‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 19 sur 41 · SATAN · texte numérisé non relu

SATAN

Banni du ciel natal , j'ai b&ti sur la terre , Avec l'autel brisé, mon trône populaire I Je suis maître du monde, établi dans la chair ; J'y suis maître et j'y règne aussi bien qu'en Enfer I C'est le royaume étroit du Mffre et de la prose , Où ma haine ose tout et peut tout ce qu'elle ose I O'est le menteur théâtre , où la difformité Emprunte , pour séduire , un masque de beauté ! — Crocodiles , serpents, têtards, nés de la fange , Des genres différents chaque horrible mélange, Tout ce que la nature enfante en descendant , Depuis l'oiseau de nuit jusqu'au monstre rampant , Que dérobe au regard l'ombre des marécages , Dans le monde où je règne , a trouvé des images I Le mensonge , l'envie , et la haine , et l'orgueil ; Le luxe efféminé , bercé dans son fauteuil ; L'avarice , exhalant une odeur métallique ; Tout ce qui se nourrit dans un air méphitique ; Tout ce que le jour voit et la nuit ne voit pas; La volupté , couchée à l'ombre de l'upas ; Tous les nains insulteurs, tous les impurs pygmées, D'impuissants avortons bourdonnantes armées ; Tout ce que la laideur , le chaos , le hasard , L'humanité malade enfante , à chaque écart , Depuis le vice nu jusqu'au luxe du crime , Tout ce que l'infamie au front de l'homme imprime , Du mal avec le mal accouplement hideux , Légions de l'enfer obscurcissant les cieux , Tout ce que le péché fait éclore d'immonde Trouve un type rival , admiré dans le monde !

C'est le pompeux théfttre , où toute iniquité Revêt , pour fasciner , un masque de beauté ! Là , des scribes vendus l'infatigable plume Distille le venin et répand l'amertume ; Et par le revolver et le couteau tranchant , Après les flots de fiel , coulent des flots de sang ! Là, triomphent l'orgueil de la froide impuissance, La conspiration de l'envieux silence , L'esprit dévot de clique et l'esprit de parti , Toutes les passions d*un zèle perverti !

Tranquille , je dormais au centre de la ville , Où mon sceptre pesait sur chaque ftme servile ; Tout-à-coup, qu*ai-je appris , mes amés et féaux , Fidèles serviteurs, anges porte-fléaux I Esprit de l'Hérésie , Esprit de l'Avarice , Esprit de la Luxure , Esprit de chaque vice , Vous qui peuplez les airs , vous qui peuplez les eaux , Et vous qui gardez l'or dans les obscurs cayeaux : Mon règne est menacé par l'Esprit Ascétique ; On voudrait , en suivant la Régie Erémitique , Ranimer cet Esprit , enseveli par nous Dans les cloîtres déserts qu'attristent les hiboux : Ce pâle Esprit jeûneur ose lever la tête , Et pour d'autres combats ceindre ses reins d'athlète ! Un sombre enthousiaste , un froid contemplatif, Oisive exception chez un grand peuple actif, Nourrissant à l'écart sa morose folie.

Revêt le sac de Paul et le manteau d'EUe I Contre celui qui marche en cet étroit sentier , Soulevez , excitez le peuple tout entier !

Aiguisez contre lui l'arme du ridicule ; D'un seul coup de massue, abattez cet Hercule; Qu'il succombe écrasé sous le poids du mépris , Sous le poids accablant de son rêve en débris ! Et tandis qu'en secret on l'approuve et caresse , <Ju'il soit aux yeux de tous accusé de paresse ; Qu'pn le juge excentrique, en ce qu'il fait et dit, Qu'on Je juge rebelle , et qu'il soit interdit! Proscrit par le murmure ou la clameur pubUque Qu'il semble à tous marcher dans une voie oblique ; Qu'au nom du zèle ardent et de la charité , On proclame , en tremblant , sa smgvlarite; Et qu'on prédise même, avec hypocrisie.

En termes menaçants , sa prochaine hérésie !

Poursuivi , s'il le faut , d'ennemis soupçonneux , Qui voudraient voir en lui ce qui se trouve en eux , Contre l'obscur essaim qui l'observe et le juge , Contro ces noirs oiseaux , ^u'ij n'ait point de refuge!

