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Dieu m'a fait la grâce de me rendre par nature assez étrangère à la maladie du mécontentement. Je m'indigne, je m'emporte, je fais tapage, il est vrai; c'est ma santé; mais au fond, dans l'intimité de moi-même, ce qui s'appelle à huis clos, c'est autre chose.
Je ne suis pas du tout comme cette bonne La Ferté qui disait à Madame de Staël : « Il taut favouer, chère amie, je ne trouve que moi qui aie toujours raison. »
Je suis absolument le contraire de la duchesse de La Ferté et, si je ne me retenais pas, je me donnerais tort au point de devenir ridicule a mes propres yeux. Tout en faisant mon examen de conscience, je murmnre quelquefois : « le
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bon Dieu va croire que je radote, en vérité. » Plaisanterie à part, chaque fois que j'ai éprouvé un chagrin, j'ai tâché de le supporter sans maudire personne et j'y suis presque toujours arrivée. Je me disais simplement : « ma bonne femme, tu payes en ce moment un bonheur passé ou un bonheur à venir, fais silence et incline-toi. »
Ce n'est pas vertu de ma part, mais bien aisance naturelle de l'estomac et gaîté des esprits animaux, comme dirait Ferou ou son ami Purgon. J'ai toujours eu un sentiment profond de l'équilibre moral qui existe entre les plaisirs et les peines, et maintenant qu'en vieillissant je suis devenue craintive et faible, une grande félicité me fait peur autant et plus qu'une grande infortune.
On sait si bien, à mon âge, que la joie qui sèche trop vite les larmes est comme le soleil du matin qui, en pompant la rosée, prépare les nuages pour nlus tard! On ne s'abandonne plus aux séductions de l'heure présente et l'on fait comme l'homme d'autrefois qui laissait « entre-
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baillée sa porte pour que le bonheur, en s'échappant, ne renversât pas la maison. »
Ce n'est pas tout. Les gros vacarmes qui se prolongent passent bientôt inaperçus, demandez aux meuniers. De même, on devient indifférent aux grosses prospérités qui s'attardent; elles se décolorent bien vite, paraissent monotones, et l'on se surprend à souhaiter la pluie. Que de richards enviés de tous qui n'ont plus qu'un plaisir : celui de se rappeler le temps où ils ciraient leurs bottes eux-mêmes ! et ils n'osent l'avouer, ce qui augmente leur supplice. Les petites satisfactions m'inspirent beaucoup plus de confiance que les grosses; ce n'est qu'en ramassant soigneusement les miettes du bonheur que l'on arrive à être heureux.
Quel est donc ce pauvre diable qui s'était créé une honnête aisance en demandant une prise à tous ceux qui sortaient du marchand de tabac? Ce mendiant était un sage.
Dans tous les événements qui passent, cherchons une parcelle de contentement si cela est possible. Ne laissons rien perdre, passons nos
cendres au tamis, comme font les horlogers après avoir balayé leur bbutique; de tous ces petits riens précieux, faisons-nous, comme le pauvre diable, une honnête aisance et sachons nous en contenter.
Le plus souvent, on cherche son bonheur comme on cherche ses lunettes lorsqu'on les a sur S nez.
— Tu es heureux, mon brave homme, que te faut-il de plus ? •
— Le serais-je, en effet? Vous m'étonnez : j'attendais quelque chose de beaucoup mieux.
— Tu attendais un lingot d'or à enfermer dans un coffre-fort et tu n'as qu'une poussière dorée qui te glisse entre les doigts. Tu voulais être dieu sans cesser d'être homme; tu rêvais l'impossible, mon bon ami.
Les véritables joies de ce monde ne sautent pas aux yeux : il faut les gratter, les laver avec attention. Cailloux pour l'affairé qui passe; diamants pour le chercheur modeste qui ne rêve pas l'impossible et prend son temps. Et, après tuai, cette nécessité de mettre la main à la pâte
est la plus précieuse des obligations, car le plaisir est en raison directe de la peine et du soin que l'on a pris dans sa recherche.
Il n'y a rien ici-bas qui soit complet, absolu; tout y est relatif. Que serait ce que Ton appelle le bonheur si l'on supprimait le souvenir des épreuves passées, la crainte des peines à venir; si Ton supprimait aussi, il faut bien le dire, la vue des infortunes d'autrui? Non pas que la souffrance des autres suffise à nous rendre heureux, mais il y a une jouissance instinctive à constater que l'infortune nous entoure sans nous atteindre, nous menace sans nous toucher. Jouissance d'autant plus douce que la compassion vient la raffiner en s'y mêlant.
La pitié qui nous pousse à analyser les misères d'autrui nous fait mieux sentir que nous sommes épargnés. S'il y a là un sentiment égoïste, il ne faut pas trop s'en plaindre, car la compassion n'est réelle et efficace qu'à la condition d'être une jouissance.
On peut dire aussi que la bonne humeur est contagieuse comme la tristesse; que la santé se
gagne comme la maladie, et je crois qu'un vieillard qui meurt content après avoir vécu content a, par cela même, prêché le plus beau sermon du monde.
Si l'on pouvait enseigner aux hommes à être heureux, tout comme on leur apprend à ne pas l'être, c'est par l'exemple qu'on y arriverait; mais, si riche que soit l'Université en -hommes remarquables, où trouver le professeur capable de dire avec éloquence et conviction :
« Messieurs, si vous voulez connaître l'absolue félicité, imitez-moi. » Hélas, le titulaire de ce cours supérieur aurait-il ignoré les soucis et les peines jusqu'au jour de sa nomination, qu'il perdrait instantanément cette virginité précieuse en montant en chaire, et devant l'inson dable difficulté de définir nettement le sujet de son cours, on le verrait s'arracher les cheveux... ce qui serait déplorable chez un professeur de bonheur pratique
La félicité humaine consistant à posséder ce qu'on n'a pas, et d'autre part, la possession n'étant qu'un rêve qui varie suivant l'heure et
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l'individu, il devient bien difficile de s'entendre, même théoriquement, sur le sens d'un mot auquel rien d'humain ne correspond.
Ce que j'ai remarqué, c'est que la première condition pour être ici-bas ce qu'on appelle heureux, est de ne pas croire au bonheur en ce monde.
La méfancoîie ressemble à la convalescence, qui nous délivre des soucis du monde et nous permet d'accepter sans scrupule mille petits soins que nous ne rendons jamais.
C'est la situation de gens souffrants qui ne souffrent pas, qui même n'ont pas souffert, mais pourraient bien souffrir un jour et prennent plaisir à détailler d'avance les nuances de ce malaise imaginaire qui leur fait mieux sentir les bienfaits de la santé.
La mélancolie n'est pas de la tristesse ; ou, si vous le voulez, c'est une tristesse souriante; à
moins que ce ne soit une joie qui a envie de pleurer.
Comme tous les mets compliqués où la saveur des nuances joue le grand rôle, ce sentiment a des harmonies indécises, des délicatesses mourantes, des quarts de ton imprévus et à peine perceptibles qui font frissonner les gourmets.
Il faut avoir du loisir et peu d'appétit, cela est certain, mais en même temps une bien grande finesse pour faire un mélancolique présentable. En somme, cette maladie-là — si c'en est une, — ne s'attaque qu'aux délicats, de même que la guêpe pique seulement les fruits sucrés.
Les mélancoliques sont tellement exclusifs dans leur goût pour les demi-teintes fugitives, que les notes pleines, franches et passionnées, ne leur semblent plus être de la musique, mais de simples bruits qui les blessent, et ils fuient ces grossièretés comme un dilettante fuit un cornet à piston de banlieue.
De même que leur joie ne va jamais au delà du sourire, la larme de leur œil, ainsi qu'une perle montée dans l'or, menace toujours et ne
tombe jamais. Les passions leur sont étrangères et Ton dirait que le chagrin ne peut les atteindre.
Ce n'est pas qu'ils aient sur eux-mêmes un empire supérieur, une force d'âme inconnue aux autres mortels; ce n'est pas non pius qu'ils soient insensibles, mais leur émotion se dépensant incessamment en petits frissons intimes, ils se trouvent à sec dans les grandes circonstances, et si fortement que le sort les presse, il n'obtiendra jamais de leur cœur que le suintement accoutumé.
Leur compassion pour autrui ressemble à cette petite promenade hygiénique qui précède le repas et donne du fil à l'appétit.
Ils regardent les misères des autres comme on consulte le thermomètre suspendu aq balcon, afin de constater qu'on est à l'abri d'un grand ' froid et avoir un prétexte pour faire mettre une bûche au feu.
Ainsi que le roseau qui frissonne au moindre souffle, mais reste immobile et couché sous la bourrasque, ils ne seront jamais brisés par le
grand vent. Étant souples et minces, ils n'offrent pas de prise au malheur, et s'ils fuient la tempête, c'est seulement à cause du vacarme qui gêne leur tranquillité. Aussi, dès que le ciel devient noir, ils rentrent sans se presser dans leur petit moi et c'est dans ce boudoir capitonné comme un nid de fauvette que, confortablement assis près de la fenêtre, l'œil humide mais le corps au sec, ils regardent avec une curiosité douce et sympathique la foule qui patauge en se bousculant.
Il est constant qu'il y a en eux une dose marquée d'égoïsme. Se livrer à la mélancolie, c'est, après tout, s'oublier devant son miroir. Ces genslà sont incapables de se dévouer pour les autres, je le crains, mais quelle sensibilité d'épiderme, quelle finesse de tact! Amis détestables, assurément, mais que d'heures charmantes passées en leur compagnie, s'ils veulent bien se laisser feuilleter.
Je dis cela à propos d'une certaine personne qui est en moi et que j'ai la faiblesse d'écouter de temps en temps.
Une certaine espèce de mélancoliques pour laquelle j'avais autrefois peu de sympathie, est celle des hésitants et des découragés. Je les considérais comme des infirmes très dignes de pitié, mais rien de plus.
Mes idées ont beaucoup changé sur ce sujet comme sur une foule d'autres. Si l'on faisait l'inventaire exact de son cœur et de son esprit tous les dix ans, on éprouverait d'étranges surprises en comparant entre elles ces pièces justificatives.
Maintenant que tout le monde croit devoir et pouvoir arriver à tout, et que personne ne doute plus de rien, j'ai un sourire bienveillant pour les rares timides qui doutent u*> peu d'euxmêmes.
Avoir le sentiment de son imperfection est sûrement un grand obstacle dans la vie, mais ne prouve nullement qu'on soit un être inférieur.
Reconnaître son impuissance à atteindre un certain idéal, le reconnaître sans colère, sans révolte, sans désespoir, c'est prouver d'î^rd
qu'on a l'âme assez belle pour placer haut son but; puis l'esprit assez fin, la raison assez sûre pour se juger sans faiblesse; enfin le cœur assez ferme pour étouffer ses propres plaintes et rester calme dans sa défaite. Sont-ce là les vertus de tout le monde ?
