LE POSTILLON
L'impression touchante qu'avait faite sur moi le récit de ce pauvre pèlerin me donnait le besoin d'un peu de recueillement. Le postillon n'y eut aucun égard, et prit le pavé au grand galop.
Le voyageur le plus altéré des déserts sablonneux de l'Arabie ne soupire pas après un verre d'eau froide avec plus d'ardeur que je ne souhaitais pour moi-même des balancements souples et doux. J'aurais eu la plus favorable idée du postdlon s'il m'eût promené avec cette nonchalance amie de la méditation et de la pensée.
Tout au contraire, coinrae le pèlerin finissait ses narrations plaintives, le p^aillard, assenant à chacun de ses chevaux un coup de fouet impitoyable, partit avec tracas comnie si mille diables l'eussent traîné.
Je m'écriai de toute ma force... Je le conjurai, je le suppliai d'aller plus doucement ; mais plus je parlais naut, plus il galopait sans pitié. « Que le diable l'emporte ! dis-je; lui et son galop; vous allez voir qu'il va briser mes nerfs, agacer mes fibres, jusqu'à ce que la colère me travaille et me fasse faire quelque sottise, puis il ira doucement pour me donner le temps de la savourer tout à mon aise. » Le postillon, comme je l'avais prévu, mena si bien la chose, qu'on ne pouvait, sans miracle, prendre mieux ses mesures ; pendant le temps qu'il avait mis à gagner le pied de la colline escarpée, qui est à une demi-lieue de Nampont, il m'avait mis en colère contre lui, puis contre moi-même pour m'ètre emporté. Mes dispositions nouvelles eussent demandé un régime différent pour distraire mes sens ; c'était le moment de me régaler d'un galop bien ronflant s'il eût voulu me rendre service.
« Allons ! mon enfant, je t'en conjure, marche un peu ; avançons, te dis-je, mon brave garçon. »
Le postillon me montra du doigt la colline que nous montions ; j'essayai donc de retrouver le fil de l'histoire de mon pauvre Allemand et de son âne : vains efforts, ma voile était rompue, il me fut aussi impossible de reprendre le vent qu'au postillon de prendre seulement le trot. « Que tout aille donc au diable, dis-je tout bas, je me trouve ici disposé avec autant de candeur qu'en eut jamais homme qui vive pour tirer le meilleur parti des circonstances les plus fâcheuses, et toutes se tournent contre moi. Il est pourtant un léni-
tif consolateur pour ce genre de maux : c'est le sommeil. La nature elle-même assaisonne ce doux remède, et nous le présente. Je le pris volontiers de ses mains, et je m'endormis pour me réveiller seulement au moment où mon oreille fut frappée de ce mot : Amiens. Dieu soit loué! me dis-je en me frottant les yeux, c'est justement la ville où ma pauvre dame doit arriver.