‹ Tristesse d'Olympio;Chapitre 10 sur 10 · VS · texte numérisé non relu

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LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE de la

(( Tristesse (rOlympio »

Ce manuscrit fut donné par Victor Hugo à Juliette Drouet, ainsi qu’en témoignent les trois lignes jetées par lui transversalement dans l’angle supérieur gauche de la première page : « pour ma Juliette — écrit après aooir oisité la aallée | de Bièore en. octobre 1837. » En 1916, il a été remis à la Bibliothèque Nationale par les héritiers de M. Louis Koch, neveu et héritier lui-même de Juliette Drouet. M. Gustave Simon en avait, antérieurement, obtenu communication pour l’établissement de son édition des Rayons et des Ombres : dans ses notes critiques, il s’était borné à en indiquer les principales variantes.

Placé en 1916 dans le volume conservant les autographes du recueil ; Les Rayons et les Ombres, ce précieux document y a été interfolié sur onglets entre la page 175 et la page 176. Il comprend sept feuillets qui furent alors paginés de 175^ à 175^, à l’encre noire, dans l’angle droit supérieur ;

auparavant, dans ce inêine angle, la pagination avait été chillrée an crayon : I à 7. Dans l’angle droit, an bas de chaque feuillet, on lit une antre pagination cbilîrée à l’encre ronge : 52 à 58 ; elle semble indiquer que Jidiette avait constitué à son usage un recueil autographe de tous les poèmes que V, Hugo lui avait dédiés.

Le papier est bleu pâle et laisse lire en filigrane la marcpie : J. Whatmaii. Les feuillets ■ — pareils à ceux d’une feuille double de papier à lettre — sont assemblés deux par deux ; Victor Hugo les a numérotés, de deux en deux, dans l’angle supérieur gauche : J -2-3-4 ; ces chiffres sont tracés de la même encre c{ue la dédicace à Juliette et les corrections ou additions.

L’essai précédent a utilisé les principales indications ({ue fournit l’étude attentive de ce manuscrit. On a cru bon cependant de les résumer ici, et de les compléter par le relevé de toutes les variantes.

1° — Le manuscrit de la Tristesse cVOhjmpio n’est pas un brouillon à proprement parler, mais une première mise au net — soit que le poète ait conqiosé ses vers la plume ou le crayon en main, soit c{u’il les ait formés ou assemblés, en jiartie ou entièrement, dans sa tête.

2° — Cette première mise au net comportait d’al)ord cent-cincjuante-quatre vers au lieu de cent-soixante-huit. V. Hugo y a ; 1° supprimé la dernière strophe de la page 1, pour la remplacer par deux strophes écrites au verso de cette page ; 2° ajouté deux quatrains au verso de la page 2, après avoir commencé, par erreur, d’en transcrire un entier, qu’il a barré, au verso de la page 4, à l’endroit même où Juliette

Drouet avait écrit an crayon « joldtre )), soit pour ra})peler à son amant la strophe cpi’elle connaissait déjà, on ])ien pour lui suggérer de la composer. (Voir pins liant, pages 82 à 87).

En transcrivant la strophe 4 de la page 1, il en avait arrêté le texte — dans sa tête on snr son brouillon — sons la forme snivante ;

Il chercha le hameau, la maison isolée,

La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée.

Le jardin, les fossés ;

Il marchait, et voyait, dans ce vallon sauvage.

Se dresser à chaque arbre au bruit de son passage L’ombre des jours passés.

Mais riiomophonie — passages, passé — qu’au moment de la composition il n’avait point aperçue, Ini apparat soudain comme il allait écrire le dernier mot de la strophe :

L’ombre des jours...

Sa plnme demenra en snspens ; l’ayant replongée dans l’encrier après avoir tronvé la correction nécessaire, il écrivit dn même trait le mot enfuis cjni terminait la strophe, et dans l’interligne, le troisième vers modifié :

Aux bordures de buis.

Il obtint ainsi la rédaction :

Il chercha le hameau, la maison isolée,

La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée Aux bordures de buis ;

Il marchait, et voyait, dans ce vallon sauvage.

Se dresser à chaque arbre au bruit de son passage L’ombre des jours enjuis.