Il faut de la dignité et un certain courage pour s'avouer simplement que l'on n'a pas pu et ne maudire personne.
Ce n'est pas toujours par orgueil ou par adresse que les hommes se refusent à confesser leur faiblesse; c'est le plus souvent parce qu'ils l'ignorent. Les faits sont là, cependant, mais qu'importe; quand on plaide avec soi-même, l'évidence ne prouve jamais grand'chose, et, presque toujours, perd son procès.
Je me suis demandé maintes fois si le fameux renard de La Fontaine, qui trouvait trop verts lot raisins haut perchés, n'était pas, dans son dédain, plus naïf et sincère qu'on ne le croit. Pour être renard, on n'en est pas moins homme, et avant .de se dire : j'ai le bras trop court, on se demande si on l'a allongé autant qu'il pouvait l'être, si on
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a usé de toute son énergie, mis en œuvre toute sa volonté ; si enfin ce but, magnifique en apparence, méritait en réalité un aussi grand effort» « En somme, si j'avais cru sincèrement qu'il en fût digne, ajoute-t-on, si l'illusion avait été complète pour moi, je me serais efforcé avec plus d'ardeur, car enfin, si j'avais voulu, ce qui s'appelle vouloir, si... » Quel enchanteur il fait, ce merveilleux si!
C'est lui qui, en nous trompant, nous console toujours, car ses mystifications sont autant de caresses; lui qui, sans cesse en éveil, nous ouvre la porte secrète par où nous nous dérobons au moment où la réalité va mettre la main sur nous; c'est lui qui nous berce avec des chansons et nous calme, à la façon des nourrices, en battant la pierre qui nous a fait choir; lui qui efface chacune de nos défaites en la doublant d'un triomphe imaginaire, et nous console d'avoir été vaincue par la seule pensée que nous aurions pu ne pas l'être. C'est le plus habile des avocats, le plus éblouissant des sorciers; il ment à coirp sûr, le misérable, mais il ment furieusement
bien et nous sommes presque toujours sincères en répétant ses mensonges.
Que de gens passent pour dupeurs qui, simplement, sont dupes d'eux-mêmes !
La fille aînée de mon fils René, ma petite-fille Jeanne, qui m'a bombardée bisaïeule il y a quelques mois, en devenant mère à son tour, est véritablement grisée par la possession de son trésor, un peu trop même, à mon goût. Elle dit mon enfant comme d'autres disent mon mur. Cette petite gloutonne entend conserver pour elle seule le monopole des tendresses et des effusions, et si elle permet qu'on admire son chef-d'œuvre, il faut du moins que Ton n'y touche pas.
Je sais bien que l'amour maternel a, comme toutes les passions, ses grandeurs et ses petitesses, mais il me semble que nous mettions autrefois
une certaine dignité à ne pas trop laisser voir les mesquineries de notre cœur; nous conservions un certain décorum maternel; et lorsqu'on s'approchait de notre enfant, nous n'avions pas ces allures de caniche en train de ronger un os.
Une des préoccupations de ma petite-fille est que la nourrice de son enfant soit pour tout le monde une sorte de vache laitière incapable d'attachement quelque chose comme un biberon animé, elle l'a voulue laide à faire peur et bète au delà de toute vraisemblance. Ferou, qui a mis beaucoup de dévouement dans la recherche de cet oiseau rare, a eu la main heureuse, il a trouvé dans le genre qu'on souhaitait une véritable merveille. Mais ce n'est pas tout : il faut que l'infériorité de cette créature, comme dit Jeanne, n'échappe à personne, que son état de domesticité soit apparent et que son uniforme de nourrice saute aux yeux.
La femme de chambre use les robes de sa maîtresse et, à certaines heures, peut être prise pour une bourgeoise, mais soyez sûre que la nourrice n'héritera pas des vêtements de ma
petite-fille et n'aura jamais l'air d'être la mère de son nourrisson.
Je dois dire d'ailleurs que si on m a souvent vanté le lait d'une nourrice, bien rarement on m'a fait l'éloge de son cœur. En lui payant son lait... au litre, pour ainsi dire, mais généreusement, on entend être quitte de tout le reste, et l'on serait très désagréablement surpris si cette femme à gages se permettait tout à coup d'être tendre et désintéressée.
C'est justement à cause de sa demi-sauvagerie et parce qu'elle n'est qu'un instrument qu'on lui confie son enfant.
Supposons qu'une parente, une amie, eût, dans un élan de son cœur, proposé à Jeanne d'allaiter son nouvau-né : ma petite-fille eût très certainement repoussé cette offre avec indignation. Vainement on lui eût fait remarquer que cette parente dévouée et supérieure à la paysanne de toutes les façons, aurait pour l'enfant des soins presque maternels ; ces avantages eussent augmenté son irritation, et elle eût bel et bien mis à la porte cette parente ou cette amie,
comme on chasse une rivale qui veut vous dépouiller.
Ce qui t'inquiète en somme, petite jalouse, c'est qu'on ait pour ton enfant des tendresses intimes et maternelles. Ce que tu crains, c'est qu'en l'aimant trop librement, on ait l'air d'user d'un droit au lieu de profiter d'une tolérance.
Tu as en horreur ces malappris au cœur sensible, qui s'emparent de ton bébé avec une sorte de gourmandise, en lui disant : « Viens, mon amour », qui le serrent dans leurs deux bras comme s'il était à eux, et le dévorent de baisers sous prétexte qu'ils en raffolent.
Tu n'aimes pas non plus qu'on dévisage ton chef-d'œuvre — Dirait-on pas qu'il est à vendre ? — qu'on énumère avec une sotte persistance ses nombreuses perfections, de peur qu'en l'analysant de la sorte, on ne signale, par erreur, quelque mince défaut.
Tu le voudrais dans une vitrine dont toi seule aurais la clef; voila, n'est-ce pas cela?
Il te semble que tous ces affectueux indiscrets fouillent dans tes riroirs. Ils ne voleront rien,
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sûrement, mais enfin ils fouillent, et cela te révolte.
En revanche, tu as un faible pour Pami délicat qui sait mettre des mitaines, comme on dit, pour caresser le chérubin, qui ne le touche qu'avec les précautions coquettes et presque respectueuses d'un amateur retournant un verre de Venise.
Tu es flattée s'il ne tutoie pas d'abord toû enfant, à la façon des oncles de province, et se tient à distance avec une nuance de courtoisie. Ne peut-il résister aux tentations d'un baiser, cei ami discret? — Eh, mon Dieu, qu'il embrasse! mais que ce soit sur le front ou bien encore sur la petite main rose et qu'avant tout il en ait demandé l'agrément, ne serait-ce que par un regard.
Est-il donc si malaisé de comprendre que cet enfant fait encore partie de toi-même, et qu'en l'embrassant sans précaution, on risque fort de te manquer de respect...
Elle est d'ailleurs bien gentille, ma chère petite Jeanne, et je l'aime de tout mon coeur. Elle me
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dit, il est vrai, quatre ou cinq fois par jour, lorsqu'elle est ici :
« Grand' mère, vous n'y entendez rien. »
Et si je m'oubliais jusqu'à lui donner un conseil, il se passerait des choses épouvantables...
Il n'y a pas fort longtemps que je l'aurais fouettée de ma blanche main, la chère mignonne ; mais je suis fort adoucie, maintenant.
Que voulez-vous, ma petite-fille est de son
temps... elle a ses façons; j'eus les miennes
et cependant...
Voici onze heures qui sonnent : je bouche mon encrier. Pauvre vieille pendule, comme j'aime ta voix d'or et de cristal résonnant au milieu de la nuit! Que de souvenirs me rappellent tes ondulations mourantes qui vont s'éteindre dans le passé et comme tu me laisses seule en te taisant. Depuis deux grands siècles que tu chemines, voyageuse impassible, que n'as-tu pas vu sans t'émouvoir!
Tristes ou gaies, enivrantes ou terribles, les heures une à une tombent dans l'éternité. Dieu veille et ne dit pas ses secrets.
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Par ce temps d'indépendance, la maternité est une promotion subite qui grise un peu les petites femmes de maintenant, et cela se comprend jusqu'à un certain point.
En se mariant, on monte en grade il est vrai, mais ce n'est là qu'un premier pas dans la carrière et l'émancipation qui en résulte est plus apparente que réelle, car on n'échappe à l'autorité maternelle que pour subir celle de son mari.
C'est là une douce chaîne que l'on chérit à coup sûr, comme dit la romance, mais enfin, c'est une chaîne.
La femme est peu de chose, en somme, sans son compagnon ; elle s'élève à la façon du lierre, et, quoi qu'on en puisse dire, sa hauteur se mesure à celle de l'homme auquel elle s'attache
L'épouse la meilleure et la plus favorisée n'est pourtoutle monde qu'uneconfidente qui donne la réplique, un accessoire plus ou moins précieux. Suivant l'expression de je ne sais plus qui, elle emplit les intervalles de la conversation et de la
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vie, comme ces duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaines. Tant que l'épouse n'a pas d'enfant, elle n'est que la maîtresse légitime de son mari, rien de plus, et elle n'arrive à son complet épanouissement de femme que le jour où elle devient mère.
Alors seulement s» nersonnalité s'accuse ; elle sent qu'en dehors de son mari elle a des droits et des privilèges qui, en lui assurant une autorité nouvelle, la rehaussent et la transforment. C'est une seconde vie qui s'ouvre devant elle, et tout ce qui l'a précédée n'en a été que le prélude.
Dans cette métamorphose, ce qui la touche particulièrement, c'est d'être enfin l'égale de sa mère; c'est d'être initiée aux mêmes mystères, d'être entrée dans cette communauté de la maternité qui fait toutes les femmes sœurs des mêmes douleurs et des mêmes joies. La chère enfant est comme ces conscrits qui, le jour où ils ont vu le feu, marchent du même pas que leur vieux sergent et croient en savoir autant que lui.
Éblouie par sa dignité de fraîche date, la petite parvenue n'a plus le loisir de songer aux liens et
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aux devoirs d'autrefois, et si par hasard ses souvenirs d'enfance et de jeunesse lui reviennent à l'esprit, elle en est un peu gênée. Le pauvre passé n'est plus pour elle qu'un enfantillage, un prologue incolore, et, tout naturellement, elle oublie qu'elle est encore fille. Persuadée que son instinct et sa tendresse maternels doivent remplacer avantageusement l'expérience d'une longue vie, elle tente auprès de son enfant des systèmes hygiéniques nouveaux et généralement importés d'Angleterre; ce ne sont que recettes toutes neuves et infaillibles, quoiqu'elle en change assez souvent.
