‹ TriviaChapitre 48 sur 106 · LE ROSIER · texte numérisé non relu

LE ROSIER

La vieille dame, toujours très fière du grand rosier de son jardin, aimait à en raconter l'histoire : il provenait d'une bouture rapportée par elle d'Italie, bien des années auparavant, aux premiers temps de son mariage. C'était avant l'époque des chemins de fer : elle revenait de

Rome avec son mari, lorsqu'un accident de voiture, sur un mauvais bout de route, au sud de Sienne, les avait contraints à passer la nuit dans une petite maison, au bord du chemin. Le gîte était des plus médiocres, et après une nuit sans sommeil, elle s'était levée très tôt, enveloppée dans son manteau et postée à la fenêtre, pour sentir l'air frais lui baigner le visage et regarder lever l'aube. Elle revoyait encore, après tant d'années, la lune luire au-dessus des montagnes bleues, et la ville lointaine, perchée sur un des pics et plus blanche de minute en minute; la lune pâlissait, le rose du soleil levant venait toucher les montagnes, et tout à coup.

la ville avait paru s'illuminer; l'une après l'autre, ses fenêtres avaient capté et réfléchi les rayons du soleil, et bientôt la petite ville toute entière étincelait et flambait dans le ciel comme un nid d'étoiles.

Informés ce matin là qu'il leur faudrait attendre quelque temps la réparation de leur voiture, les jeunes gens s'étaient fait mener par un équipage du pays, dans la

cité de la montagne, où ils devaient trouver un logis plus acceptable, et y avaient passé deux ou trois jours. C'était une de ces villes en miniature d'Italie, petit monde serré dans une ceinture de murailles, large à peine comme un potager Anglais, qui juchait sur un sommet de montagne sa haute église, sa piazza prétentieuse, ses quelques rués étroites et ses petits palais. Mais elle était pleine de vie et de rumeurs et retentissait jour et nuit du bruit des pas et des voix.

Le Café de la simple auberge qui leur servit d'asile était le rendez-vous des notables de la petite ville : sindaco, avvocato, docteur et quelques autres, parmi lesquels ils remarquèrent un vieillard svelte et beau parleur, aux yeux noirs brillants et aux cheveux de neige; beau, grand et droit, il avait un visage de jeune homme, bien que le garçon affirmât avec orgueil que le Conte était molto vecchio; et allait avoir quatre-vingts ans l'année prochaine. Dernier rejeton d'une famille autrefois importante et riche, il n'avait pas de descendant, ajoutait le garçon, qui

concluait avec complaisance, comme une histoire dont s'enorgueillissait la cité, que le Conte avait été malheureux en amour et ne s'était jamais marié.

Le vieux gentilhomme n'en paraissait pas moins jovial; il s'intéressait manifestement aux étrangers et souhaitait faire une connaissance qui fut vivement nouée par l'entremise de l'obligeant garçon.

Après quelques minutes de causerie, le vieillard invita les jeunes gens à visiter sa villa et son jardin, situés à la sortie des murs de la ville. Le lendemain donc, à l'heure où le soleil commençait à décliner, comme les percées des portes et des fenêtres laissaient entrevoir au passage les ombres bleues allongées sur les collines brunes, ils allèrent faire leur visite. Ils furent reçus dans un médiocre domaine, petite villa moderne aux murs de stuc, jardin rocailleux et chaud, bassin de pierre où s'alanguissaient des poissons rouges, statue de Diane avec ses chiens, dressée dans un coin. Mais ce qui faisait la gloire du jardin, c'était un rosier gigantesque qui escaladait la maison, bouchait à demi

les fenêtres et remplissait l'air de la douceur de son parfum. Oui, c'était un beau rosier, admettait fièrement le Comte, et il allait en raconter l'histoire à la Signora. Et tandis qu'ils buvaient le vin que leur hôte avait fait apporter, le vieillard leur parla de ses amours passées, avec l'indifférence souriante de l'âge, comme s'il lui paraissait évident qu'ils en eussent déjà entendu le récit.

« La dame habitait, l'autre versant de la vallée, là-bas, derrière la colline. J'étais jeune alors : il y a bien longtemps. J'allais chaque jour la voir à cheval; la course était longue, mais je galopais vite, car les jeunes gens sont impatients, comme la Signora le sait sans aucun doute. Mais la dame n'était pas aimable et se faisait attendre, attendre des heures parfois ; un jour, exaspéré par la trop longue attente, j'arpentais le jardin où elle m'avait donné rendez-vous, et je brisai un de ses rosiers, dont j'arrachai une branche; confus de mon geste, je cachai le rameau dans mon habit, — comme cela — , et rentré chez moi, je le plantai ; la Signora

voit comme il a poussé; si la Signora l'admire, je lui en donnerai une bouture pour planter dans son jardin; je me suis laissé dire que les Anglais ont de beaux jardins bien verts et que le soleil ne grille point comme les nôtres. »

Le lendemain, la voiture réparée monta à la ville pour chercher le jeune couple; au moment du départ, la vieille domestique du Conte fit son apparition; elle apportait une bouture de rosier soigneusement emballée, avec les compliments et les souhaits de buon viaggio de son maître. La ville s'était réunie pour voir partir les étrangers, et les enfants franchirent les portes à la poursuite de la voiture; ils entendirent quelque temps le bruit des pas derrière eux, mais la route plongeait dans la vallée, et loin au-dessus de leurs têtes, la petite ville trépidante et bruyante restait perchée sur son pic.

La vieille dame a planté la bouture dans son jardin, et le rosier a poussé et prospéré de merveilleuse façon; à chaque renouveau del Juin, la masse de feuillages et de rameaux éclate en une splendeur

6o TRIVIA

passionnée de parfums et de pourpre, comme si la fureur et les désirs trompés de cet amant d'Italie brûlaient encore dans ses fibres et ses racines. Le vieux Conte doit être mort depuis bien des années; la dame a oublié son nom, oublié jusqu'au nom de la petite ville de montagne où elle s'était arrêtée, après l'avoir vue sortir de l'aube et briller dans le ciel comme un nid d'étoiles.

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