A LA PISTE
Quelquefois, j'éprouve une certaine inquiétude touchant mon Moi imaginaire, le Moi de mes songes, qui mène sa propre vie mélodramatique, sans rapport aucun avec mon existence réelle. Alors, un jour, à la piste, le long des rues, je l'ai suivi. Il flâna quelque temps et vint se planter devant une vitrine, pour arborer bientôt une cravate fastueuse et un gilet jaune. Plus loin, il acheta une grosse éponge et deux oiseaux empaillés et les rapporta dans un meublé, où il vécut dans l'ombre une existence douteuse. Puis il déménagea, prit une vaste maison dans Mayfair et donna de grands dîners splen-
didement servis, avec des vins coûteux.
Je passe sur ses aventures amoureuses en ces régions. Il vendit bientôt maison et chevaux, renonça à ses automobiles, renvoya sa suite de domestiques, et s'en fut — en sauvant sur sa route deux jeunes femmes en mal d'être écrasées — vivre une vie de sacrifice héroïque parmi les pauvres.
Je commençais à reprendre confiance en lui, lorsque passant un jour devant une poissonnerie, il désigna un gros saumon, et dit : « J'ai attrapé ce poisson-là ».