En y regardant de près, les divers programmes d'éducation qu'elle, exhibe et qui semblent lui tomber du ciel, sont simplement des protestations inconscientes contre l'éducation qu'ellemême a reçue.
Sous ce rapport, ma petite-fille Jeanne a des fantaisies d'indépendance bien extraordinaires. Je la laisse faire et ne dis rien, bien entendu, mais le plus singulier est que mon silence ne lui suffit pas ; c'est mon approbation qu'elle veut ; et
elle s'échauffe pour me prouver que de mon temps on élevait les enfants en dépit du bon sens, que moi-même j'aurais dû mourir à six mois, victime des préjugés d'alors.
— Sans doute, mignonne, sans doute: j'aurais dû mourir à six mois, mais j'ai quatrevingts ans.
— Grand'maman, cela ne prouve rien; j'ai raison théoriquement.
— Pratiquement, je n'ai pas tort non pius, ma niiette.
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Si la crainte de la pluie ne vous avait pas fait fuir en me coupant la parole de la plus inconvenante façon, nous aurions achevé la conversation bien tranquillement et i'averse ne vous eût pas surpris en plein champ comme elle a dû le faire, mon cher cousin.
Il ne s'agit pas de lancer une phrase en tournant le dos à l'instar des Parthes et de s'écrier : ♦: Au surplus, beaucoup de gens d'esprit n'ont pas le sens commun. »
Vous vouliez dire, sans doute, que beaucoup de gens réputés spirituels sont des imbéciles
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méconnus. C'est une observation qui n'est pas neuve, mais qui est juste.
Il y a mille moyens d'être sot, en effet, — de sorte qu'il ne faut pas se décourager lorsqu'on n'y arrive pas du premier coup, — mais de tous ces moyens, le plus sûr est de vouloir montrer plus d'esprit qu'on n'en a.
Nous devons être du même avis. Faites-moi seulement la grâce de m'expliquer ce que vous entendez par le mot sens « commun ». Quelle acception mystérieuse lui prêtez-vous donc ? Le sens commun, par hasard, serait-il pour vous le synonyme de sagesse ? Serait-ce vraiment le bâton de maréchal des hommes intelligents; quelque chose comme un reflet de la justice divine?...
N'offensons pas Dieu et n'attristons pas la grammaire :
A parler proprement, sens commun veut dire opinion publique; c'est le suffrage universel tout craché. Aristide le Juste n'avait pas le sens commun ; Galilée non plus, Jésus-Christ pas davantage. Mais, en revanche, le joli bouquet d'ivro-
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jij Tristesses et Sourires.
gnes et de braconniers qui compose votre conseil municipal, cher ami, le possède souverainement. Que dis-je! c'est le sens commun luimême en* douze personnes. Plus je vieillis et plus je me fais l'amie de cette vieille réactionnaire qu'on appelle la grammaire. Personne plus qu'elle n'a l'esprit fin et profond. Demandez-lui son opinion sur le mot « commun » qui nous occupe :
Peu d'adjectifs, vous répondra-elle, peuvent se vanter d'avoir des origines aussi pures : communion, communauté... sentiment commun à plusieurs personnes... Ne dirait-on pas que la charité et la fraternité elles-mêmes sont les marraines de ce mot touchant. Mais voyez : l'idée de partage et de division se généralisant, ce qui appartient à beaucoup de gens à la fois n'est plus rare, cesse d'être précieux; et une chose est commune lorsqu'on la rencontre fréquemment.
Maintenant, que les copropriétaires augmentent en nombre, jusqu'à devenir une foule : le mot commun, obéissant à toutes ces nuances,
Tristesses et Sourires. jij
n'est bientôt plus que le synonyme de trivial et de bas.
La bonne grammaire n'y met ni complaisance ni malice; elle enregistre un enchaînement logique de faits; elle constate une loi.
Le bien et le beau sont, en effet, des fleurs rares qui ne pullulent pas dans les prés comme le chiendent et le pissenlit, mais poussent exceptionnellement sur les sommets ; et si, par artifice, on veut les acclimater dans la plaine, elles cessent d'être fleurs et se transforment en herbe.
S'imaginer que la foule est le dépositaire du code qui la régit, supposer que la sagesse souveraine est une propriété inhérente à cette foule et que chacun de ses membres en possède une parcelle; prendre les rumeurs de la masse pour des révélations d'en haut, ses inquiétudes, ses tempêtes, ses folies pour autant de volontés saintes, c'est vraiment pousser bien loin la plaisanterie.
Il est vrai qu'une plaisanterie ne peut être prise au sérieux qu'à la condition d'être poussée trop loin, et ce n'est qu'au moment où elle tombe
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dans l'absurde qu'elle a quelque chance d'être goûtée, le public ne croyant qu'aux choses qu'il ne comprend plus, n'admirant que ce qui l'étonne, ne digérant que les pavés.
Le plus singulier, c'est que le jour où les braves gens qui avaient cru aux vertus innées de ce gros personnage, — j'entends le public, — constatèrent qu'ils s'étaient trompés du tout au tout; ne sachant plus que faire de leur monstre, ils le proclamèrent Dieu.
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Le vicomte de Chateaubriand disait un jour : « Lorsqu'on ne peut plus effacer ses erreurs, « on les divinise ; on fait un dogme de ses torts, « on change en religion des sacrilèges et l'on se « croirait apostat de renoncer au culte de ses « iniquités. »
Et voilà pourquoi nous avons maintenant le Dieu tout le monde, trônant au cabaret parmi les bouteilles et disant sa messe lui-même, sur le comptoir d'étain.
Tristesses et Sourires. jij
E est vrai que l'on n'est pas arrivé du premier bond à ces hauteurs d'idéalisation : avant le Dieu tout le monde, nous avions eu comme précurseur le Dieu des bonnes gens, patronné et mis en lumière par le vieil amant de Lisette; brave homme de bon Dieu, ayant le cœur sur la main et, volontiers, un melon sous le bras, dans les grandes chaleurs. Du reste, aimant à rire, pas fier — ce qui est précieux dans ces positions-là — respectueux des trois glorieuses et armé pour défendre ou combattre les institutions de son pays.
Un peu avant, nous avions eu l'Être suprême de Monsieur de Robespierre, à qui nous devons en outre l'immortalité de l'âme.
Enfin, si j'en crois ce parpaillot de Ferou, un nouveau-venu, qui a de grandes chances de succès, pose à l'heure qu'il est sa candidature et on en dit du bien ; il s'agit du Dieu molécule.
Hélas ! depuis que l'on a décrété que le ciel était vide, les divinités sortent de terre comme les grenouilles après la pluie. Chacun se fabrique un Dieu à sa convenance, suivant sa fantaisie; et
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la seule chose qu'on exige de lui, est qu'il soit docile et peu gênant, car un maître n'est maintenant quelque chose que par sa soumission.
Je me souviens que le vieux chevalier de Koll, qui avait été théophilanthrope au printemps de sa vie et qui, dans les bons jours de sa maturité, dévorait cinquante douzaines d'huîtres — ces deux détails le peignent tout entier — était pris d'émotion vers la troisième douzaine. « Nous ne sommes pas assez reconnaissants, » disait-il « envers l'Être suprême, qui créa le sauterne tout exprès pour nous rendre les huîtres plus savoureuses! »
Et les convives ne riaient pas. Lui-même paraissait convaincu, au milieu des coquilles, tandis que ses deux grosses lèvres gourmandes frissonnaient doucement.
La platitude humaine est bien grande, mon ami; c'est l'idée dominante que j'emporte de cette vie.
Et vous venez me dire que les gens d'esprit n'ont pas toujours le sens commun !
Assurément, ils ne l'ont pas toujours;, c'est
Tristesses et Sourires, jig
leur privilège, c'est leur charme, c'est leur valeur et aussi leur infériorité quand ils sont dans la foule.
Comme je bavarde à l'aventure, quand je suis avec vous, comme je renverse mes tiroirs sans crainte du fouillis.
Ma tisane est froide et j'ai grand sommeil» Bonsoir,
Je crois qu'ils perdent la tête, ma parole d'honneur. Ils tueront leurs enfants avec ces modes anglaises aussi inconvenantes que malsaines. Un gouvernement qui se respecte devrait punir les mères qui obligent leurs petits à se promener ainsi les jambes nues jusqu'au cou. Quand j'ai vu arriver ces pauvres petits naufragés, j'ai eu les larmes aux yeux.
Quoique je me sois imposé de ne plus m'étonner de rien, il m'a été impossible de ne pas faire quelques observations.
— Voyons, Jeanne, ai-je dit avec beaucoup
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de calme, est-ce par économie que tu dénudes de la sorte ta progéniture ?
Très gentiment, elle m'a ri au nez.
« Mais, grand'maman, c'est la dernière mode! »
Et elle m'a cité nombre de familles très honorables où ces sauvageries sont admises. Il paraît même que l'on y gagne une santé de fer. « ...Ainsi, vous voyez, grand'mère. »
Bonté de Dieu ! mais, avec un régime pareil, ces amours n'arriveront pas à maturité. Crois-tu, petite folle, que j'aurais atteint mon âge sans infirmités si j'avais passé ma première jeunesse à montrer ainsi mes jambes. Les enfants des hommes ne sont pas faits pour vivre sans vêtements, et tant que le bon Dieu n'aura pas doté l'espèce humaine d'un cuir résistant et de poils protecteurs, — je n'en serais pas d'ailleurs autrement choquée, — le premier soin d'une mère raisonnable sera d'acheter des bas et des chemises pour mettre à l'abri ses enfants.
— Grand'mère, voyez Adam et Eve.
— Dans les tableaux, oui, mademoiselle,
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mais cela prouve tout simplement que les mn sées sont généralement chauffés.
La jeunesse actuelle est d'une irrévérence sans nom; c'est une génération d'indépendants, de protestants; grattez-la quelques peu, et vous ne trouverez que des émeutiers.
Est-ce que les grands - parents d'autrefois eussent permis que l'on compromît l'avenir de leur race par une insuffisance de costume qui vous donnerait des rhumatismes en plein Sénégal!... Outre la morale, dont on n'ose plus parler que tout bas pour ne pas se faire remarquer. Car, enfin, une femme qui aura passé douze ans de sa vie les mollets au vent, n'aura jamais qu'une pudeur péchant par la base, et l'on ne me fera pas croire... Enfin, je m'entends, je m'entends.
La chose est malheureusement trop claire : on a horreur de consulter les vieillards. Leur expérience est comme un miroir où l'on se trouve déformé; et l'on se dit :
« Sont-ce mes imperfections ou celles du miroir qui me défigurent ainsi? Cette expérience
qui décolore mes illusions est-elle la vérité? Cette raison qui éteint mon ardeur est-elle bien la sagesse ?» On n'avale pas d'avance une médecine amère pour prévenir une maladie dont on ne souffre pas; cela va sans dire. Pareillement/ on ne demande conseil aux autres qu'à l'heure où l'on doute de soi. Et ces petits révoltés ne doutent jamais d'eux.
