courte, incroyablement révoltante.
« Je vous la raconterai sans commen-
taires, sans accuser personne et sans prononcer de jugement. C'est l'histoire de Gabrielle Eckhof, monsieur, la femme que vous nommez vôtre... et remarquez bien ceci : elle tut vôtre ; vous le lui avez prouvé, mais je suis le premier à vous faire connaître la seule vérité vraie.
« Vous souvenez-vous du jardin, monsieur, du vieux jardin toulfu derrière la grise maison patricienne ? La mousse verte croissait parmi les fentes des murailles qui clôturaient ce lieu sauvage et rêvé. Vous souvenez-vous du jet d'eau qui occupait le centre ? Des iris lilas s'inclinaient sur les bords vermoulus, et son jet blanc devisait mystérieusement sur la pierre crevassée.
Le jour d'été baissait. Sept jeunes filles formaient une guirlande autour du jet d'eau. Dans les cheveux de la septième, qui était en réalité la première,
la seule, le soleil couchant semblait avoir mis secrètement un signe brillant. Ses yeux avaient l'anxiété d'un rêve, et cependant ses lèvres claires souriaient... Ces jeunes filles chantaient. Leur visage mince apparaissait à la hauteur du jet d'eau, à l'endroit môme où la chute tombe en une courbe lasse et noble. Leur voix douce et limpide planait au haut de la danse grêle. Peut-être avaient-elles posé leurs mains délicates autour de leur genou replié, alors qu'elles chantaient...
« Vous rappelez- vous ce tableau, monsieur ? Le voyez-vous ? Vous ne le vîtes pas. Vos yeux n'avaient pas été créés pour cela, et vos oreilles ne percevaient pas la chaste suavité de la mélodie.
Si vous l'aviez vu, vous auriez dû retenir votre souffle et arrêter les battements de votre cœur, et vous auriez dû retourner dans la vie, dans votre vie,
et conserver en vous, pour le reste de votre existence, cette vision, comme un sanctuaire sacré et inviolable.
« Ce tableau était idéal, monsieur :
deviez-vous le détruire et y apporter de la laideur et d'affreuses souffrances ? La gloire du soir finissant, de la dissolution et de l'anéantissement en faisait une émouvante apothéose. Les êtres à leur déclin, trop las et trop nobles pour l'action, près de s'anéantir, font entendre un chant suprême et mélancolique comme un chant de violon...
Vites-vous les yeux de celle à qui ce chant arrachait des larmes ?
« Les âmes de ses six amies d'enfance pouvaient appartenir à la vie, mais la sienne appartenait à la beauté et à la mort.
« Vous avez contemplé cette beauté de la mort pour la convoiter. N'otre cœur n'a connu ni crainte ni respect
devant son caractère sacré. Il ne vous suffisait pas de la contempler, il vous fallut la posséder, jouir d'elle, la profaner... Vous montrâtes du goût dans votre choix ! Mais vous n'êtes qu'un gourmand, monsieur, un gourmand plébéien, un paysan qui a du goût.
« Je vous prie d'observer que je ne veux vous offenser en aucune façon.
Ne prenez pas mes paroles pour des injures ; ce n'est qu'une constatation, la simple constatation psychologique de votre personnalité primitive et inintéressante. Je suis poussé à vous le dire pour expliquer votre conduite, car ma seule mission sur la terre consiste à appeler les choses par leur nom et à déchirer violemment les voiles de l'inconscience. Le monde est rempli de « types inconscients » comme je les appelle, et je ne supporte pas ces types inconscients. Je ne supporte pas ces
gens bornés, ignorants et sans connaissance de la vie, qui m'entourent et qui sont d'une naïveté irritante ! Je suis poussé, par un besoin irrésistible, à les démasquer et à crier la vérité à tous, — autant que mes forces me le permettront, — insoucieux si mes paroles seront suivies d'effet ou non, si elles apporteront de la consolation ou de la douleur. Vous êtes, monsieur, je l'ai dit, un gourmand plébéien, un paysan qui a du goût. A vrai dire, vous êtes d'une forte constitution et vous avez un extérieur trivial. Par la fortune et par ks habitudes, vous êtes devenu un barbare d'une corruption nerveuse qui ne s'est jamais vue, accompagnée d'une cupidité raffinée. Sans doute avezvous fait claquer la langue, comme devant une soupe savoureuse ou un plat rare, et vous avez décidé de vous approprier Gabrielle Eckhof... Mais vos
désirs vous ont égaré. Du jardin touffu, vous avez conduit cet ange dans la vie et dans sa laideur. Vous lui avez donné votre nom vulgaire et vous avez fait d'elle une épouse, une maîtresse de maison et une mère. Vous avez souillé cette suprême fleur de la mort en la soumettant aux exigences quotidiennes.