]^e mol : jurdiii, (jiii se trouvais au troisième vers sacrifié, devenait alors <lis])oiiil)le ; et Hugo tenait à parler du jardin des Metz ; il l’éerivit donc en surcharge au mot : hameau. Correction diseulal)le sans doute : la rédaction primitive présentait les éléments de la vision dans un ordre plus logique : hameau — maison — grille ouvrant sur l’allée — puis, <à droite et à gauche, le jardin bordé par les fossés. Désormais le jardin apparaît avant la maison et la grille ; et il ne sera plus question du « hameau ».

Mais deux mots : Le aent... amorçaient, en haut de la page 2, un développement omis, ou encore mal venu (voir plus haut, p. 82). Deux strophes sont écrites d’une seule traite au verso de la page 1 ; la première transforme définitivement en élargissant le paysage ( les aergers en talus...) la strophe déjà remaniée :

Il chercha le jardin, la maison isolée

La grille d’où l’œil plonge en une oblique cdlée,

Les vergers en talus.

Pâle, il marchait. — Au bruit de son pas grave et sombre

Il voyait à chaque arbre, hélas ! se dresser l’ombre Des jours qui ne sont plus !

Il entendait frémir etc...

3" — Corrections et Variantes. (Voir plus haut, page 86).

Page 1 du manuscrit.

vers 2 : Non, l’aube souriait dans un azur sans bornes...

Correction après rature ; amenée par la répétition de souriait au vers 7 ;

Non, le jour rayonnait.

vers 7 : L’automne souriait ; les coteaux vers la plaine...

la plaine écrit en surcharge sur les plaines.

vers 11 : Et les oiseaux...

Disant peut-être à Dieu cpielcjue chose de l’iioinine Disant en surcharge sur : Jetant.

vers 15 : Le vieux saule plié.

Au-dessus, dans l’interligne :

Le vieux frêne En 1840 (texte imprimé) ; frêne.

Page 2. Vers 3 : Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire Erraient dans le jardin Au-dessus, dans l’interligne :

Couraient (car erra est encore au vers 10)

En 1840 : Couraient.

vers 8 : Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les bois pacifiques... bois écrit en surcharge sur champs (voir plus haut p. 87).

En 1840 : champs.

vers 11 : Contemplant tour à tour le ciel, face divine... Au-dessus, dans l’interligne :

Admirant (car ; il contempla est déjà au vers 7).

En 1840 : Admirant.

vers 19 : O douleur ! j’ai voulu, moi, pauvre âme troublée. Au-dessus, dans l’interligne :

... moi, dont l’âme est troublée En 1840 :

...moi dont l’âme est troublée.

vers 21 : Savoir ce qu’avait fait cette belle vallée Au-dessus, dans l’interligne :

... cette heureuse vallée.

En 1840 : ... heureuse vallée.

Page 3. Vers 1 : Que peu de temps suffit pour changer toutes choses Au-dessus, dans l’interligne :

Faut-il si peu de temps pour changer tant de

Vax 1840 :

Que peu de temps suffit etc...

vers 5 : Nos chambres de feuillage en halliers sont changées. Au-dessus, dans l’inlerligne :

de verdure

En 1840 : de feuillage.

vers 7 : Nos roses dans l’enclos...

Au-dessus, dans l’interligne :

Ses roses...

En 1840 :

Nos roses.

vers 12 (voir plus haut, p. 86).

Les chariots pesons cjui reviennent le soir Au-dessus, dans l’interligne :

— grands chars gémissons...

En 1840 :

Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.

vers 20 : Ce vallon me regarde et ne me connaît plus. Au-dessus, dans l’interligne :

Ma maison me regarde En 1840 :

Ma maison me regarde.

Page 4. Vers 3 : Et le songe qu’avaient commencé nos deux âmes. Au-dessus, dans l’interligne :

... qu’avaient ébauché...

En 1840 :

... qu’avaient ébauché...

vers 5 : Car personne ici-bas ne couronne et n’achève. Au-dessus, dans l’interligne :

complète ne termine...

En 1840 :

ne termine et n’achève.

vers 13 : D'autres auront nos champs...

