VOYAGE
« Oh ! ce sujet, dis-je, se traite avec bien plus de méthode en France.
— Quoi ! vous auriez vu la France ? répliqua mon interlocuteur avec vivacité en se tournant vers moi de l'air le plus civil et le plus triomphant.
— Étrange prérogative, me dis-je à moi-même, que donne aux gens une traversée de vingt et un milles maritimes ! car il n'y a absolument que cette distance de Douvres à Calais. Allons ! c'est ce qu'il faudra voir par moi-même. »
Je termine brusquement la dispute. Je vais droit chez moi, j'assemble à la hâte six chemises et une culotte de soie noire. « L'habit que j'ai sur moi peut encore passer », dis-je en jetant un coup d'œil sur chaque manche.
Je retiens une place pour Douvres, et le paquebot partant le lendemain à neuf heures du niatin, je me trouve sur les trois heures en face d'une fricassée de poulets, apprêtée pour mon dîner, et si incontestablement assis en France que, si une indigestion m'eût emporté pendant la nuit, rien au monde ne pouvait défendre mon
petit bagage des invasions du droit d' aubaine. Chemises, culotte de soie noire, porte manteau, tout enfin devenait la propriété du roi de France ; je n'en excepte pas même ton portrait, Éliza ; cette miniature si chère que je porte depuis si longtemps, et que je t'ai juré tant de t'ois d'emporter au tombeau. On l'eût arrachée de mon cou : usage barbare ! Quoi ! ravir la dépouille, saisir les débris de l'étranger imprudent que vos sujets ont appelé sur leur côtes I Oh ! parbleu , Sire, cela n'est pas bien ! et ce qui me peine le plus , c'est d'adresser le reproche au monarque d'un peuple si courtois, si poli, si renommé pour la délicatesse de ses sentiments. Eh ! vous le voyez bien ; à peine ai-je reposé mon pied sur votre territoire !
CALAIS
J'avais fini mon dîner par une rasade à la santé du roi de France, et venais de m'assurer que, loin de lui garder rancune, je professais au contraire une haute estime pour sa personne et l'humanité de son caractère ; je me levai de table plus haut d'un pouce par l'effet seul de cette réconciliation. Non, les Bourbons, ajoutai-je, ne sont point une cruelle race. On peut les égarer sans doute comme le reste des mortels ; mais il y a de la douceur dans le sang de cette famille. En faisant cet aveu, une rougeur de l'espèce la plus bénigne vint tapisser mes joues, avec une chaleur si suave, que le bourgogne (de deux livres la bouteille pour le moins) que j'avais bu i\ mon diner n'eût jamais pu produire un épanchement aussi ami de l'homme.
VOXAGE SENTIMENTAL * 260
« Juste ciel! m'écriai-jc en rangeant de coté ma valise avec le bout de mon pied; parmi les biens de ce monde, qu'est-ce qui peut donc ainsi aigniser nos aniinosités, et taire trcl)uclicr si cruellement dans les sentiers de la vie tant d'hommes appelés à y vivre avec fraternité et bienveillance? »
Quand l'homme est en bonne intelligence avec ses semblables, le plus lourd des métaux acquiert dans sa main la légèreté d'une plume. Sa bourse n'est plus comprimée par la défiance ; elle se joue entre ses doigts ; ses regards se promènent autour de lui, comme pour chercher avec qui la partager. C'est ce que je faisais moi-même en ce moment : un sang plus fluide se dilatait dans mes veines, mes artères battaient avec harmonie, toutes les puissances de mon a me remplissaient leurs fonctions vitales par un frottement si léger, que la précieuse de France la plus physicienne en eût été confondue. En dépit de son matérialisme, je n'eusse plus paru à ses yeux une simple machine. « Je suis sûr à présent, me dis-je, de bouleverser toute sa doctrine. » Cette idée additionnelle porta mon exaltation naturelle aussi haut que possible ; je m'étais mis en paix avec l'univers avant que cette pensée me fût venue : elle acheva le traité commencé avec moi-même.
« Quel moment ! Si j'étais roi de France, oh ! quel moment pour l'orphelin qui aurait à me redemander le porte manteau de son père. »