‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 54 sur 197 · CHAPITRE CCLXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXI

Histoire de l'abbesse des Andouillettes.

L'abbesse des Andouillettes, dont le couvent est situé dans ces montagnes qui séparent la Bourgogne de la Savoie, comme on peut le voir dans les nouvelles cartes de l'Académie des sciences de Paris, l'abbesse des Andouillettes se trouvait en danger d'une ankylose au genou, la synovie s'en étant desséchée par son assiduité à de trop longues matines.

Vainement elle avait tenté tous les remèdes. Premièrement des prières et des actions de grâces à Dieu. Puis des neuvaines, d'abord à tous les saints indistinctement, ensuite à chaque saint dont le genou avait été ankylose avant le sien. Les neuvaines n'opérant pas, elle avait eu recours à toutes les reliques du couvent, et principalement à l'os de la cuisse du boiteux de Lystra. On appliquait tour à tour chaque relique sur le mal ; on passait dessus le rosaire en croix, et on enveloppait

le tout avec le voile de iiiadaiiie, (jui se mettait an lit dans ce saint appareil.

Enfin, lasse de tant d'essais inutiles, madame s'était livrée au bras séculier. Il fallait voir combien d'huile et de graisses émollientes, combien de fomentations adoucissantes et résolutives, combien de frictions anodines. Tantôt des cataplasmes de mauve, de guimauve et de bonhenry, auxquels on ajoutait des oignons de lis et de sénevé; tantôt la vapeur de certains bois, dont on dirigeait la fumée sur la cuisse de madame, qui tenait dessus son scapulaire en croix; tantôt enfin des décoctions de chicorée sauvage, de cresson d'eau, de cerfeuil, de cochléaria et de myrrhe.

Mais tous les remèdes furent sans effet, et la faculté décida enfin que l'on essaierait des eaux thermales de Bourbon. On obtint au préalable du révérend père visiteur les permissions nécessaires, et tout fut ordonné pour le voyage.

Marguerite, novice d'environ dix-sept ans, qui, pour avoir trempé son doigt trop fréquemment dans les cataplasmes bouillants de madame l'abbesse, avait gagné un mal d'aventure, Marguerite, dis-je, avait inspiré tant d'intérêt que, sans s'inquiéter d'une vieille religieuse perdue de sciatique, et que les bains de Bourbon auraient peut-être guérie radicalement, la petite novice fut choisie pour compagne de voyage.

Une vieille calèche, doublée de velours d'Utrecht vei't, et appartenant à madame l'abbesse, revit le soleil après vingt ans d'obscurité. Le jardinier du couvent fut créé muletier, et fit sortir les deux vieilles mules pour leur rogner les crins de la queue. Deux sœurs converses s'employèrent l'une à reprendre les trous de la doublure, l'autre à recoudre les bords du galon

jaune quo la dent du temps avait rongés. Le garçon jardinier repassa le chapeau du muletier dans de la lie de vin chaud; et un tailleur versé dans le plain-chant s'assit sous un auvent, en lace de l'abbaye, pour assortir quatre douzaines de sonnettes pour les harnais; sifflant un air à chaque sonnette, à mesure qu'il l'attachait avec une courroie.

Le maréchal et le charron des Andouillettes tinrent conseil sur les roues, et, dès le lendemain à sept heures du matin, tout tut réparé, tout se trouva prêt et fut rendu à la porte du couvent. Deux files de malheureux y étaient rassemblées une heure auparavant.

L'abbesse des Andouillettes, soutenue par Marguerite, sa novice, s'avança lentement vers la calèche, toutes deux vêtues en blanc, avec leurs rosaires noirs pendant sur leur poitrine.

Il y avait dans ce contraste de couleurs je ne sais quoi de modeste et de solennel.

Elles montèrent dans la calèche. Les religieuses dans le même uniforme (doux emblème de l'innocence !) se tinrent à leurs fenêtres ; et, quand l'abbesse et Marguerite levèrent les yeux sur elles, chacune, la pauvre religieuse à la sciatique exceptée, chacune, relevant le bout de son voile avec sa main de lis, envoya le dernier baiser et le dernier adieu. La bonne abbesse et Marguerite croisèrent saintement leurs mains sur leur poitrine, levèrent les yeux au ciel, les portèrent sur les religieuses, et ce double regard voulait dire : Dieu vous bénisse, mes chères sœurs !

Je déclare que cette histoire m'intéresse. J'aurais voulu être là.