Aujourd'hui la nature, méprisable et peu commode idole qui ne soupçonne pas votre profonde infamie, s'émeut dans votre conscience paysanne.
« Encore une fois : que se passa-t-il ? Celle dont les yeux sont un rêve anxieux vous donna un enfant qui est la survivance de son père. Elle vous le donna avec son sang et avec sa vie, et elle se meurt. Elle se meurt, monsieur.
« Toute ma préoccupation a été qu'elle ne mourût pas de votre infamie, mais délivrée de l'abîme d'horreurs où vous l'avez plongée, qu'elle mourût du
moins fière et ht-ureiisc sous les baisers mortels de la beauté.
« Vous, vous n'étiez occupé qu'à tuer le temps avec des chambrières, dans des corridors discrets.
« Mais votre enfant, le fils de Gabrielle Eckhof, prospère, vit et triomphe. Il est probable qu'il continuera l'existence qu'aura menée son père ; il sera commerçant, contribuable et grand mangeur. Il sera soldat, peut-être, ou fonctionnaire, un solide soutien de l'Etat, un inconscient. Dans tous les cas une créature normale, sans scrupule, importante, forte et bête. Croyez, monsieur, que je vous hais, vous et votre enfant, comme je hais la vie banale, ridicule et cependant triomphante, que vous représentez et qui est l'éternelle antithèse et l'ennemie de la beauté.
Je ne vous dirai pas que je vous méprise. Je ne le puis pas, et je suis sin-
cère. Vous êtes le plus fort. Dans ce combat, je ne puis vous opposer que les nobles armes et les instruments de la vengeance des faibles : l'esprit et la parole.
« Aujourd'hui je m'en suis servi, car cette lettre, — ici je suis sincère encore, monsieur, — n'est pas un acte de vengeance. Ce ne sont que des mots tranchants, étincelants et suffisamment bons pour vous atteindre, pour vous faire sentir une force étrangère, pour ébranler un instant votre robuste tranquillité : je triompherai.
0 DeTLEV SpINELL. )'
M. Klôteryahn frappa à la porte de M. Spinell ; il brandissait une grande feuille de papier proprement écrite et
avait l'air d'un homme résolu et énergique.
La poste avait fait son office ; la lettre avait suivi son chemin ; elle avait fait l'admirable voyage de Einfricd à Einfried et se trouvait dans les mains du destinataire. Il était quatre heures de l'après-midi.
Quand M. Kloteryahn entra dans la chambre, M. Spinell était assis sur le canapé, occupé à lire son propre roman dont la couverture s'ornait de dessins enchevêtrés. Il se leva et constata l'étonnemcnt de son visiteur.
— Bonjour, dit M. Kloteryahn. Excusez-moi de vous déranger... Mais puis-je vous demander si c'est vous qui avez écrit ceci ?
En même temps, il tenait en l'air de la main gauche la grande feuille proprement écrite, qu'il frappa du revers de la main droite si fortement que
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le papier craqua. Puis il enfonça sa main droite dans la poche de son large pantalon, inclina la tête sur le côté et ouvrit la bouche, comme font certaines gens qui écoutent.
M. Spinell eut un sourire particulier ; il sourit avec prévenance, un peu troublé, comme s'il voulait s'excuser, puis il porta la main au front, parut se souvenir et dit :
— Ah !... c'est juste... oui... je me suis permis...
Le fait est qu'il avait dormi ce jour-là jusque vers midi. Il souffrait de la tête, se sentait nerveux et incapable de disputer.
L'air printanier qui entrait dans la chambre lui donnait de la langueur et le plongeait dans le désespoir. Ceci doit être mentionné pour expliquer sa conduite niaise pendant la scène qui suivit.