Pour éteindre le feu , que le ciel a béni , Il se trouve toujours quelque froid Maccani , Homme dont la raison , iïiflexible et sceptique , Semble avoir étouffé tout sentiment mystique ; Actif représentant des esprits arriérés , Et , ne voyant partout que des cœurs égarés , n rêve de soumettre à son étroite règle Le vol de la colombe et Taadace de l'aigle !

Dès qu'il veut servir Dieu , l'homme a pour ennemis Et ceux de sa famille et ceux de son Pays ; L'apôtre n'est jamais prophète en sa patrie ; C'est toujours par les siens que sa gloire est flétrie : Au sein de sa famille , insensible à ses pleurs , Qu'il trouve ses plus froids et plus vils détracteurs ; Et que son cœur navré recueille pour partage Les reproches glaçants d'un mondain parentage ! Que le traître Judas et Simon l'usurier , Qui profanent le temple où^e cœur doit prier , A leur secrète envie égalant leur malice , Des poisons de leur haine emplissent son calice I Et que l'âme choisie , asile de douleurs Ouvert à l'amitié , se ferme à tous ses pleurs ; Et désolé Pylade , abandonné d'Oreste , Que de ton ciel voilé l'unique espoir lui reste I . . . . Pour éprouver les bons et les doux innocents , Je ne manque jamais d'habiles assistants :

Toujours plus empressés quand l'épreuve est plus rude , Ils ont de ce métier une longue habitude ; Les héros dans leur deuil , les saints dans leurs tourments, Ont connu des humains les froids délaissements ; Ils ont vu , q ■ and la gloire a pâli dans leur vie , Des terrestres amis la multitude enfuie !

Tandis que dans les cœurs , ou méchants ou glacés , Sifflaient de noirs serpents , de venin tout gonflés , Es ont en vain cherché quelque âme sympathique, Pour y puiser le miel d'une amitié mystique !

Mes sombres serviteurs , mes amés et féaux , Choisissez pour agir les esprits les plus faux : En tous lieux, je me sers des hommes populaires , En qui sont concentrés tous les instincts vulgaires ; Des hommes de routine , instruments complaisants , Que je puis , à mon gré , rendre vains et bruyants. Vous ne l'ignorez pas , quand la foule l'encense , La bêtise par moi devient une puissance I Choisissez , parmi tous , quelque grand fac-iotum , Qui d'un pouvoir sans règle abuse , ad libitum; Qui , ne doutant de rien , brasse tout â la hâte , Et n'entrave que l'œuvre où l'héroïsme éclate.

Au fo*id do son désert , autant que Saint Jérôme , Lorsqu'il se rappelait les voluptés de Rome , Qu'il gémisse , assailli de fantômes impurs , Troublant sa solitude et ses antres obscurs ! Que pour lui la Nature , en voilant tous ses charmes , Sur son front, dans sa voix, n'ait plus que des alarmes : Qu'elle pousse vers lui , — terribles , menaçants, — Ses essaims venimeux, ses monstres rugissants! Comme un sinistre oiseau qu'emporte la tempête , Pour y dormir en paix, n'ayant plus de retraite , Qu'il sache qu'à la masse il vaut mieux se mêler Et qu'il faut êtr3 saint pour pouvoir s'isoler ! —

Par mon esprit d'orgueil et d'activé énergie , Armé de tous les bras de l'occulte magie.

Exaltant l'Amérique et son peuple nouveau, Je fondais pour le mal le règne le plus beau ; Sous l'aspect déguisé d'un faux christianisme , J'avais entretenu la nuit du paganisme ; La chair étwt l'idole et l'or était le dieu.

Et je me sentais maître et pontife en tout lieu! C'est en vain qu'est venu l'Apôtre de l'Irlande Prêcher la tempérance aux fils de cette lande : La matière a choisi la vapeur en son vol, Et l'homme pour vapeur absorbe l'alcoholl L'esprit vertigineux c'est l'esprit qui l'anime ; Il court, en chancelant, sur le bord de l'abîme î Ah! cet esprit me plait; ce siècle suit ma loi ; B me reste fidèle; il est digne de moi!

C'est le siècle bruyant de l'industrie active , Roulant vers mon enfer en sa locomotive 1 Aux hommes d'action, il faut, pour stimulant , Les terrestres honneurs , la louange et l'argent : — Mais de tout ce qu'ils font, en leur vaine importance , Qu'elle sera réduite, un jour, la récompense ! Il faudra retrancher tout ce qu'ils ont reçu, Et que leur triste orgueil alors sera déçu !