Nos enfants, devenus grands, sont convaincus que nous leur sommes inutiles, de sorte que notre tendresse n'est plus dans leur vie qu'un superflu, un accessoire; on dirait qu'ils s'attardent en nous donnant une parcelle de leur cœur et une miette de leur temps; il leur faut un effort pour entendre, sans bâiller, l'écho de notre passé qu'ils n'ont pas connu ; notre langage, nos goûts, nos idées ne sont plus les leurs, et puis, aussi, notre vieux visage n'est plus de ceux qu'on embrasse gaiement. Quelque effort qu'ils fassent pour dissimuler leur contrainte, nous la devinons dans leur moindre caresse, et cela nous atteint parfois plus durement que ne pourrait le faire un / complet abandon.
Nous n'osons leur dire combien ils nous sont nécessaires, de peur qu'ils ne nous accordent par charité ce que leur cœur ne nous donnerait pas librement.
' Non'; fie voulons pas mendier leur tendresse en exhibant, comme une plaie, le besoin que nous en avons.
Leur générosité nous effraie presque autant que leur indifférence, et, devenus prudents, nous nous éloignons d'eux, en apparence, afin de ne pas les perdre complètement. Nous nous écartons pour leur faire place, nous nous effaçons dans leur ombre, et nous employons mille ruses pour que cette humilité ne soit une humiliation ni pour eux ni pour nous. Que de diplomatie pour leur cacher not re désapprobation ; que de combats avec nous -même avant de prendre parti contre eux; comme nous savons demander ce qu'ils souhaitent et refuser ce qu'ils ne voudraient pas accorder; comme notre tendresse est ingénieuse à ne leur pas déplaire; comme elle se contraint pour ne leur apparaître que de la façon et dans la mesure qui leur conviennent!
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>f allons-nous pas jusqu'à feindre la froideur pour excuser leur indifférence; n'avons-nous pas le courage de trouver des prétextes pour refuser d'avance leur compagnie, afin qu'ils n'aient point à se repentir de nous l'avoir offerte?
Us ont l'indépendance chatouilleuse; leur caractère n'est pas encore assoupli par les désillusions et les cahots d'une longue vie; ils sont en pleine possession d'eux-mêmes, au milieu de la carrière; les ardeurs de la lutte ou les joies du triomphe gonflent un peu leur personnalité; cela est bien excusable, en somme, et ce n'est pas l'heure, sûrement, de ralentir leur marche en s'accrochant à eux.
Trop occupés d'eux-mêmes pour chercher à nous comprendre, ils nous jugent suivant la formule toute faite :
Si nous sommes silencieux et discrets jusqu'au scrupule, c'est que nos facultés s'éteignent; si nous ne nous associons pas à toutes leurs illusions, c'est que notre sensibilité s'émousse; si nous nous tenons à l'écart, c'est que l'égoïsmede l'âge nous détache de toute chose.
yzb Tristesses et Sourires.
Ils pensent tout cela, s'ils n'osent le dire».. Mais en vérité, savent-ils au juste ce qu'il y a au fond de notre cœur, que nous tenons si prudemment fermé, quoi qu'il nous en coûte ?
Quand ils nous paient de notre amour, c'est en respects plus ou moins affectueux, et cette monnaie n'est pas toujours celle que nous aurions souhaitée...
Sont-ils ingrats ? — Eh, non pas : on n'est ingrat que si on a conscience de sa dette. Et, d'ailleurs, est-ce bien une dette ou'ils contractent en se laissant aimer?
Us n'ont même pas eu à accepter notre tendresse ; elle était dans l'air, autour de leur berceau ; tout au plus Pont-ils constatée comme un fait naturel qu'ils n'avaient pas eu à souhaiter. Dans tous les cas, ils n'ont jamais songé que cette affection pût leur faire défaut, et sa perte, si par hasard cette perte leur venait à l'esprit, ils la considéreraient comme un accident qui peut momentanément troubler l'harmonie accoutumée de ia famille, mais ne saurait compromettre leur bonheur. Bien mieux : il semble d'abord qu'on
monte en grade en prenant la place de ses vieux parents, et, avant de sentir le poids de cette charge nouvelle, on en éprouve une sorte de rehaussement de soi.
Ces sentiments sont instinctifs et peuvent germer dans les meilleurs cœurs. La séparation n'en est pas moins douloureuse : on souffre, assurément, mais on sent que cette souffrance ne sera pas éternelle et se transformera bientôt en un souvenir qui ne sera pas sans douceur. C'est un nuage qui passe.
En somme, on ne nous pleure que d'un œil, nous autres vieillards; comment ne pas le constater?
Pour être équitable, il faut se tlx peler aussi que, dans certaines tribus sauvages, on mange encore les vieux guerriers devenus trop faibles pour aller à la guerre. Nous n'en sommes pas encore là ; notre sort est relativement beaucoup moins triste... à moins que les tendances utilitaires de la société moderne ne nous amènent peu à peu à ce naturalisme radical, ennemi des non-valeurs.
Juliette pourrait encore aller un peu, quoique, en marchant, ses pauvres articulations craquent comme une vieille armoire; mais Flore est au bout de sa carrière, — il me semble même qu'elle Ta dépassée, — de sorte qu'à mon grand regret il faudra renoncer à l'atteler.
Hier, dimanche, en sortant de l'écurie, Flore est tombée doucement sur le sable, et on a eu outes les peines du monde à la remettre sur ses quatre pattes. Tandis qu'on s'efforçait de la relever à l'aide de sangles et de bonnes paroles, car je n'ai jamais souffert que l'on fouettât cette vieille amie, la pauvre bête regardait de son œil
tendre les gens qui l'entouraient, et semblât leur dire :
« De grâce, laissez-moi ; ne suis-je pas bien ainsi pour achever de vivre ? » C'était à fendre le cœur. Et j'entendais Mathurin qui, tout en s'essuyant les yeux, disait aux autres ■
« Mon Dieu, quel malheur ! une bête qui ne connaît pas sa force et qui n'a pas sa pareille pour le courage! En face d'un canon chargé à mitraille, elle ne reculait pas ! les balles, les coups de sabre... rien ne l'arrêtait, et, même, plus c'était dangereux et plus elle était contente. Ah ! mon Dieu, quel malheur ! La voilà qui se meurt : eh bien, elle entendrait dire dans ce moment-ci que l'ennemi est derrière le bois, qu'elle partirait au galop... Je la connais, j'ai vu ce qu'elle sait taire. »
Ce qui est étonnant, c'est que Flore est née à Orchamp, et n'en est jamais sortie, c'est qu'elle est essentiellement paresseuse, — je le dis sans reproche, ce défaut me rassure, — c'est que depuis vingt ans, son unique travail est de me mener à l'église, et que jamais, au grand jamais,
elle n'a entendu parler la poudre, si ce n'est cependant à l'ouverture de la chasse; encore était-ce de fort loin.
Mais quand on connaît la puissance d'imagination de mon brave Mathurin, il n'y a ni à s'étonner, ni à le dissuader. Quoi qu'il en soit, et, par acquit de conscience, je lui ai dit :
« Comment, à ton âge, vieux fou, n'as-tu pas honte de mentir ainsi ? Tu sais bien que Flore n'a jamais été à la guerre. »
Il m'a répondu avec beaucoup d'animation et de sincérité :
a Ça n'est pas à madame la baronne à déprécier une jument qui ne craint personne pour le courage et n'a jamais reculé devant les plus grands dangers.
— Qu'est-ce que tu en sais ?
— Ah, madame la baronne, sur la tête du vieux Mathurin, Flore n'a jamais reculé devant les plus grands dangers... »
Admettons que Flore ait fait campagne dans la cervelle de Mathurin, je ne demande pas mieux; mais, ce qui est sûr, c'est que j'ai grand
besoin d'un nouvel attelage. Ne pourriez- vous me trouver cela, mon cher ami ? Il me faudrait deux bons vieillards sans passions, qui s'engageassent à m'attendre avec décence devant l'église, tous les dimanches, pendant une petite heure, au moins. Y a-t-il encore des chevaux dans ces idées-là ?
Il serait, en outre, absolument nécessaire que ces deux bêtes fussent au goût de Mathurin. Lorsqu'il ira les essayer, vous pourriez lui dire tout simplement que ces chevaux ont appartenu à quelque vieux général couvert de blessures.
Mon bonhomme serait fou de joie, et ce petit mensonge, essentiellement opportuniste, vous coûterait bien peu. Vous me direz qu'il est monstrueux de faire des concessions semblables à son cocher, et même, autoritaire comme je vous connais, vous ajouterez que mon devoir, à moi, serait de guérir mon domestique de son vice ou de le jeter à la porte.
— Pourquoi pas par la fenêtre? Un vieillard de soixante-cinq ans! vous plaisantez?
D'ailleurs, mon cocher n'est pas un malfaiteur.
Permettez; c'est un fort honnête homme, incapable de faire un mensonge dans l'espoir d'un profit matériel... Il y a menteur et menteur, depuis le simple filou qui vous trompe sur le poids de sa marchandise, jusqu'au héros que Pégase emporte &r plus profond de l'imaginaire. Je dois avoir dans un coin quelques observations que j'écrivis autrefois sur les menteurs. J'en ai connu de charmants et de bien sincères.
Mathurin est de ceux-là : quoiqu'il n'ait jamais servi, il veut avoir été militaire; voilà son idée mère.
Je ne lui connais que ce défaut-là, et, d'ailleurs, est-ce un défaut? Après tout, voilà soixante ans qu'il est militaire par le cœur, par l'esprit, par les goûts, par ses façons, par sa démarche même, car il a, paraît-il, jusqu'à ce mouvement d'épaules que donne aux soldats l'habitude de porter le sac. Combien de vieux troupiers ne sont pas plus troupiers que lui!
Dans vingt batailles où il faisait chaud, il s'est conduit en héros. Pas une défaillance dans sa carrière; tout y est noble et pur. Il est de ceux
qui pleurent en apercevant le drapeau de la France, serait-ce au fronton de la mairie; et je vous affirme qu'il ne se grise jamais, par respect pour la croix des braves qu'il porte dans son cœur.
Il vaut mieux l'avoir là que sur son habit, après tout.
Ses brillants états de service sont tout à fait imaginaires, cela est certain, mais est-ce une raison pour n'y pas tenir?
Il n'est pas le premier poète qui ait fait à l'occasion un excellent cocher; Apollon lui-même menait à ravir, si j'en crois les peintures.
