‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 3 sur 197 · CHAPITRE CGVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CGVIL

Suite de l'histoire de Lefèvre.

Mon oncle Tobie n'avait pas encore secoué les cendres de sa troisième pipe, quand le caporal Trim revint à l'auberge, et lui fit le récit suivant.

« J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur aucun détail sur le pauvre lieutenant malade.

■— C'est donc un officier? dit mon oncle Tobie.

— C'est un officier, dit le caporal.

— Et de quel régiment? dit mon oncle Tobie.

— Si monsieur veut me laisser dire, répliqua le caporal, je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le môme ordre que je l'ai apprise.

— Eh bien ! Trim, dit mon oncle Tobie, je ne t'interromprai point que tu n'aies iini. Je vais remplir une autre pipe; et, toi Trim, tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette de la fenêtre, et tu recommenceras ton histoire. »

Le caporal fit sa révérence accoutumée, laquelle disait, aussi intelligiblement qu'une révérence peut dire quelque chose, monsieur a bien de la bonté. Il s'assit ensuite comme on le lui avait ordonné, et reprit son histoire à peu près dans les mêmes termes.

« J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils; car, quand j'ai demandé où était son domestique (duquel je m'étais promis de savoir tout ce qu'il était convenable de demander)

— Sage distinction! dit mon oncle Tobie.

— On m'a répondu, saut' le respect dû à monsieur, qu'il n'avait point de domestique, ([u'il était arrivé i\ l'auberge avec des chevaux de louage, et que, ne se trouvant pas en état d'aller plus loin, il les avait renvoyés le matin d'après son arrivée. « Si je ne me porte pas mieux, mon cher, avait-il dit ii son fils en lui donnant sa bourse pour payer riionnne, nous pourrons en louer d'autres ici. » Mais <i hélas! m'a dit la maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là; cai; j'ai enteudu l'oiseau de mort toute la nuit. Et, quand il mourra, son malheureux entant mourra aussi. 11 a déjà le cœur brisé. »

J'écoutais ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste avait parlé. « Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire moi-même. — Permettez, lui aije dit en lui offrant ma chaise pour le faire asseoir auprès du feu, permettez, mon jeune gentilhomme, que je vous en évite la peine. » En même temps j'ai pris une fourchette pour faire griller la rôtie. « Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un air tout à fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon. — Je suis sûr, ai-je répondu, que Sa Seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus mauvaise de la façon d'un vieux soldat. » Le jeune homme m'a pris la main, et aussitôt a fondu en larmes.

— Pauvre enfant, dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l'armée depuis le berceau; et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le nom d'un ami. Je voudrais l'avoir ici.

— Dans les plus longues marches de l'armée, continua le caporal, dans le besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience pour mon dîner, que j'en ai ressenti aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec ce jeune homme. Mais, je le demande à monsieur en quoi la chose me touchait-elle?

— En rien au monde, Trim, dit mon oncle Tobie en se mouchant; mais la bonté de ton cœur te fait ressentir vivement la peine d'autrui.

— En lui donnant la rôtie, poursuivit le caporal, j'ai pensé qu'il était à propos de lui dire que j'étais domestique du capitaine Shandy; et que monsieur (sans connaître son père) était fort touché de son état; et que tout ce qui était dans la cave ou dans la maison de monsieur était fort à son service.

— Tu pouvais ajouter dans ma bourse, dit mon oncle Tobie.

— Le jeune homme, reprit le caporal, a fait une profonde révérence (laquelle sûrement se rapportait à monsieur) ; mais son cœur était trop plein : il n'a rien répondu. Il a monté l'escalier avec la rôtie; et, comme je lui ouvrais la porte :

a Prenez courage, lui ai-je dit, et soyez sûr, mon brave jeune homme, que monsieur votre père sera bientôt ^uéri. »

Le vicaire de M. Yorick fumait une pipe au coin du feu; mais il n'a pas adressé à ce pauvre jeune homme un seul mot de consolation. J'ai trouvé cela fort mal.

— Je le trouve de même, dit mon oncle Tobie.

— Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, il s'est trouvé un peu ranimé. Il m'a fait dire que si je voulais monter dans dix minutes, je lui ferais plaisir.

— Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire ses prières, car il y avait un livre posé sur la chaise auprès du lit; et, comme je fermais la porte, j'ai vu son iils prendre un coussin. — Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, monsieur Trim, prie Dieu quelquefois ? J'aurais parié que non. — Oh ! celui-ci , a répliqué la maîtresse de l'auberge, dit ses prières, et même très-dévotement. Je l'ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles; sans cela, je n'aurais pu le croire. — Mais en étes-vous bien sûre? a répliqué le vicaire. — Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez qu'un soldat prie, ne vous en déplaise, et de son propre mouvement, tout aussi souvent qu'un prêtre. Et, quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son honneur,

il a plus de raisons de prier Dieu que qui que ce soit au monde. »

— Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie.