Donc, j'entretiens en eux une folle espérance , Et j'augmente à burs yeux leur active importance ; Et quand il est trop tard , ils voient l'inanité Des efforts applaudis d'un travail agité :

Mais ils ont des humains obtenu les louanges , Et sur la fin du jour , tremblent devant les Anges I

Le peuple Américain, c'est le condor géant; Il b-ise tout obstacle en son vol effrayant!

Moi , j'ai compris ce peuple : —Enfant enthousiaste , il veut tout accomplir sur une échelle vaste !

De son jeune génie excitant tout l'élan , A son vol j'ai donné l'aile de l'ouragan !

Dans l'ordre indastriel , j'ai concentré son âme ; Oui, j'ai mécanisé l'enfant , l'homme et la femme ! Mais voilà qu'un apôtre obscur proclame ici Le rétablissement d'un royaume obscurci ; Il prêche , — ce funèbre Antoine Calybite , — La contemplation et la vie ascétique I Une fausse pâleur de sainte austérité Imprime à ses discours un ton d'autorité ; Pour combattre la chair et les progrès du spline , H voudrait rappeler l'ancienne discipline ; Remettre le cilice et la haire en honneur ; Faire un siècle de foi d'un siècle raisonneur ; Dans ces temps éclairés de rationalisme , De progrès et de luxe , il parle ô!ascétisme ! l ! Jusqu'ici , me servant de l'esprit étranger , Combien d'âmes, déjà, j'ai su décourager!

Inspirant cet esprit même au plus saint lévite , J'ai fait qu'il a douté de ce peuple d'élite; Et dans son doute étroit , il passe aveuglément , Sans découvrir jamais ni fleur ni diamant :

Ainsi j'ai prévenu l'ardeur de l'héroïsme , J'ai prolongé le règne affreux de l'égoïsme ; Ainsi j'ai prévenu l'avènement heureux Des ermites nouveaux rivalisant entre eux ; J'ai prévenu les fleurs de l'Eden monastique , Tarissant dans les coeurs toute sève ascétique.

Pour empêcher les fruits du Mystère Divin ^ Sans grappes ni pressoir , je frabrique du vin ; Et quand le prêtre monte à son Nouveau Calvaire , Pour le Saint Sacrifice il manque la matière ! 1 1 L*abeille à son trésor , mystique et virginal , Voit préférer le suif par un instinct vénal ; Laissant toute rubrique au caprice de l'homme , J'affaiblis , chaque jour , l'autorité de Rome ; Je rends l'esprit , plus libre , à la chair moins cruel ; J'enfante , au gré du monde , un nouveau Rituel; Du cercle d s canons j'élargis l'indulgence ; Je fais marcher le prêtre au pas de la science I Partout la lettre morte a remplacé l'esprit ; Le siècle émancipé déserte Jésus-Christ !

Au souffle du commerce et de la bourgeoisie , J'éteins l'enthousiasme avec la poésie ; Et le catholicisme , en se prosaisant , A ses enfants bâtards offre un culte glaçant f J'aime d'un crâne étroit l'arbitraire pensée, D'un prosaïque esprit l'expression glacée; J'aime le firoid dessin , que trace le compas Qu'en ses élans d'amour le cœur ne guide pas ;

J'aime des temples nus les quarrés uaif ormes ^

Le monotone aspect de leurs masses énormes ;

Des temples protestants , dans leurs frigidité ,

Leur morne rectitude et rigide beauté ,

J'aime l'architecture , effaçant du gothique

Le multiple idéal , en son éclat mystique ! —

Le vague clair-obscur , le jour demi- voilé ,

La douteuse clarté sous le cintre étoile ,

Un coin mystérieux , dans chaque nouveau temple ,

N'invite plus celui qui s'isole et contemple !

Mais voi'à qu'au milieu d'un grand peuple vassal .

Sur lequel s'appuyait mon trône colossal ;

Voilà qu'un blême apôtre , en sa folie , enseigne

L'avènement prochain d'un ascétique règne ! —

Si nous le tolérons , s'il vit et prêche ainsi ,

C'en est fait , c'est la fin de notre règne ici !

De la ville où chacun s'amuse , mange et trinque .