Voulez-vous mon opinion tout entière sur Mathurin ? la voici :
Je l'estime comme cocher parce qu'il ne m'a jamais versée, et je l'admire comme poète, parce qu'il est dans la vérité vraie, cet obstiné menteur.
Oui, mon ami, saluons ces enfants bénis de l'idéal dont la vie se passe à caresser un songe, car ils ne redoutent ni désillusion ni réveiL
Le plus solide des biens de ce monde es: un rêve auquel on s'attache et dans lequel on s'oublie.
H4 Tristesses et Souriras.
Les joies sont tout entières dans le désir qu'on en a; être heureux, c'est avoir envie de l'être;
rien de plus.
Que serions-nous sans ce don merveilleux d'imaginer, de créer des fantômes, d'aspirer à ce qui n'est pas? Que serait la vie sans la possibilité d'en sortir incessamment. Vous vous moquez de Mathurin parce que, dans sa naïveté, il ignore l'art de dissimuler ses émotions et que, de plus, il est doué d'un extérieur débonnaire qui invite à la plaisanterie; mais, en bonne conscience, n'avons-nous pas rencontré dans le monde bon nombre de gens dans la vie desquels l'imaginaire jouait aussi un rôle prépondérant? Faut-il vous rappeler les noms de ces illuminés ? Tenez, voici le portrait de l'un d'eux; je me pique de le peindre avec exactitude ; le reconnaissez vous?
Dans les événements de la vie, grands ou petits, ce qui touche d'abord M. de Vatès, — met-
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tons qu'il s'appelle ainsi, - c'est le personnage idéal qu'il doit y jouer.
Unbonheur quine serait pas scénique cesserait, pour lui, d'être un bonheur, et, inversement, il accepterait avec reconnaissance un chagrin qui lui fournirait une situation. Surprenez-le tout à coup : si rapidement que vous lui ayez frappesur l'épaule, il aura le temps de parer sa surprise et son petit bal lui échappera dans la perfection.
TÇus le croyez iaux? - P,: -t du tout; il ne songe à duper personne et la dernière de ses préoccupations est d'en imposera autrui; c'est pour gagner sa propre estime qu'il travaille. Le monde ne l'intéresse que comme un cadre nécessaire à sa personnalité, et s'il apprenait que la France a la fièvre, instinctivement il se raterait le pouls pour savoir au juste ce qu'il en est.
Voilà un homme d'une insensibilité monstrueuse !
Holà, je vous prie, ne le jugez pas légèrement. n est, au contraire, impressionnable à l'excès, mais il l'est en artiste consommé, en dilettante
amoureux des contrastes; if l'est à son heure, après dîner, particulièrement, lorsqu'il est bien assis, le dos au feu et les jambes étendues ; c'est alors qu'il aime à parler des misères humaines. Voulez-vous que, spontanément, il donne sa bourse à un pauvre? Faites en sorte que ce pauvre ait des cheveux blancs, le nez aquilin, la main fine, et qu'il grelotte à la porte d'un palais.
Ainsi que tous les poètes dé race, il pare tout ce qu'il touche : aurait-il un simple durillon au pied, qu'il sait faire quelque chose de ce petit rien : personne ne boite avec plus de grâce en s'appuyant sur une canne mieux choisie. Ce léger incident, qui rendrait un autre ridicule, lui devient une séduction. Et si l'on s'intéresse à ce bout de rôle si bien joué, il pousse le tact jusqu'à la modestie : « Ne parlons pas, » dit-il, « de cette bagatelle, r
En réalité, l'opinion du public le préoccupe peu, ou du moins il ne cherche à plaire qu'au public imaginaire qui est en lui, et lorsque, seul dans sa chambre, il s'applaudit, c'est comme si 'univers entier battait des mains.
Il eut, l'hiver dernier, un gros fflume qui, pendant huit grands jours, le retint au coin du feu. En un tour de main, sa chambre changea d'aspect : lumière discrète et tamisée, grand fauteuil profond muni d'oreillers; livres de morale et de piété errant sur le guéridon, petits engins hygiéniques autour de la tisane... partout le recueillement et le calme, si chers à l'homme qui s'éteint.
Au milieu de cette mise en scène irréprochable, M. de Vatès lui-même, entortillé d'une robe de chambre et presque couché parmi les coussins, suce un morceau de jujube en regardant la mort en face, d'un œil calme et résigné.
Car il la voit, cette mort qui fait trembler les plus braves ; il la dévisage comme on dévisage le tigre royal du Jardin des Plantes derrière de bons barreaux solides, comme on observe un ouragan à travers la double vitre d'une chambre bien close où le feu pétille gaiement.
Il se voit mort et y prend un plaisir extrême, quoiqu'il en ait les larmes aux yeux. Outre que cette pensée lui fait mieux sentir le charme de la santé, il trouve dans cette situation nouvelle
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un effet du dernier piquant ; il se surprend sous un aspect auquel il n'avait pas songé ; sa sensibilité prend le trot, son imagination s'exalte...
Ses amis accourent, se pressent autour de son lit, et il passe une heure charmante à rédiger en lui-même les dernières paroles d'un mourant.
Mais voici le prêtre : M. de Vatès tire les rideaux et allume les cierges. La croix d'argent scintille, l'assistance se prosterne. Il voit les larmes couler, il entend les prières, les regrets, et il prie, regrette comme tout le monde.-
« Il était si bon! » murmure quelqu'un; <* nous le retrouverons au ciel ! »
« Richesse, esprit, talent, rien ne peut donc te toucher, mort cruelle! Seigneur, reçois-le dans ton sein, » murmure un autre.
Il entend et déguste ces douceurs. Pâle, inerte, les yeux éteints, le visage superbe ; ennobli par ce premier contact de l'autre vie, il s'admire, tandis que le prêtre trace sur son front l'image de la rédemption.
Et cependant il trouve que Pierre, son valet de chambre, n'est pas suffisamment ému en une
circonstance aussi solennelle, et il murmure, sans avoir l'air de rien :
« Ne peux-tu pas attendre qu'on m'ait administré complètement pour mettre une bûche au feu, imbécile ! »
Rien ne lui échappe; il joue tous les rôles à la fois. Il compose son visage, ses allures, son personnage de beau mort, et en même temps se dépose dans le cercueil. Tout à coup une idée lui vient : c'est dans le costume d'un général qu'il veut mourir. Cette perspective lui sourit, et le voilà vêtu : grandes bottes et culotte blanche. Avec recueillement, il dispose ses épaulettes sur la bière, embrasse la poignée de son épée de bataille, court aux pompes funèbres, discute le cérémonial et demande un rabais pour les écussons. Il chante au lutrin, encense le catafalque, pleure au Dies ira, et demande au voisin quel est le personnage que l'on enterre.
— C'est le fameux général de Yatès.
— Ah! diable, je ne m'étonne plus.
°uis il rentre précipitamment dans le cercueil, car il est partout à la fois, repousse une mèche
de cheveux qui fait mal, se bénit, court au coussin où sont déposés ses ordres, y ajoute quelque chose, commande le peloton d'honneur, prétient les croque-morts qui s'oublient au cabaret, ait mettre des boules d'eau chaude dans les voitures de deuil, et, finalement, défilant avec la foule, il arrive devant lui-même, se serre fortement la main et murmure en pleurant :
« Quel affreux malheur! veuillez croire... » Voilà pourquoi M. de Vatès est si fort occupé en suçant son jujube.
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Ce brave homme, si comique qu'il soit, diffère bien peu des autres, ce me semble.
Comme lui, nous passons notre existence à nous conter des histoires et nous nous mentons à nous-mêmes comme s'il s'agissait de tromper le voisin.
Qui donc se regarde dans la glace sans sourire; qui donc se pèse sans tricher; quel est cel surtout qui pourrait le faire alors qu'il en aurait envie?
On ne se connaît pas; mais en vérité, personne ne désire faire sa propre connaissance. Nous sommes comme ces acteurs qui conservent
ui
leur costume de théâtre sous leur redingote et s'imaginent sérieusement qu'ils président le Conseil des Dix alors qu'ils causent au cabaret.
Si encore ces rêves dont nous nous berçons étaient d'or, comme on dit ; si nous cherchions à oublier les platitudes de la réalité par la fiction d'un idéal plus pur et pms beau ; mais tout au contraire : nous nous consolons du laid par le culte de l'horrible; ce qui nous séduit avant tout c'est l'étrange ; nous avons soif du monstrueux. Et les arts eux-mêmes obéissent à ces tendances au lieu de leur résister. A en juger par les livres que je reçois de Paris, la littérature en particulier tend à devenir une sorte de Cour des miracles, une étrange exhibition d'infirmités et de plaies, d'autant plus goûtées qu'elles sont plus dégoûtantes. Mais passons. Que nos rêves soient superbes ou misérables, le fait est que nous en vivons : ils sont le pain quotidien de notre esprit.
Pourquoi représenter l'idéal comme un costume de cérémonie aux ramages somptueux, semblable aux robes de Peau d'Ane, dont on se
pare aux heures lumineuses de la vie, et qui, à l'ordinaire, reste caché au fond du tiroir ? * Il me semble, au contraire, que l'idéal est un vêtement de dessous, tellement intime et familier qu'on oublie de le nommer lorsqu'on détaille sa toilette.
Et encore, cette comparaison n'est-elle pas juste : un vêtement nous enveloppe, mais ne nous pénètre pas, ne fait pas partie de nousmême, n'est pas l'atmosphère qui nous anime et nous nourrit.
Or l'idéal est tout cela pour nous
Considérez la plus insignifiante de vos actions et voyez de quel travail idéal elle a été précédée et suivie ; écoutons-nous parler : les métaphores, les comparaisons, les sous-entendus, les images nous envahissent. Le réel ne se confond pas seulement avec l'imaginaire, il s'y noie, il s'y perd. Sous chacune de nos paroles se cache un poème tout entier et nous ne pouvons pas dire un mot qui soit l'exacte expression de la stricte réalité.
Et d'ailleurs, ce que nous appelons réalité n'est qu'un certain enchaînement logique dans
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nos illusions, une sorte de concordance relative dans nos fictions. La réalité n'est que la résulfcnte des émotions trompeuses dont nos sensations, plus trompeuses encore, ont été l'origine. Nous croyons être dans le vrai lorsque le doute nous paraît impossible, mais l'absence de doute est précisément ce qui constitue l'erreur.
De toutes les vérités dont nous avons le vague instinct, la seule que nous puissions constater et mesurer dans la balance de notre esprit, est celle de nos désirs se succédant sans cesse et jamais satisfaits.
Les châteaux en Espagne sont les seuls biens que nous possédions réellement, et notre vie se passe à démolir pierre à pierre ces palais de notre jeunesse pour en construire le refuge solitaire qui sera notre tombeau et que l'on appelle l'expérience.