— C'est ainsi ! Ah ! ah ! Bien ! dit M. KlÔteryahn, qui, après avoir lâché cette phrase de pure forme, enfonça son menton dans la poitrine, fronça les sourcils, allongea les bras et fit d'autres gestes analogues bien inutiles.
Dans le contentement de sa personne, il exagéra quelque peu. Le résultat, en fin de compte, ne répondit pas complètement à cette mimique. Néanmoins, M. Spinell était assez pâle.
— Fort bien, répéta M. Klôter^'ahn.
Aussi je vous répondrai de vive voix, mon cher. Etant données les circonstances, je trouve idiot d'adresser une lettre de plusieurs pages à quelqu'un avec qui l'on peut parler à toute heure!...
— Donc... idiot... dit M. Spinell en souriant, en s'excusant quasi humblement.
— Idiot ! répéta M. Klotcryahn, et il secoua fortement la tête, pour mon-
trer combien il était sûr de son fait. Et je ne parlerais même pas de ce méchant griffonnage dont je ne me servirais pas pour envelopper ma tartine, s'il n'éclaircissait certaines choses que je n'avais pas comprises jusqu'ici, certains changements... D'ailleurs, cela ne vous regarde pas et n'a rien à voir ici. Je suis un homme actif, et j'ai autre chose à faire que de m'occuper de vos inqualifiables billevesées.
— J'ai écrit des « inqualifiables billevesées » ? dit M. Spinell, et il se redressa.
Ce fut le seul instant, au cours de cet entretien, où il montra une certaine dignité.
— ... Inqualifiables !... répliqua M. Kloteryahn, et il jeta un coup d'oeil sur le manuscrit. Vous avez une bien mauvaise écriture, mon cher ; je ne voudrais pas vous employer dans mes
bureaux. A première vue, elle paraît nette. Mais, à la lumière, elle est pleine de trous et de lettres vacillantes. Mais c'est là votre affaire, et cela ne me regarde pas. Je suis venu pour vous dire, premièrement, que vous êtes un polichinelle — vous devez le savoir, je suppose ; de plus, vous êtes un grand poltron et je n'ai pas besoin de m'étendre davantage pour vous en donner la preuve. Ma femme m'a écrit une fois que jamais vous ne regardiez les femmes en face, mais que vous jetiez sur elles un regard furtif pour emporter d'elles une vision idéale, par crainte de la réalité. Elle a malheureusement cessé de me parler de vous dans ses autres lettres, car j'aurais appris d'autres histoires sur votre compte ! Voici ce que vous êtes : sous le couvert du mot beauté, vous abritez de la lâcheté, de la dissimulation et de l'envie. C'est
pour cette raison que votre remarque effrontée sur les « corridors discrets » qui devait me blesser m'a simplement amusé !
« Eh bien ? Suis-je parvenu à « expliquer votre conduite », pauvre homme, bien que ce ne soit pas chez moi une « vocation infaillible »? Ah ! ah !...
— J'ai écrit « vocation irrésistible », rectifia M. Spinell ; puis il se tut.
Il était là abandonné, comme un grand écolier pitoyable et grisonnant.
— Irrésistible, infaillible... Vous êtes un infâme poltron, vous dis-je. Chaque jour vous me voyez à table, vous me saluez et me souriez. Vous me passez les plats et me donnez le Malhzeit avec un sourire. Et un beau jour, vous me jetez à la tête un chiffon de papier couvert d'absurdes injures. Oh ! oui, par écrit, vous avez du courage. S'il ne s'agissait que de cette lettre ridicule !
mais vous avez intrigué derrière mon dos. A présent, je comprends très bien... quoique vous ne puissiez songer à en tirer profit ! Si vous nourrissez l'espoir d'éveiller un caprice chez ma femme, vous faites fausse route, mon estimé monsieur ; ma femme est bien trop raisonnable pour cela. Xe vous imaginez donc pas que vous m'avez témoigné de la froideur à mon arrivée ici avec mon enfant ; ce serait le comble de l'absurdité. La vérité, c'est qu'en n'embrassant pas le petit vous avez agi par prudence. Eh oui ! vous pouviez croire que ce n'était pas le larynx qui était atteint, mais les poumons...
Et, dans ce cas, on ne sait pas... bien qu'il reste à prouver d'ailleurs que ce sont bien les poumons et qu'elle « se meurt >» comme vous le dites, monsieur ! Vous êtes un âne !