Il ferait par le jeûne une morne Oxyrinque;

De la ville , où l'orgie allume ses flambeaux ,

Où l'on danse , il ferait la ville des tombeaux î

Il porterait partout la flamme de son zèle :

Il faut , dès l'origine, éteindre l'étincelle ! —

Armez donc contre lui la masse des pécheurs ;

Mais, surtout , aveuglez les bons et les meilleurs;

Et pour discréditer ses maximes austères ,

Suscitez , à grand bruit , quelques faux Solitaires ;

Des rayons de l'Enfer qu'ils soient illuminés ,

Et qu'en voyant ceux-là, les saints soient condamnés ! —

Courage ! vous aurez pour brillants satellites ^

Des singes de Voltaire hîibillés en lévites ;

En épuisant sur lui leur bouffonne gaîté ,

Ils flatteront mon siècle et son activité!

S'il faut , pour rendre encor plus amer le calice ,

Que des journaux aussi s'excite la malice ,

J'ai les scribes divers tout prêts à s'indigner :

Ce que dicte l'Enfer ils l'oseront signer ! —

S'il faut avec calcul jouer l'indifférence ,

D'une impuissante envie affectant le silence ,

Tout prêts à me servir, ils en auront le front ;

Quelle qu'en soit la forme , ils forgeront l'affront !

Pour propager l'erreur , j'ai fait des journalistes

Mes orgueilleux hérauts et mes évangélistes ;

Chaque jour , je les vois d'un faux zèle éclatei' ,

Et le meilleur de tous n'est que " propre à gâter ! — "

Pour agiter partout l'Eglise désunie ,

J'ai des scribes dévots le turbulent génie :

Sacré Cerbère au seuil de la maison de Dieu ,

Veuillot fait aboyer les échos du saint-lieu ! —

Malgré les fruits nombreux d'une sainte apparence,

Voltaire vit encore en tes enfants , ô France ;

Et dans la serre-chaude , où germent leurs romans , Cuve assez de venin pour les deux Continents ! Peuple moqueur et vain , ta mémoire est labile ; Il est dans ton histoire un fait indélébile ; Quatre-vingt-treize est là , pour dire en quels excès Pourraient encor tomber les frivoles Français I . . . . Ah ! j'aime ton humeur incrédule et caustique , Ton esprit Gallican , ta verve sophistique :

Pour le faux et le vrai , ton génie est puissant ; Pour le bien et le mal , tu prodigues ton sang ! — Oui , malgré tout Téclat d'une sainte apparence , Rabelais vit encore en tes enfants , ô France I Oui , je compte , parmi tes nombreux écrivains , Mes plus chauds défenseurs , sacrilégement vains !

La folie , aujourd'hui , c'est la raison commune ; Les moins sages de tous trônent à la tribune ; Les plus fous , toujours prompts , accusent les moins fous Et chacun est atteint du vertige de tous I — Un vieux Sage l'a dit , — ce Sage était poète ; — Armé de la satire , il fut mon interprête : — *' Le monde est plein de fous , et qui n'en veut pas voir '' Doit s'enfermer tout seul, et briser son miroir/ "

Esprit de l'hérésie , Esprit de l'avarice , Esprit de la luxure , Esprit de chaque vice , — Un étrange vivant erre parmi nos morts !

Il veut afeanchir l'âme , en soumettent le corps ! — Pour le proscrire , il faut surprendre tous les votes Des dévots ignorants et des fausses dévotes ; Et qu'à l'explosion des bons et des méchants , — Chacun suivant par moi ses aveugles penchants , — En voyant tout le monde armé pour le combattre , Indécis et troublé , triste , il se laisse abattre ; Et se sentant soudain par la force arrêté, ■Qu'il contemple , isolé , son ouvrage avorté I . . . .

Pour conserver l'éclat de mon fatal royaume , Vous m'avez vu lutter avec le Dieu fait Homme : Par moi le Sage , aux yeux des Gentils , a passé Pour un lâche imposteur , pour un vil insensé ! Et seul , débarrassé de la plèbe sauvage , Il s'en allait , pensif, errer sur le rivage ; Loin des cris de la foule et du malin regard , On le voyait s'enfuir , pour prier à l'écart. — Oh ! par moi , que de saints , éprouvés en leur vie , Ont bu le fiel brûlant que distille l'envie ; 'Ont de la calomnie et du mépris des bons JCnduré le martyre en leurs froides prisons !