Je lisais hier que le premier Consul, se promenant un jour à la Malmaison avec madame de Clermont-Tonnerre, lui dit tout à coup :
— Madame de Clermont-Tonnerre, qu'estce que vous pensez de moi?
— Mais, général... je pense que vous ressemblez à un architecte habile qui ne veut laisser voir le monument qu'il érige que quand il sera entièrement construit. Vous bâtissez derrière un échafaudage que vous ferez tomber lorsque vous aurez fini.
— Oui, Madame, c'est bien cela, lui dit Bonaparte avec vivacité; je ne vis que dans deux ans. »
Nous aussi, nous sommes tout entiers dans l'heure prochaine. La soif de l'imaginaire nous pousse incessamment et la réalité n'est pas pour nous ce qui est, mais bien ce qui devrait être et ce qui sera.
Le plus simple des hommes est double et même triple : il y a en lui un architecte qui combine et dresse des plans innombrables, puis un pauvre petit maçon, toujours en retard, qui taille la pierre de ses outils é brèches, et enfin un inspecteur somnolent qui, de temps en temps, se réveille et met ses lunettes :
« Tu n'es qu'un fou, » dit-il à l'architecte. Puis, au maçon :
« Tu n'es qu'une bête. »
Dans chacune de nos actions, il y a un fait accompli, appréciable pour tous, sur lequel on nous juge, et un fait rêvé, dont nous seuls avons conscience ; il y a le travail de nos mains et le travail de notre âme. Or ce dernier est le seul qui nous tienne véritablement au cœur et puisse donner notre mesure exacte, car aucun obstacle matériel n'en a troublé ou amoindri l'idéale conception.
Voilà pourquoi nous chérissons si fort l'ouvrage souvent pitoyable qui résume pourtant le plus beau de nos rêves. Voilà pourquoi nous sommes si sensibles aux applaudissements qui s'adressent plus à nous qu'à notre œuvre, plus aux efforts de notre esprit qu'au résultat obtenu par nos mains.
Voyez les avocats ; ne préfèrent-ils pas une cause mauvaise et perdue d'avance, mais où leur talent brillera d'autant plus, à une autre cause, excellente d'ailleurs, mais* dont la limpidité n'exigera d'eux aucun effort et laissera leur éloquence au second plan?
C'est pour une raison analogue qu'une femme sera beaucoup moins touchée par les compliments que vous lui ferez sur sa beauté que par ceux dont sa grâce sera l'objet.
La beauté, en effet, n'est qu'un héritage tombé du ciel au jour de la naissance :
« Je suis belle... Eh, mon Dieu, je le sais bien; c'est ainsi: est-ce ma faute? »
Il arrivera même que si le séducteur malhabile insiste le moins du monde, il risque fort de passer pour un impertinent, car ces éloges répétés ressemblent à des arguments, et on ne plaide raisonnablement que là où il y a doute.
La grâce au contraire, la façon de parler, de se vêtir... l'art de plaire, enfin, est un capital acquis en partie et qui demande, pour ne pas se perdre, des soins et des efforts incessants. Aussi les femmes le considèrent-elles comme le plus précieux de tous ; c'est de lui qu'elles sontfières; c'est à propos de lui que naissent les rivalités et les jalousies.
On accepte une beauté supérieure à la sienne, mais on se brouille le plus souvent avec une
amie qui vous surpasse en coquetterie, car cette amie-là est seule redoutable.
Être belle, c'est avoir une superbe panoplie accrochée au mur.
Être charmante, c'est porter ses armes sur soi et savoir s'en servir. Mais je reviens à mes moutons quoi qu'il m'en coûte, car j'aime beaucoup à errer ainsi à l'aventure.
Je voulais tout simplement dire que l'individu juge son œuvre d'après le plan imaginaire qu'il en avait formé, tandis que le public n'estime que le résultat, sans tenir compte de l'intention et, volontiers, se moque d'un grand effort suivi d'un petit effet.
A ce compte, le public et l'individu doivent difficilement s'entendre : ils le peuvent d'autant moins aisément qu'ils sont absolument sincères et logiques dans leur partialité. Ce qui complique encore les choses c'est que chacun de nous est à la fois public et individu, et qu'en même temps, pour ainsi dire, nous nous plaçons à deux points de vue tout à fait dissemblables pour observer la même action chez nous et chez autrui.
Cet exereice trouble singulièrement. La plupart n'en ont pas conscience, il est vrai, mais quelques-uns s'en aperçoivent, et pour réparer l'injustice, ils tentent de juger les autres comme ils se jugent eux-mêmes et veulent priser du même coup le fait et l'intention, le réel et l'imaginaire.
Cette bonne volonté louable prouve un grand souci de l'équité, mais ne rend pas pour cela strictement équitable.
Se mettre à la place de quelqu'un — ce grand effort qui semble devoir satisfaire la conscience la plus scrupuleuse — n'est en réalité qu'une douce illusion dont on calme ses scrupules.
Se mettre à la place de quelqu'un, c'est s'asseoir sur la chaise de ce quelqu'un et rien de plus; c'est remplacer la personnalité d un autre par la sienne propre, mais ce n'est pas confondre les deux personnalités en une seule. En un mot, c'est faire un retour sur soi-même ; c'est fouiller deux fois dans son âme ; ce n'est pas entrer dans l'âme d' autrui.
Les âmes ne se pénètrent pas plus que ne se
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pénètrent les corps : elles s'attirent ou se repoussent, se font vibrer mutuellement comme des timbres qui se frôlent ou se heurtent, mais elles ne se confondent pas. Et si, par hasard, une foi commune réunit moralement un grand nombre d'hommes en une seule masse, c'est à la façon de ces dunes de sable formées par le vent : que ie vent cesse, qu'un doute survienne, la montagne s'émiette et chaque parcelle reprend son indépendance... j'allais dire son isolement.
C'est qu'en effet, le plus souvent, l'indépendance que nous souhaitons si fort n'est que le début de l'isolement dont nous avons si peur, et il n'est pas besoin de torturer beaucoup ie sens du mot liberté pour en faire le synonyme du mot faiblesse.
Ferou m'a positivement fait' comprendre qul si j'avais le malheur de ne pas avoir un pouce opposable aux autres doigts de ma main, je serais...— estropiée? — non pas; je serais simplement une guenon de grande taille. Encore une conséquence de la prise de la Bastille, probablement.
Quant à présent, en dépit de mon pouce, je ne suis qu'un vulgaire mammifère bimane. La science ne peut pas plus pour moi.
J'en prendrais mon parti, si Ferou n'était mammifère et bimane lui aussi, tout comme
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moi. Embranchement des cuistres, il est vrai, dont je ne suis pas.
C'est d'ailleurs un homme à ne plus voir et je me reproche amèrement les complaisances que j'eus pour ce forcené.
Quand on lui dit que l'homme a une âme, il répond :
« Je le veux bien, mais, scientifiquement, cette hypothèse n'est pas admise. »
Si on lui parle de Dieu, il a une quinte. Pour lui, l'amour est une sécrétion et l'héroïsme un phénomène de digestion; les idées sont des sensations qui fermentent! Qu'est-ce maintenant qu'une sensation? — C'est un mouvement moléculaire, tout bêtement.
Oh! ce mouvement moléculaire qu'ils mettent à toute sauce m'agace au dernier point; il fait le pendant pour moi de cette fameuse volonté nationale qui est partout, peut tout, explique tout, mais ne se voit pas, et ne peut jamais être honnêtement constatée.
Il n'est plus rien en ce bas monde qui ne soit maintenant sous l'empire absolu de cette insup-
portable vibration moléculaire. La chaleur, l'électricité, la lumière, ne sont que des vibrations moléculaires plus ou moins rapides, et quand Ferou dit une bêtise, c'est que sa molécule ne vibre pas comme il faut.
Eh bien, j'admets votre théorie, pour voir un peu. Je suppose que les molécules de l'éther s'agitent à raison de cinq cents millions de millions de vibrations par seconde — c'est un prix fait, comme celui des petits pâtés — et que mon propre nerf optique, répondant à cet appel empressé, vibre à l'unisson.
C'est là une transmission de vitesse, c'est-àdire un fait purement mécanique, semblable à celui d'un carambolage lorsque deux billes se sont heurtées. Voilà qui est bien et Ferou est content.
Mais si cette vibration de mon nerf optique a pour étrange effet de me faire voir rouge, il est clair qu'il s'est produit un fait nouveau que ne peuvent expliquer les propriétés de la matière; il y a eu manifestation de mon individualité ; jV rendu autre chose que ce que j'avais reçu; je nV"
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pas été purement passive; j'ai créé une image immatérielle sous l'influence inexplicable d'un phénomène matériel.
Si maintenant je m'arrête devant ce fantôme qui est mon œuvre, si, après l'avoir observé, je porte un jugement sur lui, si je le trouve triste ou gai, beau ou laid, il y a très positivement émotion, sentiment.
H me semble donc, à moi, que la sensation participe à la fois du phénomène physique et du phénomène moral; elle est le lien mystérieux qui les réunit l'un à l'autre; c'est l'opération merveilleuse qui immatérialise la matière et la rend perceptible pour notre esprit. C'est la transformation nécessaire que doit subir le monde extérieur avant de pénétrer dans notre âme, car c'est en elle seulement que nous en avons conscience de ce monde extérieur; si bien que de tous nos contacts matériels avec lui, les émotions morales qui en résultent sont, en fin de compte, les seules traces durables dont nous conservions le souvenir, les seuls documents qui nous restent sur la nature physique.
Tristesses et Sourires. jjj
Nos sens sont des outils dont notre âme tient le manche. De tout ce qui nous entoure, nous ne voyons que le reflet, nous n'entendons que l'écho, et ce que nous appelons la réalité n'est que l'apparence souvent trompeuse que notre être moral en a perçue.
Cela me rappelle cette fameuse scène du Mariage forci où la réalité des coups de bâton est mise en discussion d'une façon si comique. Sganarelle, l'homme pratique, aura toujours les rieurs pour lui, mais Je philosophe Marphorius n'a pas tout à fait tort, à mon avis du moins.
Si le cœur ou l'esprit n'ont pas été émus, la sensation la plus violente ne fait qu'agiter la surface et se perd aussitôt dans les couches extérieures de notre être. En sorte que plus une sensation est physique et se rapproche de la vibration moléculaire, moins elle laisse de traces en vous. Autrement dit :
Elle est d'autant plus fugitive, négligeable et imaginaire — passez-moi le mot — qu'elle est plus matériellement réelle et physiquement vraie.
Les phénomènes physiques n'ont d'impor-
}jé Tristesses et Sourires.
tance que par leurs conséquences morales; voilà ce qui est évident.