A ce moment, M. Kloteryahn fit
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un effort pour régler sa respiration.
Il était entré dans une grande colère et agitait continuellement en l'air l'index de sa main droite, après avoir fait passer la lettre dans sa main gauche.
Son visage, entre ses blonds favoris à l'anglaise, était affreusement rouge et son front assombri était barré de veines gonflées.
— Vous me haïriez, continua-t-il, et vous me mépriseriez, si je n'étais pas le plus fort... Mais je le suis, que diable ! J'ai le cœur bien placé, tandis que le vôtre vous manque. Je vous bâtonnerais vigoureusement, perfide idiot, si ce n'était pas défendu. Mais il n'est pas dit, mon cher, que j'accepterai sans façon ainsi vos invectives... Mon nom est honorable, monsieur, et sans doute à cause de mon mérite. Mais vous, trouveriez- vous quelqu'un qui vous fasse crédit d'un liard ?
Je vous laisse discuter cette question avec vous-même, vagabond fainéant !
Contre vous, on doit procéder légalement. Vous êtes un danger public !
Vous rendez les gens fous !... Toutefois, n'imaginez pas que vous ayez réussi cette fois, homme sournois ! Je ne me laisse pas évincer par des individus de votre espèce. J'ai le cœur bien placé...
M. Kloteryahn était hors de lui.
Il criait et répétait qu'il avait le cœur bien placé.
Il reprit le texte de la lettre :
— « Elles chantaient >^ ! Point à la ligne. Elles ne chantaient pas, monsieur ! Elles faisaient du crochet ! <* Vîtes vous ce tableau ? », écrivez-vous, • le vîtes-vous .'' » Naturellement je l'ai vu, mais je ne comprends pas pour quelle raison je devais cesser de respirer et m 'enfuir. Je ne regarde pas la femme
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d'un regard furtif, moi ! Je la regarde en face, et quand elle me plaît, qu'elle m'agrée, je la fais mienne !...
On frappa, on frappa successivement et rapidement neuf à dix fois à la porte. Ce bruit insolite fit taire M. Klôteryahn.
Une voix sans timbre et pressée disait d'un trait :
— Monsieur Kloteryahn ! Monsieur Klôteryahn ! Ah ! Monsieur Kloteryahn est-il là?...
— Restez dehors, dit M. Kloteryahn de mauvaise humeur. Qu'y a-t-il ? Je suis en conversation.
— Monsieur Kloteryahn, dit la voix tremblante et brisée, vous devez venir... Les médecins sont également là...
Oh ! c'est si affreusement triste !...
D'un pas, il fut à la porte, qu'il ouvrit violemment. M^^ la conseillère Spatz était là. Elle tenait un mouchoir
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sur sa bouche tout inondé de larmes.
— Monsieur Klôteryahn, dit-elle en sanglotant... C'est affreusement triste..
Elle a eu un crachement de sang si abondant... Elle était assise tranquillement sur son lit et fredonnait un morceau de musique lorsque le sang se mit à couler, mon Dieu ! en si grande quantité !...
— Est-elle morte? s'écria M. Klôteryahn. Et, empoignant le bras de ]M"^^ la Conseillère, il l'entraîna sur le seuil. Non, elle n'est pas morte encore? Elle me reconnaîtra encore...
Elle a donc craché du sang, des poumons? des poumons, n'est-ce pas?...
Gabrielle ! dit-il soudain avec des yeux pleins de larmes.
Il donnait l'impression d'un homme bon, chaleureux et humain.
— Oui, j'arrive ! dit-il, et a grands pas il entraîna hors de la chambre
et à travers les corridors M^^ la Conseillère.
Au loin, on entendait encore sa voix qui demandait :
— Elle n'est pas morte, n'est-ce pas?... Des poumons, quoi.^..
M. Spinell, quand M. Kloteryahn disparut, était resté à la même place, et il regardait à travers la porte ouverte. Il finit par faire quelques pas, puis il écouta au loin. Mais tout était silencieux ; alors il referma la porte et rentra dans sa chambre.
Pendant un certain temps, il se regarda dans la glace. Il se dirigea ensuite vers sa table de travail, prit sur une étagère un flacon de cognac et un petit verre et but ; ce que l'on ne pouvait
blâmer. Puis il s'étendit sur le canapé et ferma les yeux.