Salomon l'avait dît : Le Saint même , le Sage ,

Aux bruits calomnieux , se trouble et décourage ;

Trouvant l'épreuve dure , et dure la vertu ,

Sous le poids de la croix , il se traîne abattu ! —

Oh I combien d'innocents , vivant dans la prière ,

Dans l'amour et l'extase , et dans le jeûne austère ,

De ma langue ont senti le dard le plus subtil ,

En criant vers le ciel : " Qu'il est long mon exil ! "

Oui , les Saints , dans l'angoisse , ont passé par mon crible ,

Et , j'ai par leurs tourments connu la joie horrible ;

J'ai sur ces fils de Job assouvi ma fureur ,

Et saisi les troupeaux d'une lâche terreur !

Les armes d'autrefois, aujourd'hui sont les mêmes ;

Nous pouvons contre lui lancer nos anathèmes ;

Nous pouvons faire agir les trames de l'Enfer :

Ce siècle comprendra l'esprit de Lucifer ! —

Les rhéteurs , amoureux de leurs paroles vaines ,

Cherchent à réfuter l'éternité des peines !

Aigle , au vol orgueilleux , mon poète Soumet ,

Du Parnasse atteignant le plus brûlant sommet ,

Avec sa plume d'or , dans le noir St^x trempée ,

Pour mon siècle écrivit TInfernaub EpopéE ;

Oui , dans ses vers ardents , par moi-même dictés ,

Il chanta de l'Enfer les damnés rachetés;

Et ce dernier espoir , consolante hérésie ,

Que la prose propage avec la poésie ,

Dans un calme trompeur endort l'humanité

Sur le volcan éteint de mon Eternité !

Le barde de Mâcon vint grossir ma phalange ,

Et l'Eghse en pleurant , vit la " Chute d'un Ange ! "

La Muse , en désertant le céleste Héhcon ,

Pour effrayer le Siècle , enfante un noir Byron !

La Poésie , ainsi que la Philosophie ,

A secoué le joug de la Théologie ;

Et ce schisme , opéré par mes eiïbrts adroits ,

A mis de mon côté les plus puissantes voix ! —

Quand sur l'Eden en fleurs , '' l'Aurore aux doigts de rose "

Pour la première fois , souriante , est éclose ;

La Poésie est née avec le premier jour ,

Avec la hberté , l'innocence et l'amour I

C'est la langue du Beau , la parole sonore ,

Plot vibrant de lumière où le Vrai se colore ,

Et revêt de l'amour l'éblouissante ardeur ,

Et donne à la pensée un manteau de splendeur !

Mais de son but sacré , moi , je l'ai détournée ;

Et pour chanter le mal , changé sa destinée :

La Poésie , alors , égarée en son vol ,

Abandonna les cieux pour ramper sur le sol !

Transformant en Saplio la mystique Egério ,

De la fille du ciel j'ai fait une furie ;

Et le cœur débordant de luxure et de fiel ,

La prêtresse a maudit et le temple et l'autel!

En lacérant son voile , aux splendeurs virginales ,

Elle éteignit le feu gardé par les Vestales ;

Et Sybille , attachée au trépied des Enfers ,

En style énymatique , elle dicta ses vers I

Adieu donc , désormais , la haute poésie ,

L'austère enseignement de la théocratie ,

L'esprit harmonieux et le culte idéal ;

Adieu la vierge Muse , au front sacerdotal !

La poésie , helas I en son apostasie ,

A flatté la nature et servi l'hérésie :

Et pour un seul poète , orthodoxe en ses chants ,

Je compte par milliers des chantres discordants !

Pour comprimer des cœurs le battement lyrique ,

J'appelle à mon secours la troupe satirique :

Railleurs , plaisants , boufifons , esprits facétieux ,

Moqueurs vains et méchants , singes maUcieux ,

Dont la langue envieuse assassine les âmes ,

En éteignant l'amour avec des épigrammes ;

Impuissants avortons , par Voltaire enfantés ,

Qui distillent le doute aux coeurs désenchantés !

Oui , je compte , au milieu de mes rois littéraires ,

Autant de Figaros que de Robert-Macaires !

Apologistes vains de l'éclat et du bruit ,

Que recherche et qu'obtient leur turbulent esprit ,

Je travaille par eux contre l'anachorète ,

Et par eux j'entretiens l'horreur de la retraite !

