LA PEAU-ROUGE
Heureux l'homme ici-bas dont la gloire est sans tache ; Qui dans les droits sentiers a marché sans relâche ; Et qui , le front orné du signe des chrétiens , ' Pour suivre les OonstiU , a donné tous ses biens ! Heureux qui , fatigué d'un monde où tout nous brûle . Au milieu du désert a bâti sa cellule ;
Et dans cet humble abri de silence et de paix ,
Pour les faux biens perdus goûte enfin les seuls vrais !
Heureux qui , chaque soir , près des sources limpides ^
Peut lire les récits des saintes Thébaïdes ;
Les mystiques récits et les légendes d'or ,
Dont le naïf esprit nous charme et touche encor l
Oh ! comme , à ces récits , notre foi se ravive ;
Que l'exemple est puissant sur une âme naïve î
Ce que d'autres ont pu nous le pouvons aussi ;
L'amour , qui fait les Saints , peut refleurir ici !
Viens, Antoine Calybite , Loin du bruyant tamaha ; Sur le mont , que l'aigle habite , Viens , Antwen tchouJea-hcmta !
Viens , frère au pâle visage , Fuis avec moi , hqpâki f Je connais un ermitage , Un impénétrable abri !
Je suis le fils des Savanes , L'enfant des grandes forêts , Où j'ai bâti cent cabanes , Sous les feuillages épais !
Contre le courant du fleuve . Seul , j'ai fait voler sur l'eau Ma pirogue toute neuve , Ma pirogue de bouleau !
J'ai transpercé de mes flèches Le chevreuil et le bison , Dans les hautes herbes sèches , Dans les vagues de gazon !
Dieu m'avait donné pour maîtres , Pour professeurs éloquents Les grands chênes et les hêtres , Et les sapins gémissants I
Je vivais , libre Indigène , Lorsque l'on me prit, enfant, Et , sur les bords de la Seine , On m'enferma languissant !
Oui , deux ans , dans les écoles .
Les sophistes Blanches-peaux Du bruit de vaincs paroles Ont tourmenté mon repos i
Deux ans , j'ai froissé les pages De mon livre détesté , En rêvant des bois sauvages La sauvage liberté !
Ah I quelle vaine science Que celle des lourds rhéteurs !
Que leur superbe ignorance Dessèche , attriste les cœurs !
DéUvré des froids sceptiques , Et des ergoteurs glaçants , Délivré des scholastiques , Et de tous les faux savants , —
Seul j dans la savane verte , Seul , dans Fimmense forêt , Ah ! j'ai repris ma couverte , Mon arc et mon calumet !
Pour compagnons , j'ai les hôtes Des solitudes de Dieu ; «Tai y pour demeures , des grottes , Des cavernes en tout lieu f . . . .
Je suis le fils des Savanes , Plus libre que les troupeaux , Les errantes caravanes De farouches huffàlos !
Plus libre , dans ma retraite , Que l'aigle sur son rocher, — Avec l'humble anachorète , Je puis chanter et prier ! ... :
L'Amérique , oh! l'Amérique , Avec ses monts , ses déserts , Qu'habite l'Esprit mystique ; Ses lacs , grands comme des mers ;
L'Amérique , aux frais ombrages , C'est le pays le pins beau , Le pays des ermitages.
Qu'aurait choisi Saint Bruno !
C'est le pays de la vie , C'est le Continent Nouveau , C'est la verte Colombie, La terre de mon berceau !
Oui , c'est la terre féconde Du raisin et du maïs , Où le riz sauvage abonde , Et le froment près du riz !
C'est la terre dés merveilles ; Des fruits , des fleurs et de l'or :
Des richesses sans pareilles :
De l'universel trésor !
C'est la terre des lianes , Des jasmins et des rosiers .
S'entrelaçant aux platanes .
Aux cèdres , aux magnoliers !
L'Amérique , oh ! l'Amérique .
C'est le pays du printemps :
C'est le séjour poétique De tous les enchantements !
(y'est TEden de la jeunesse ! — Sur le deuil du souvenir , Il faut que tout y renaisse ! — C'est l'Eden de Favenir !
On y verra des Ascètes .
Des Sages méditatifs , De calmes Anachorètes .
Des Anges Contemplatifs !