— Mais, ai-je dit, reprit le caporal, quand ce môme soldat vient de passer douze heures de suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l'eau froide, quand il se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longues et périlleuses, harcelé aujourd'hui par les ennemis, les harcelant demain, détaché ici, contremandé là, passant sous les armes cette nuit, surpris en chemise celle d'après, transi jusque dans ses jointures, sans paille peut-être dans sa tente poui* s'agenouiller; il n'est pas toujours le maître de choisir le lieu et l'heure pour prier. Mais, quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté (car j'étais piqué poiu* la réputation de l'armée), je crois, ne vous en déplaise, qu'un soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, quoique avec moins d'étalage et d'hypocrisie.

— Voilà, Trim, ce que tu n'aurais pas dû dire, reprit mon oncle Tobie. Dieu seul, caporal, connaît celui qui est hypocrite, et celui qui ne l'est pas. A la grande et générale revue, au jour du jugement, mais non pas plus tôt, on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce monde, et ceux qui ne l'ont pas fait; et chacun sera traité selon ses œuvres.

— Je l'espère ainsi, répondit Trim.

— Cela est dans l'Ecriture, dit mon oncle Tobie, et je te le montrerai demain. Mais, Trim, il est une chose sur laquelle nous pouvons compter pour notre consolation; c'est que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous

i2 TRISTRAM SHANDY.

nous en sommes acquittés en habit rouge ou en habit

noir.

— Oh! non, sans doute, dit le caporal.

— Mais poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle Tobie.

— J'ai attendu, continua le caporal, que les dix minutes fussent expirées, pour monter dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé dans son lit, la tête appuyée sur sa main, et le coude sur son oreiller; il avait un mouchoir blanc à côté de lui. Le jeune homme était encore baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avait été à genoux; et, comme il se relevait en tenant le coussin d'une main, il essayait avec l'autre de prendre le livre qui était posé sur le lit : « Laisse-le là, mon ami, » a dit le lieutenant.

Je me suis avancé tout près du lit.

« Si vous êtes le domestique du capitaine Sliandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous mes remerciements et ceux de mon fils, pour sa politesse • envers moi. S'il était de Leven, a-t-il ajouté... (je lui ai dit que monsieur avait servi dans ce régiment.) Eh bien ! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes ensemble, et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je n'avais pas l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute apparence qu'il ne me connaît pas. Vous lui direz pourtant que celui qui vient de contracter tant d'obligations envers lui, et qui est touché de ses bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Augus. Mais il ne me connaît pas, a-t-il répété après avoir un peu rêvé. Il se pourrait pourtant, a-t-il ajouté, que mon histoire... Je vous prie, dites au capitaine que je suis l'enseigne dont la fennne fut si mal-

heureuscmonl tuéo à Broda, d'un coup de mousquet qui ratteigiiit dans la tente do son mari, comme elle reposait dans ses bras. — Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien cette histoire. — Vous vous la rappelez? a-t-il dit en s'essuyant les yeux avec un mouchoir; jugez si je puis jamais Toulilier! » En disant cela, il a tiré de son sein une petite bague, qui paraissait attachée autour de son cou avec un ruban noir, et il l'a baisée deux fois.

« Voilà Billy, » a-t-il dit. L'entant est accouru du bout de la chambre, et, tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi. Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit et s'est mis à pleurer.

— Je voudrais, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir, je voudrais, Trim, être déjà à demain.

— En vérité, répliqua le caporal, monsieur s'afflige trop. Monsieur veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu'il boira en fumant sa pipe?

— A la bonne heure, Trim, dit mon oncle Tobie. Je me rappelle très-bien, dit mon oncle Tobie en

soupirant encore, l'histoire de l'enseigne et de sa femme. Il y a même une circonstance qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence. C'est qu'ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute l'armée. Mais achève ton histoire, caporal.

^- Elle est achevée, dit le caporal. Je n'ai pas voulu rester plus longtemps; j'ai souhaité une bonne nuit au pauvre lieutenant : son fils s'est levé de dessus le lit, et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; et comme nous descendions ensemble, il m'a dit qu'ils venaient d'Mande, et qu'ils étaient en route pour rejoindre le

régiment en Flandre. Mais, liélas! dit le eaporal, tous les voyages du lieutenant sont finis.

— Et que deviendra son pauvre enfant! » s'écria mon oncle Tobie.

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