L'homme est une âme qui use un corps; il faut pourtant avoir la franchise de l'avouer.
Prenez la sensation physique la plus indiscutable : la douleur que cause une opération chirurgicale, par exemple. Eh bien, si grande qu'ait été votre souffrance physique, veuillez constater que, quelque temps après, il vous est absolument impossible d'en faire renaître l'impression et d'en réveiller le souvenir. Ce que vous vous rappelez nettement, d'une façon saisissante, c'est l'émotion quia précédé l'opération, c'est l'inquiétude, l'angoisse morale qui s'est emparée de vous lorsque le chirurgien a retroussé sa manche et exhibé son instrument; et une fois la lame entrée dans les chairs, c'est l'énergie qu'il vous a fallu déployer pour ne pas crier ; c'est aussi la crainte de ne plus être maître de vous si la douleur augmentait encore. Ce que vous vous rappelez enfin, c'est tout un monde de pensées et d'émotions qui se sont groupées autour de cette sensation physique absolument éteinte mainte
n?nt, et que vous chercheriez vainement à faire
revivre.
Or, ce que je viens de dire serait tout aussi vrai si, au lieu d'être pénible, la sensation était délicieuse. Dépouillez soigneusement cette dernière de toute Temorescence sentimentale dont vous l'avez entourée et voyez ce qui reste.
Que d'impressions physiques passent inaperçues, si l'âme préoccupée — comme il exprime bien ce qu'il veut dire, ce joli mot — ... si Tâme préoccupée n'a pas eu le temps ou le loisir de s'y arrêter. Un homme qui se bat n'est-il pas insensible aux coups de sabre? Le martyr, au milieu des tortures, s'écrie : Mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes! » et sourit au bourreau. Sans être héroïque — je n'en ai nullement la prétention — il m'est arrivé d'observer les progrès d'une douleur physique que je ressentais : — Malheureusement, mes affreux rhumatismes ne m'ont que trop souvent fourni l'occasion de {aire cette expérience-là — je jugeais les nuances de cette douleur ; je sentais parfaitement qu'il s'agis- ' sait là d'un phénomène extérieur, désagréable à
}j8 Tristesses et Sourires.
coup sûr, mais que, dans certaines limites, on pouvait observer avec le sang-froid d'un chimiste qui regarde dans une éprouvette.
D'autre part, j'embrasse une feuille de rose, puis la joue de mon petit enfant. Matériellement, il y a similitude entre les deux contacts. Ferou me prouvera-t-il que, scientifiquement, mon cœur a tort de faire une différence entre ces deux baisers ?
La sensation physique n'est qu'un prétexte, et, suivant que notre âme s'y attarde ou la néglige, elle l'exalte jusqu'au délire ou l'atténue jusqu'à l'effacer.
J'ai pensé souvent que l'âme humaine est composée de zones concentriques, et de plus en plus pures à mesure qu'elles sont plus proches du centre. Ainsi qu'une ville, l'âme a ses parties extérieures, ses faubourgs bruyants et populeux, encombrés de cabarets et de magasins où s'empilent des matières premières de tcute espèce et de toute provenance. Là, grouille une foule avide, ignorante, vivant la bouche ouverte, le gosier sec, et toujours prête à la gloutonnerie.
Petit monde que tout cela; c'est la basse âme. A certaines heures on se promène beaucoup dans ces régions excentriques; on s'y encanaille et parfois on s'y grise au point d'oublier son adresse et de ne plus pouvoir rentrer chez soi.
Mais après ces faubourgs est une région moins bestiale, sinon moins bruyante, c'est celle du trafic et des affaires; on n'y vit pas uniquement par les sens, mais la population qui y habite est bavarde, frondeuse, faubourienne de naissance et, suivant l'heure et la circonstance, se targue de cette origine ou s'en défend comme d'une honte.
Enfin, après avoir traversé cette zone commerciale on arrive dans un quartier silencieux et recueilli : point de boutiques, point de foule affairée. C'est là qu'on pense, c'est là qu'on vit; c'est là aussi, parmi les demeures honnêtes, que se dresse le donjon où la rei:.e se recueille, juge et prie. Cette reine, c'est la conscience. Je m'imagine ainsi l'âme humaine.
36o Tristesses et Sourires.
Je ne sais pourquoi ces questions, que tant de gens trouveraient insignifiantes, m'intéressent si fort et pourquoi j'y reviens malgré moi.
Est-ce l'âge qui, en raccourcissant la corde où nous sommes attachés, nous rend plus curieux de nos entours? Est-ce l'hiver simplement qui nous fait rentrer en nous-mêmes comme les he'rissons lorsque l'ennemi approche?
Entre les vieux meneaux de ma fenêtre, j'aperçois comme en un cadre profond la campagne dépouillée, grave et superbe dans son grand deuil. La rivière débordée semble un cimeterre étincelant jeté sur un manteau sombre, et dans les profondeurs de l'horizon, les noires collines se déroulent gravement et se confondent avec les montagnes du ciel que le vent de la mer emporte et ramène incessamment.
Pas une cabane, pas un clocher dans ces espaces infinis que parfois traverse un escadron de corbeaux avec des croassements, lugubres comme un lendemain de bataille.
Je ne sais rien de plus grandiose et de plus imposant.
Mais en vérité, n'est-ce pas uniquement par ^émotion qu'il fait naître en moi, par les pensées qu'il me suggère, que ce spectacle me touche, m'attire et me retient? Que m'importerait l'analyse plus ou moins exacte des couleurs diverses qui nuancent ce tableau; que me ferait la description géométrique des formes étranges qu'affectent ces nuages? De quel intérêt serait pour moi l'inventaire scrupuleux de tous les accidents physiques qui sont là, sous mes yeux? Et comment s'est-il trouvé des gens pour croire que la nature pouvait être quelque chose en dehors de l'émotion qu'elle nous cause?
Que viennent-ils nous parler de réalité; de laquelle s'agit-il? Il y a la réalité matérielle qui nous est étrangère, extérieure, qui nous entoure sans nous pénétrer et peut nous écraser sans nous convaincre; mais il y a aussi la réalité morale, celle de nos émotions, qui n'a rien de commun avec la précédente, quoiqu'elle en son parfois la conséquence, et c'est cette dernière qui est ia vraie pour nous.
Encore une fois, c'est dans le miroir de notre
ai
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âme que nous regardons le monde qu> nous entoure; la réalité matérielle n'est réelle 9^ur nous que par le fantôme immatériel que nous lui substituons.
Et cela est si vrai, que nous confondons nos émotions avec les choses mêmes qui en ont été le prétexte. Nous animons ces choses de notre propre vie, et il nous semble alors que, devenues sensibles, elles nous attirent et nous persuadent.
Ne disons-nous pas qu'une forme est élégante, gracieuse ; qu'il y a de l'énergie dans telle coloration ? C'est ce caractère dont nous animons la matière qui nous la rend perceptible et nous permet de la décrire. Il est aussi impossible d'expliquer un sourire par les contractions diverses des muscles de la face que de raconter un bas-relief de Jean Goujon par rénumération de ses creux et de ses saillies.
L'artiste a laissé là quelque chose de son âme qui défie l'analyse, et c'est ce quelque chose cu'à des siècles de distance nous retrouvons dans la pierre rongée et qui nous émeut.
Plus solides que le marbre et le bronze, les pensées et les sentiments persistent ; ils échappent aux ruines matérielles d'une société qui s'éteint, et flottent, planent dans l'espace comme des germes invisibles, n'attendant qu'une âme pour être recueillis et fécondés.
Tout se retrouverait si l'on pouvait chercher. Les grains de blé trouvés dans le tombeau des Pharaons fructifient si nous les mettons en terre. Ce que nous croyons mort, sommeille et attend. Les premiers hommes qui ont pleuré dans le monde nous ont transmis leurs larmes comme des diamants de famille, et je m'imagine qu'il n'est pas une de nos joies ou de nos peines qui n'ait servi de toute éternité.
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Fercu d'ailleurs se moque de moi :
— Mais, madame la baronne, me dit-il, en dépit de toute cette sentimentalité qui ne me surprend pas, étant données les poétiques aspi-
)b4 Tristesses et Soutins,
rations de votre cœur et de votre esprit, » — il a cela pour lui de rester toujours assez poli alors même qu'il devient monstrueux, — « vous ne ferez pas que cette réalité matérielle, n'auraitelle aucun caractère artistique ou sentimental, ne s'impose pas à nous par cela seul qu'elle existe.
— Et comment savons-nous qu'elle existe ?
— Nous la voyons, nous la touchons, j'imagine?
— Mais si nous ne pouvions ni la toucher ni la voir; si un corps n'avait ni cohésion, ni couleur, s'il n'était ni lourd, ni léger, ni chaud, ni froid, n'est-il pas vrai que ce corps passerait absolument inaperçu et serait comme s'il n'existait pas?
— Assurément, madame la baronne.
— Je vous rends grâce. L'attraction moléculaire, la lumière, la pesanteur, la chaleur, sont donc des agents absolument indispensables à la réalité apparente de la matière? Et que soni ces agents ?
— Ce sont des forces.
— Et ces forces ne sont pas choses matérielles, n'est-il pas vrai ?
— Assurément non, madame la baronne.
— Donc la matière n'existe pour nous que par le fait des principes immatériels qui la constituent. C'est assez original, cela. Mais qui dit force dit puissance, dit volonté. En sorte que c'est à l'heure où cette volonté se manifesta que . la matière fut. Il est même impossible de comprendre qu'il en puisse être autrement, vous venez de l'avouer. Or, dans votre bouche, cette approbation de la Genèse a un grand poids, mon cher ami. »
Si avant que l'on fouille dans le monde moral ou dans le monde physique, c'est donc à une pensée divine que l'on s'arrête. Un philosophe botaniste a dit que le végétal était de l'air condensé. Ne pourrait-on pas ajouter que la matière est la volonté de Dieu rendue perceptible poui nos sens ?
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La science humaine, qui a la prétention de
baser ses calculs sur des données certaines et palpables, fait tout naturellement passer le corps qui se pèse avant l'âme qui ne se pèse pas, le nombre matériel qui se traduit par un chiffre avant la valeur morale qui ne saurait s'exprimer en signes connus. Elle nie d'ordinaire tout ce qui dépasse le petit cercle de ses expériences et, volontiers, repousse l'homme dans la famille des singes, pour simplifier les choses et diminuer ses embarras.
Je dis à Ferou, qui me soutenait précisément cette thèse de l'homme-singe :
— A ce compte, docteur, vous raisonneriez comme une bête?
J'étais logique; il s'en alla furieux.
L'homme ne se contente pas d'être plus délir catement impressionnable que les autres êtres; il ne se contente pas d'être le premier des animaux par l'intensité de ses peines et de ses joies.