Il semble que V. Hugo avail commencé d’écrire ici le vers lô :

D'autres femmes... Il se pourrail cepeiulanl que la lettre ébauchée sons le a de auront fût un p, ce qui indiquerait que le vers était d’abord tout différent : « D'autres pourront... » ? ou « prendront » ?... D’ailleurs, les deux dernières lettres de : d'cnitres, sont en sui'charge sur deux ou trois lettres qu’il est à peu près impossible de reconstituer.

Page 5. Vers 2 : Rameaux chargés de nids, grottes, sentiers, buissons. Correction après râture :

...grottes, forêts, buissons En 1840 :

forêts.

Page 5. Vers 5-6-7-8.

Première rédaction :

Nous nous comprenions tant ! Nous étions sur la terre Deux échos si rêveurs pour vos bruits et vos voix !

Et nous prêtions si bien, dans l'ombre et le mystère.

L’oreille aux mots profonds que vous dites parfois.

Deuxième rédaction, par une variante au vers 6, indiquée dans l’interligne :

Deux échos si rêveurs au bruit de votre voix !

Troisième rédaction, par des variantes aux vers 5, 6 et 7, indiquées dans l’interligne, celle du vers 6 au-dessus de la variante précédente :

Nous vous comprenions tant ! Doux, attentifs, austères.

Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix !

Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères,

L’oreille, etc...

Ce dernier texte est adopté par l’édition de 1840.

Page 6. Vers 5 :

FT s’il est quelque part, dans l’ombre où tout sommeille,

Au-dessus, dans rinlcrli^ne :

dans l’ombre où rien ne veille.

En 1840 :

...oii rien ne veille.

vers () : Deux amans sous vos bois abrilanl leurs transports.

Écrit par surcharge sur : dans vos bois En 1840 :

Deux amants sous vos fleurs.

Page 6. Vers 10 :

Les grands bois frissonnans, les rocs profonds et sourds.

La première partie du second hémistiche — les rocs profonds — est écrite en surcharge sur quelques mots qu’il est à peu près impossible de restituer : les deux puisscmis, peut-être ? vers 13 : Puis, il nous les retire. Jl éteint notre flamme.

Correction après rature :

il souffle notre flamme.

En 1840 :

il souffle.

vers 17 : Eh bien ! oubliez-nous, maison, jardins, ombrages En 1840 :

jardin (au singulier).

Page 7. Vers 1 : Nos autres passions s’éloignent avec l’âge.

Au-dessus, dans l’interligne :

Toutes les...

Les autres...

En 1840 :

Toutes les passions s’éloignent...

vers 10 : Où l’homme, sans projets, sans but, sans passion.'^-.

Au dessus, dans l’interligne :

...sans visions En 1840 :

...sans visions.

Page 7. Vers 12 : Où gisent les vertus et les illusions.

Au-dessus, dans l’interligne ;

ses verUis eL ses illusions lùi 1810 : ses vertus et ses illusions.

vers 10 : Chaque douleur passée et chaque songe éleint,

Au-dessus, dans l’interligne :

Chaque douleur tombée.

En 1840 :

...tombée.

vers 20 : Jusqu’au fond désolé du gouffre intérieiu'.

Au-dessus, dans l’interligne :

Jusqu’au fond ténébreux.

Eu 1840 :

...fond désolé.

Comme on le voit, ce mannscrit contient à la fois des « variantes » et des corrections. Celles-ci — comportant un texte destiné à remplacer définitivement le texte primitif (1) — sont les moins nombreuses ; trois fois seulement elles sont indiquées au-dessus d’une rature : la plupart du temps, elles s’inscrivent en surcharge sur le texte primitif qui, hormis un seul cas, se laisse aisément déchiffrer...

Mais le poète préfère les variantes aux corrections : en se relisant, il se propose à lui-même des changements ; il écrit, dans l’interligne, les mots nouveaux au-dessus de ceux qu’ils pourraient remplacer. 11 a ainsi sous les yeux, deux, parfois trois « leçons », entre lesquelles il se réserve de choisir à tête reposée. Or, dans plus d’un cas, c’est la leçon « primitive » qu’il a fait passer dans le texte imprimé.