Le vasistas était ouvert. Au dehors, les oiseaux gazouillaient dans le jardin d'Einfried. Dans leur chant tendre et hardi, tout le printemps s'exprimait.
M. Spinell dit tout bas comme en songe : « Infaillible vocation... " Alors il remua la tête de droite à gauche, il aspira l'air par la bouche comme à la suite d'une violente douleur névralgique.
Il lui était impossible de retrouver son calme ni de se recueillir. On n'est pas fait pour supporter d'aussi violentes émotions ! Enfin, nous ne dirons pas comment M. Spinell se décida à se lever, affaire de se détendre et de
prendre l'air. Il prit son chapeau et sortit de la chambre. Quand il eut quitté la maison et qu'il se sentit enveloppé par l'air doux et aromatisé, il tourna la tête et parcourut lentement du regard la bâtisse jusqu'à une certaine fenêtre dont les rideaux étaient baissés. Il contempla longtemps cette fenêtre avec des yeux profonds, sérieux et sombres. Puis, les mains derrière le dos, il marcha sur le chemin de gravier. Il marcha dans une profonde mélancolie.
Les plates-bandes étaient encore recouvertes de paille ; les arbres et les buissons étaient dépouillés ; mais la neige avait disparu ; les chemins conservaient de-ci, de-là, des traces d'humidité. Le grand jardin avec ses grottes, ses berceaux et ses pavillons, était magnifiquement inondé de lumière par ce déclin d'après-midi, avec ses ombres
violentes et foncées. Dans une clarté d'or, la sombre ramure des arbres se détachait vigoureusement et délicatement sur un ciel clair. C'était l'heure où le soleil se décompose et n'est plus qu'un vague disque déclinant, dont les feux lassés et doux peuvent être supportés par la vue.
M. Spinell ne vit pas le soleil ; le chemin qu'il suivait le dérobait à ses yeux. Il marchait la tête baissée et fredonnait un air de musique, une courte phrase plaintive qui montait progressivement, le motif du Désir...
Soudain, sa respiration se fit courte et convulsive ; il resta cloué sur place. Il fronça les sourcils ; ses yeux agrandis regardèrent droit devant eux avec une expression terrifiée. Le chemin taisait un coude ; il se laissa guider par le soleil couchant.
Traversé par deux raies de nuages
liserés d'or, le soleil énorme s'inclinait dans le ciel. Il embrasait le sommet des arbres et répandait sa splendeur rouge et jaune sur le jardin.
Et, au milieu de cette transfiguration d'or, dans la prodigieuse auréole du disque, une plantureuse personne habillée d'un écossais rouge et or se détachait sur le chemin. La main droite appuyée sur la hanche, elle poussait de la main gauche une gracieuse voiture d'enfant qu'elle berçait de temps en temps. Dans cette voiture, un enfant était assis : le jeune Antoine Kloteryahn, le fils de Gabrielle Eckhof !
Il était vêtu d'un manteau de castorine blanche ; il trônait magnifique, joufflu et sage, au milieu de ses coussins. Ses yeux rieurs rencontrèrent ceux de M. Spinell. Le romancier voulut se retirer, mais il avait trouvé son maître et, subjugué par cette apparition, il
continua sa promenade... Ce qu'il y eut d'affreux, c'est qu'Antoine Kloteryahn se mit à rire et à pousser des cris de joie, des cris aigus et inarticulés.
Qu'avait-il ? Les formes noires qu'il avait devant lui lui donnaient-elles cette sauvage gaîté ? Ou bien n'était-ce qu'un accès de bien-être animal ?
D'une main, il tenait un anneau en os et de l'autre, un hochet de métal.
Dans la clarté du soleil, il tendait les deux objets avec des transports de joie ; il les secouait et les heurtait l'un contre l'autre. On eût dit qu'il voulait effaroucher quelqu'un tout en se moquant de lui.
Ses yeux étaient à demi fermés de plaisir et sa bouche large ouverte découvrait son palais rose. Il criait en secouant la tête...
M. Spinell rebroussa chemin. 11 s'en alla, poursuivi par la joie du petit Klo-
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teryahn. Et il marchait sur le gravier avec précaution et une certaine raideur gracieuse du bras. Ses pas étaient hésitants comme ceux de quelqu'un qui veut dissimuler sa fuite.