‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 35 sur 197 · CHAPITRE CCXLl · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXLl

Je prends la poste.

J'ai promis quelque part au lecteur que je lui donnenerais deux volumes de cet ouvrage par an, pourvu que mon maudit asthme, que je redoute à présent plus

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(|ii(' le diable, voulût mo lo permettre. Et dans nii autre endroit (je veuK être pendu si je sais où), j'ai posé ma plume et ma rèi^le <mi croix sur ma table, pour donner plus de poids à mon serment; et j'ai juré que je soutiendrais cette allure pendant quarante ans de suite, s'il plaisait à la fontaine de la vie de me fournir aussi longtemps bonne santé, l)on courage et joyeuse humeur.

Pour mon humeur, je n'ai qu'à 'm'en louer; quoi- (ju'il lui arrive de me promener à cheval sur un bâton, dix-neuf heures sur les vingt-quatre, je n'ai que des remercîments à lui faire. 0 mon humeur, que ne vous dois-je pas! c'est vous qui m'avez fait parcourir joyeusement l'âpre sentier de la vie, et qui, parmi tous les maux qu'elle entraîne, ne m'avez jamais laissé connaître les soucis. Jamais vous ne m'avez abandonné; jamais vous ne m'avez teint les objets en noir ni en pâles couleurs. Au contraire, dans les dangers, vous avez toujours doré mon horizon avec les rayons de l'espérance; et, quand la mort elle-même est venue frapper à ma porte, vous l'avez congédiée d'un ton si gai et d'un air si dégagé, qu'elle a cru s'être trompée.

« Il y a ici ({uelque méprise, » a-t-elle dit.

Je ne crains rien tant au monde que d'être interrompu au milieu d'une histoire; et, quand la mort se présenta, je racontais à mon ami Eugène le vieux conte d'une religieuse qui se croyait changée en poisson, et celui d'un moine condanmé juridiquement pour avoir mangé un missel; et je discutais plaisamment l'importance du cas et la justice de la procédure.

« Ce ne saurait être, dit-elle, le grave personnage que je cherche ; voyons ailleurs.

— Tu l'as échappé belle, Tristram, me dit Eugène en me prenant la main, api'ès (jue j'eus fini mon histoire.

— Jo no tion^ rioii onroro, Eiii'viio, irj)liquai-je; et puisque l'intame bâtarde a découvert mon logis...

— Bâtarde est le mot, interrompit Eugène ; car c'est par le péché qu'elle est entrée dans le monde.

— Il ne m'importe guère, lui dis-je, par où elle y est entrée; ce que je lui demande, c'est de ne pas m'en faire sortir si brusquement. J'ai quarante volumes à écrire, et quarante* mille choses à dire et à faire, que toi seul au monde, mon cher Eugène, pourrais dire et faire pour moi. Tu vois connne elle m'a déjà pris à la gorge (en effet, je pouvais à peine me faire entendre d'Eugène à travers une petite table). Tu vois que je ne suis pas un champion de sa force en champ clos. Xe ferais-je pas mieux, tandis qu'il me reste encore quelques esprits épars, et que ces deux jambes (soulevant une des miennes), et que ces deux jambes d'araignée peuvent encore me porter, ne ferais-je pas mieux de gagner pays et de chercher mon salut dans la fuite?

— C'est mon avis, mon cher Tristram, dit Eugène. — Eh bien ! dis-je, par le ciel ! je vais la mener un train

dont elle ne se doute guère. Je galoperai sans retourner la tête jusqu'aux bords de la Garonne; je m'enfuirai au plus haut du Vésuve, et de là à Joppé, et de Joppé au bout du monde.

— Viens, mon ami, » dit Eugène en me tendant la main. Le mouvement d'Eugène et sa tendre affection pour

moi rappelèrent dans mes joues le sang qui en avait été banni si longtemps. C'était un cruel moment pour lui dire adieu. Il me conduisit à ma chaise; je montai en le regardant; il me tendit encore la main. « Allons! » m'écriai-je. Le postillon enleva ses chevaux d'un coup de fouet : nous partîmes comme l'éclair; et en six toui's de roue nous fûmes à Douvres.

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