On y verra des cellules , Et des laures en tous Heux , Pour les fervents Camaldules , Les Carmes et les Chartreux ! -
Dans les vierges solitudes .
Fuis avec moi , hopâhi !
Loin des folles multitudes , Amiens choisir un calme abri ! . . .
Maudits les Pâles-visages !
Maudit leur oha homi !
Tls ont détruit les Sauvage?
Avec ce seul ennemi!
Avec ce Démon de flamme , Avec cet Esprit de feu , Attaquant le corps et l'âme , ils ont . au ménris de Dieu :
Ils ont , étrangers barbares , Mus par la cupidité ; Ils ont, trafiquants avares , Monstres d'inhumanité ;
Ils ont , frères homicides , Sauvages civtHsés, Vendu, dans des flots perfides .
Tous les poisons déguisés !
Maudits les Pàks-visages !
Maudit leur oka homif Ils ont détruit les SauvageF^ Avec ce seul ennemi !
Viens Antoine Calybite , Loin du bruyant tamaha; Sur le mont , que l'aigle habite .
Viens , Anttven ichouîca -Hanta !
Amérique , il est temps , réveille- toi , ma mère : Pour combattre le mal , il te faut la prière ; Il te faut, en ces jours , à tant d'activité Opposer \oraUve et calme austérité ; Il faut , par le silence , et le jeûne , et les veilles . Opérer en repos d'ascétiques merveilles ; Il faut, pour arrêter le luxe en ses progrès , La sainte extravagance et les pieux excès ; Au mal extrême , il faut des remèdes extrêmes ;* Pour effrayer la chair , il faut des moines blêmes ! — Où sont-ils les enfants amoureux de la Croix , Les apôtres sans or , les fils de Saint François, SubHmes insensés , divins enthousiastes, Entraînant après eux toutes les âmes chastes , Tous les esprits d'élite ; et d'un verbe de feu , Sans haine , foudroyant les ennemis de Dieu ?
Amérique, il est temps, réveille-toi , ma mère : Il te faut , pour combattre , une phalange austère ! Pour combattre , en ces jours , les Esprits ténébreux , Se transformant partout en Anges lumineux-; Pour combattre le faux et sombre illuminisme , U te faut de l'amour le divin mysticisme :
Ouvre la thébaïde à l'héroïque essaim , Qui pour u» calme abri soupire dans ton seia \
Aux cœurs faits pour Dieu seul , aux âmes solitaires A l'expiation . ouvre des monast-ères ! —
Tristesse de l'iimour, ô saints gémisseiiicMits, Des pleurs du repentir chastes enivrements , Esprit intérieur , élan de la prière , Repos, recueillement, silence, ombre, mystère-, Vie inconnue à tous , vie au milieu des bois , Douceurs de l'ômertume , ivresses de la Croix: Qui pourrait , ici-bas , vous comprendre et décrire ? Quel poète oserait vous chanter sur sa lyre ? Qui pourrait aux cœurs mous , aux âmes des cités ,
Révéler du désert les âpres voluptés ?
La Contemplation , c'est la vie unitive :
C'est l'âme concentrée en sa force inàctive ; C'est l'âme , abandonnant tous les objets divers , Tous les pâles rayons , épars en l'univers , Pour se perdre en Dieu seul , qui l'absorbe et l'embrase , Dans un flot de lumière , et d'amour, et d'extase t La Contemplation , c'est le sommeil des sens , Et le réveil de l'âme en des cieux ravissants ! La Contemplation , sœur de la Solitude , Donnant un avant-goût de la béatitude , Fait que l'âme s'écrie , — heureuse de souffir : " Je me meurs du regret de ne pouvoir mourir I ' — Oh I qui me donnera des ailes de colombe ?
Qu'il est doux pour l'amour de passer par la tombe ! Libre enfin de le chair , qu'il est doux , qu'il est doux , De s'endormir en paix , pour s'unir à l'Epoux ! — Mourir pour le chrétien , c'est commencer de vivre ; C'est entrer dans la joie , où l'âme enfin s'enivre ; C'est ne plus espérer , ne plus croire : C'est voir I C'est aimer , posséder , tout comprendre et savoir: — Science intuitive , amour béatifique , Possession de Dieu dans l'ivresse extatique , Epanouissement dans la Réalité , Inefluble repos pendant l'Eternité !