Il est plus grand que cela.
Non seulement il peut être ému, mais il peut aussi évoquer l'image de ses émotions, se déta-
cher d'eues pour les dominer et les mieux juger; il peut les dépouiller de toutes les particularités qui les rattachaient à lui, en extraire l'essence impersonnelle, en déduire la synthèse, les réduire à l'idée pure, et de cette iaçon être à la fois en lui et en dehors de lui.
L'homme peut penser enfin.
Alors, il voit s'ouvrir l'immensité d'un \ . . le sans limites ; sa personnalité s'épure et s'élève ; il a conscience d'une parenté divine qui l'ennoblit, l'attire, et, dans l'humilité de son impuissance, il sent qu'il est fils du Dieu qui peut tout.
Et quand il serait vrai que nos relations ave< le monde extérieur sont, en effet , l'origine de toutes nos pensées, que les phénomènes de notre vie morale ont pour cause unique nos propres sensations, et qu'en partant du premier frisson de l'animal, de la vibration moléculaire, on peut ar; iver, par des transitions successives et complaisantes, à l'idée la plus abstraite ; qu'importerait tout cela ?
Quand il serait vrai que les sensation-
aussi nécessaires à l'idée que le grain de blé Test à la farine ; qu'importe encore? Il n'est pas non plus de farine sans moulin, et c'est le moulin qui nous intéresse.
Même en admettant les théories matérialistes les plus étroites, et à ne considérer nos idées que comme les produits naturels de réactions purement physiques, comment ne pas se demander quelle est la volonté qui préside à ces incessantes réactions ? Quelle est cette puissance irrésistible qui nous pousse ainsi à sortir de nousmème , à convertir les phénomènes physiques et moraux qui constituent notre individualité en idées impersonnelles? Qui nous pousse à combiner entre elles ces idées, à en tirer des conséquences plus impersonnelles encore ? Quel est le but de cette vie idéale qui nous absorbe ; pourquoi ces épurations successives; pourquoi ces recherches involontaires, ces désirs irrésistibles qui, dans les sciences, en morale, en religion, partout enfin, font frissonner l'humanité ? Que ne restons-nous calmes et repus dans le chaos des sensations et des émotions animales? D'où
nous vient le besoin de sortir de ce fouillis? Pourquoi tendre incessamment vers le principe, aspirer à la cause?
Quel est-il donc ce foyer de toute vérité qui, à travers l'inconnu, nous attire, et vers lequel notre âme se précipite avec de telles ardeursf qu'elle semble retourner à sa source?
ÛJu
Les grand'mamans ne s'improvisent pas, 11 Élut, pour en arriver à porter l'épaulette, que ia femme ait vieilli sous le drapeau de la famille, qu'elle ait eu une mère, un mari, des enfants, que tous les sentiments de la vie se soient succédé dans leur ordre logique et sain.
La tendresse de la vieille femme n'est pas un sentiment nouveau : c'est un ensemble, une harmonie où l'on retrouve l'écho de toutes les émotions qui ont rempli sa vie.
Les dernières heures résument l'existence entière. La vie, en approchant de sa fin, ne s'ef-
face pas peu à peu comme un horizon que voile le crépuscule. Elle apparaît, au contraire, dans son ensemble, se dépouille de ses nuages et vous saisit par sa netteté On ne peut échapper à cet inventaire final; il faut, bon gré, mal gré, compter sa fortune, contempler sa récolte et se juger devant D
Est-elle bien juste, cène image qui nous représente le milieu de la carrière humaine comme le point culminant d'une pyramide ? On descend dans la vie bien plutôt qu'on y monte; c'est en bas qu'est la lutte enfiévrée, dans le demi-jour et l'espace restreint. Et puis, après l'épreuve, l'homme fatigué remonte la colline et, de son dernier regard, embrasse la vallée.
Hier, mon fils aîné, mon Robert, est venu me voir, et, comme nous étions seuls, il s'ede lui-même, tout près de mon fauteuil, sur ua petit tabouret; et il m'eût été bien facile de lui prendre la tête dans mes deux mains, comme autrefois. Je m'en suis gardée. Plus la tendresse est grande et plus elle doit être discrète : il est si facile d'être importun en se jetant au cou des
gens! Les vieilles mamans, en fait de caresses, ne doivent donner que ce qu'on leur demande. Car les bébés dont les cheveux grisonnent ne se dorlotent plus comme des poupons; il faut attendre qu'ils vous y invitent, que les portes soient closes, et qu'un souvenir d'autrefois les ait par hasard un peu troublés. Comme elles sont rares ces effusions où, de part et d'autre, on oublie son âge, où le colonel avec ses cicatrices, son grand air et ses éperons, s'oublie dans les bras de sa vieille nourrice ! Si son régiment, si sa femme le voyaient !
Il était donc là, causant gaiement de mille choses, mais à la façon dont il me regardait, ie vis qu'il me trouvait bien changée depuis sa dernière visite. Et, en effet, je m'affaiblis beaucoup. Il constatait qu'il faudra bientôt nous dire adieu; et, sans doute, il se reprochait aussi de penser à tout cela pour la première ibis. Oui vraiment, il se faisait des reproches, brave et digne cœur! Comme si tout cela n'était pas naturel ; comme si les jeunes qui arrivent avaient le temps et le loisir de songer aux vieux qui s'en vont ! Quand
de tous les coins de l'horizon l'avenir vous appelle et vous sourit, est-ce qu'il est possible de s'abstraire et de sortir de soi ? On ne peut être à la fois en été et en hiver; jouer son rôle et juger la pièce. Les ardeurs de la vie emplissent le cœur et l'esprit. Tout l'équipage est à la manœuvre; c'est qu'il fait grand vent, que le navire va vite et que l'orage peut menacer. Cet équipage est- il donc égoïste de ne songer qu'à la marche de son vaisseau? N'est-ce pas plutôt nous autres vieillards qui sommes partiaux et aveugles lorsque nous reprochons à nos enfants de ne point aller notre pas et de ne pas voir avec nos yeux ?
Je pensais tout cela, mais je n'osais le lui dire, de peur qu'il ne s'aperçût que je l'avais deviné.
A un certain moment, ses lèvres eurent je ne sais quel mouvement imperceptible qui me rappela l'expression de son visage, alors qu'étant enfant il avait du chagrin.
Je regardai ses yeux, ils étaient humides... Je me mis à tisonner et nous restâmes ainsi sans
}*J4 Tristesses et Sourires.
dire un mot, tandis que nos cœurs se gonflaient et que nos regards s'évitaient.
Tout à coup, il se leva, m'enlaça de ses deux bras robustes et fondit en larmes.
— Ma chérie, disait-il au milieu des sanglots, ma vieille maman chérie 1
Il n'avait pas prononcé ce mot-là depuis trente ans peut-être !
Est-il possible qu'il ait jamais donné d'autres baisers aussi émus que ceux-là ? Pour moi, je ne connais pas de bonheur comparable à celui que j'éprouvai dans ce court moment. Une chose m'affligeait cependant, c'est que les larmes de mon garçon chéri fussent la cause de ma dernière joie.
Mais elles se sécheront bien vite, ces bonnes larmes. Ta douleur ne sera qu'un nuage qui passe, mon amour. Le ciel a voulu que la mort d'une mère ne fut pas un désespoir de longue durée, afin que la tendresse maternelle restât toujours, et même dans le souvenir, le baume sans amertume qui calme, console et fortifie.
Tu me reviendras, ta revivras ta jeunesse, et
Tristesses et Sources. )JS
cela précisément à l'heure où tes enfants s'éloigneront de toi. Le passé, vois-tu bien, est comme ces échos qui ne sont sonores qu'à distance et dont il faut s'écarter pour les percevoir nettement.
A mesure que Ton s'avance dans la vie, la marche devient plus prudente ; on regarde où l'on met les pieds et l'on retrouve à terre la trace des pas de ceux qui vous ont précédé.
On redevient fils en achevant d'être père. L'amour paternel évoque si bien le souvenir de la tendresse filiale, qu'à certains moments il semble se confondre avec elle ; et c'est ainsi que l'anneau de notre vie se soude en enlaçant l'anneau voisin.
Les chagrins que nous causons aux autres sont des pelletées de terre que nous jetons par avance sur nous-mêmes. Si notre vie a été un fardeau pour autrui, notre mort sera une délivrance; voilà ce qui est sûr. Mais aussi, le bien que nous avons
fait à nos enfants et à nos amis, la tendresse que nous leur avons témoignée nous feront surnager dans leur souvenir.
On n'oublie pas complètement ceux qui vous ont aimés : aux heures de la souffrance, on les revoit, on les retrouve et Ton se réfugie dans leur cœur comme on se réfugiait autrefois dans leurs bras.
La mémoire d'une bonne vie, alors même qu'on va quitter ce monde, est une bien douce joie, et si le regret s'y mêle un peu, ce n'est pas pour y ajouter l'amertume, mais bien plutôt pour en faciliter le souvenir.
Que sert de se désespérer? Ce n'est pas la mort qui est cruelle; c'est la crainte qu'on en a.
La mort vient toujours en son temps; elle termine une vie qui ne pouvait pas durer davantage ; elle dénoue des liens qui se rompaient d'euxmêmes; elle endort doucement ceux qu'une vieillesse saine a bercés.
Il n'y a là ni injustice, ni violence, ni erreur : c'est la loi de Dieu qui nous mit au monde, c'est elle aussi qui nous en retire. Tous ont subi cette
loi nécessaire et, quand on y pense, le plus cruel des châtiments serait d'en être exempt.
Peut-on se plaindre, d'ailleurs, quand les .-tuants sont là pour vous fermer les yeux et qu'on s'affaisse comme le vieil arbre, à l'ombre bien-aimée de ses propres rejetons.
Il faut se dire que la vie n'est pas une propriété dont nous pouvons user arbitrairement, mais bien un usufruit, dont nous avons hérité et qu'il nous faut transmettre.
Il semble à certains moments que les derniers souffles qui s'échappent de nous aillent animer un nouvel être. Que de fois, ayant sur mes genoux l'un de mes petits-enfants, cette pensée m'est venue à l'esprit! Je me disais :
Cède ta place, vieille grand'mère, pour que Je petit être qui est là puisse s'épanouir à l'aise. Les forces qui t'abandonnent passent en lui et l'animent; tu meurs pour qu'il vive... Cède ta place, grand'maman. Qui sait si tu n'es pas un peu en retard.
Ce qui est merveilleux, c'est que la Providence ait disposé toute chose pour l'exécution douce
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et facile de ses décrets, et que telle pensée, qui vingt ans plus tôt eût causé notre désespoir, perde peu à peu son amertume et devienne i l'heure précise une consolation.