Le jardinier, que désormais j'appellerai muletier, était un bon compagnon, trapu, carré, de joyeuse humeur,

aimant à jaser, et surtout à boire. Les pourquoi et les comment de la vie ne le troublaient nullement. Il avait sacrifié un mois de ses ^aj^es pour se procurer une outre ou tonneau de cuir (pi'il avait rempli du meilleur vin de l'endroit, placé derrière la calèche, et couvert d'un grosse casaque brune, pour le garantir du soleil.

Le fouet résonne, les mules s'ébranlent, on part, on est parti.

H taisait chaud. Le muletier, qui ne craignait pas de se fatiguer, allait et venait sans cesse autour de la voiture, rarement sur sa mule, et presque toujours à pied. 11 avait à combattre l'occasion et le penchant. Il n'en fallait pas tant pour le faire succomber. Bref, il tomba si souvent sur l'arrière-garde des éipiipages, il lit tant d'allées et de venues, qu'avant la moitié de la journée tout le vin de foutre s'était enfui, sans qu'il s'en fût perdu une seule goutte.

Liiouime est un animal d'habitude. Il avait fait tout le jour une chaleur étouffante; la soirée était délicieuse, le vin du pays excellent. Le coteau de IVnu'gogne qui le produisait était escarpé. Au pied de ce coteau, à la porte d'une cabane fraîche, pendait un petit bouchon séduisant, dont la vue réveillait le désir. A travers le feuillage murnuuait un doux bruit qui semblait dire : Venez, venez, beau muletier. Muletier altéré, entrez ici.

Le nudetier était enfant d'Adam. Ce seul mot le désigne assez. Il donna un bon coup de fouet ii chacune de ses nudes, en regardant l'abbesse et 3Iarguerite, comme pour leur dire : Me voilà. Il donna un second coup de fouet, comme pour dire à ses nudes : Aile/ toujours; et s'échappaut par derrière, il se glissa dans le cabaret qui était au pied de la montagne.

Le nudetier, tel ipie je l'ai dépeint, était un bon vivant.

TRISTRAM SHANDY iOl

sans soucis, sans affaires, songeant peu au lendemain, et uc se souciant guère de ce qui avait été avant lui, ou de ce qui serait après. Pourvu qu'il eût avec du vin un visage à qui parler, il était content. Il entra aussitôt en conversation; et, tout en buvant cliopine, il se mit à raconter à l'aubergiste comme quoi il était jardinier en chef du couvent des Andouillettes, etc., et comment, par amitié pour madame l'abbesse et pour mademoiselle Marguerite, laquelle n'était encore qu'à son noviciat, il les avait amenées depuis les frontières de la Savoie ; comment madame avait gagné une? entlure au genou par l'excès de sa dévotion ; et comment, lui jardinier, avait fourni une légion d'herbes pour adoucir cette tumeur; mais le tout en vain, et que, si les eaux de Bourbon ne guérissaient pas cette jambe, madame pourrait bien boiter de l'autre avant qu'il fût peu.

Tandis que le muletier brochait ainsi son histoire, il en oubliait l'héroïne, et avec elle, la petite novice, et avec la novice les deux mules; ce qui était pis que tout le reste.

Or, les mules sont des animaux qui n'ont pas été assez bien traités par leurs parents pour se croire tenus à la reconnaissance envers le public. Privées d'une faculté commune aux hommes, aux femmes et aux autres bêtes, ne pouvant s'acquitter envers la nature, ni se rendre utiles aux générations à venir, elles servent la génération présente du pis qu'elles peuvent; allant, venant, traînant, montant, descendant, plus souvent à leur fantaisie qu'à celle de leur conducteur. C'est ce que les philosophes et les moralistes n'ont jamais bien considéré ; et comment le pauvre muletier, du fond de son cabaret, s'en serait-il douté? Il n'y songea pas le moins du monde. Mais il est temps que nous y songions pour lui. Laissons-le donc au

milieu de son élément, le plus heureux et le plus insouciant des mortels; et occupons-nous un moment des mules, de l'abbesse et de la douce Marguerite.

Par la vertu des deux derniers coups de fouet, les deux mules, suivant tranquillement leur chemin, avaient à peu près atteint la moitié d-e la montagne, quand la plus âgée, qui était maligne comme un vieux diable, jetant un coup d'œil par derrière au bout d'un angle, n'aperçut point de muletier.

(( Par ma ligue! dit-elle en jurant, je n'irai pas plus loin.

— Et si je i'ais un pas de plus, dit l'autre, je consens qu'il fasse un tambour de ma peau. »

Les deux mules s'arrêtèrent d'un commun accord.

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