L’examen de l’écriture et la disposition des vers fournissent encore une indication précieuse. De la page 1 jusqu’en haut de la page 6, le poème senüjle avoir été rédigé, ou copié,

(1) Une fois cependant (vers 38), le texte imprimé reprend le texte primitif en annulant une correction par surcharge.

d’une inêine encre et, pour ainsi dii'e, dn même mon^'emellt de main (1). Les pages 3, ^i, 5, eonliennent cliaenne cim{ quatrains. Après avoir tracé le premier (piatrain de la page 6, 1(‘ |)oète, manifestement, s’est arrêté. Quand il a repris la plume, il a resserré les lignes et écrit en caractères plus fins : il a fait tenir six qnati'ains dans cliaenne des pages 6 et 7 : avait-il })réparé d’avance ses feuillets, et craignait-il, le papier lui faisant défaut, de ne pouvoir disposer d’une huitième page ? En tout cas, il avait alors, sous les yeux, une première rédaction, un brouillon si l’on veut, où toute la fin du poème semble bien avoir été plus courte...

D’ailleurs, ce n’est pas d’un mouvement uniforme que cette dernière partie est transcrite... La main du poète a marqué une seconde pause après le troisième cjuatrain de la page 7, cjue suit un « blanc » anormal... La conclusion paraît donc avoir été trouvée au dernier moment. Les trois dernières strophes, depuis

Quand notre âme en rêvant...

sont rédigées d’une autre encre, d’une écriture un peu plus serrée encore que les précédentes, sur un espace qui avait été laissé en lilanc et c{ui a failli se trouver trop étroit. Elles ont été transcrites de la même main i[ui a jeté, à gauche, après la dernière ligne, du revers de la plume d’oie, la date ; « 21 octobre 1837. « Est-il téméraire de conjecturer que ces douze

(1) Tout au plus est-on amené à conjecturer que le dernier quatrain de la page 3 a été écrit après coup sur un espace laissé en blanc. Il s’agit des vers :

N’exislons-nuas pln.s donc ? Avons-nou.s eu notre heure ?...

qui font une transition très nette entre deux « thèmes », et sur la forme desquels V. Hugo a pu hésiter jusqu’au dernier moment.

vers eji remplacent quatre (ou peut-être huit ?...), qui donuaieut primitivemeut à l’élégie une conclusion plus abstraite ?...

t)u croit donc pouvoir proposer les allirmations suivantes :

Il a existé un état primitif de la Tristesse (V Olyinpio, antérieur au manuscrit actuel ; dans cet état (brouillon, ou premier essai de mise au net), le poème était plus court ; sa dernière partie, depuis

El s'il est quelque part dans l'ombre...

comptait huit strophes environ, au lieu de onze.

2° Le manuscrit actuel a été transcrit en trois étapes : le poète s’est arrêté une première fois en haut de la page 6, une seconde fois au milieu de la page 7 ; quelle fut la durée de ces deux interruptions ? s’agit-il de jours, d’heures, ou de quelques minutes ?... La différence des écritures et des encres laisserait croire que V. Hugo a assez longuement réfléchi, avant de fixer le texte des trois derniers quatrains.

3° Les additions transcrites au verso de la page i et au verso de la page 2 ont été faites ensuite, de la même encre, et de la même plume, semble-t-il, qui ont tracé la dédicace en tête du poème.

4° Les « variantes » et corrections ne sont pas toutes de la même encre ; le poète s’est donc relu et revu plusieurs fois.

5° L’impression du poème, en 1840, fut faite sur une copie définitive, exécutée sans doute au dernier moment et pour laquelle V. Hugo choisit définitivement entre les variantes de 1837. Le texte imprimé ne présente qu’une leçon nouvelle C[ui ne soit pas indiquée par le manuscrit (voir plus haut p. 112) C’est enfin sur la copie définitive ou sur l’épreuve que V. Hugo

ajoute le titre : Tristesse (T Olympia (voir plus haut p. 88).

Le manuscrit donne ainsi, sur les états successifs et sur la composition du poème, des indications très précises qu’on a tenté de suivre et d’interpréter dans l’essai qui précède.

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