Courage 1 tout va bien , dans ce siècle agité ;

J'ai pris dans mes filets la pauvre humanité !

En avant ! en avant! tout va bien dans le monde :

Pour peupler notre Enfer , que la femme est féconde !

La vapeur fulminante , en nous lançant des morts ,

De notre noir royaume ébranle les abords ;

Et les explosions , les tragiques naufrages ,

Et les fléaux divers , encombrent nos rivages

De cadavres sans nombre et de débris hideux :

Le drame de la vie est un drame orageux ! —

Oui , cet Age est pour nous l'Age par excellence ;

Dans sa fougue sauvage , il s'exalte et s'élance ;

Et courant en avengle , affranchi de tout frein ,

Il vient briser son char à nos portes d'airain I —

C'est le siècle-à-vapeur ! c'est le siècle-prodige l

Il suit l'impulsion d'un orgueilleux vertige ;

Et sans s'apercevoir que je tiens l'aiguillon ,

Et le presse , il s'écrit* : Action ! Action I . . . .

Oui , l'action ! voila ce que je favorise ;

Le bruit de la vapeur m'enivre et m'électrise ;

Et quand passe, le train des chars précipités ,

Je dis avec orgueil : Gloire aux folles cités !

J'aime l'activité bruyante et lucrative ;

L'homme n'est pas créé pour la vie orative ;

H est fait pour combattre , en ardent citoyen :

Le froid contemplatif n'est qu'un théoricien !

O Thébaïde antique , ô Solitude sainte ,

Ton autel est sans prêtre et ta gloire est éteinte !

Tu n'as plus pour t' aimer de séraphiques cœurs ;

Tu n'as plus contre moi d'éloquents défenseurs : —

Où sont de tes soldats les puissantes phalanges ?

Où sont-elles , ces voix qui chantaient tes louanges ?

Poète , philosophe , orateur , tous , oui , tous ,

Abandonnent ton culte à de sublimes fous ï ^-

Quel apôtre aujourd'hui , même au centre de Borne ,

Oserait te louer comme l'ardent Jérôme ?

Ainsi que.Chrysostome ou Basile-le-Grand ,

Pour toi , qui verserait , harmonieux torrent ,

De ses paroles d'or la splendide éloquence ?

Contre un siècle agressif, qui prendrait ta défense ?

Contre la multitude , aujourd'hui , quelle voix

S'élèverait encor pour soutenir tes droits ?

Ah ! que sont devenus tes orateurs-poètes ?

Leurs cœurs se sont glacés et leurs voix sont muettes !

Le démon du désert , inutile ouvrier ,

N'y combat plus des cœurs trop ardents à prier ;

L'homme a compris enfin , dans ce grand siècle athée ,

Que le destin de tous c'est la vie agitée ;

Doutant du paradis autant que de l'enfer ,

Il a placé son cœur dans l'or et dans la chair ;

Libre de toute règle et brisant toute entrave ,

D'un monastère étroit l'homme n'est plus l'esclave I

Gloire aux démolisseurs d'Instituts surannés !

Gloire à vous , ici-bas , Gioberti , Lammenais !

Votre puissant génie a bâti , sur la terre ,

Avec l'autel brisé , mon trône populaire !

Le siècle progressif, en son activité,

Condamne les loisirs de la mysticité I

Il est passé le temps du despotique moine ;

Je n'ai plus à ^ienter Saint Paul ou Saint Antoine !

Autrefois, parcourant l'Orient , l'Occident,

J'ai semé dans l'Eglise un germe dissident ;

Aux cœurs , devenus mous , le désert devint rude ;

Et je vis l'honmie alors aimer la servitude !

On sait ce qu'il advint du monastique esprit ;

L'Orient vît pâlir l'astre de Jésus-Christ ;

Et Dieu , pour réparer la perte orientale ,

Fit luire à l'Occident une gloire rivale :

Nous eûmes à combattre , eh leur obscur berceau ,

Le studieux Benoît et l'austère Bruno;

Mais leur ferveur première, avec le Moyen-Age, Disparut sans retour , dans un vaste naufrage ! Et l'Europe , aujourd'hui , sent les commotions Qui précèdent toujours la fin des nations; Les laves par torrents s'échappent du cratère; Et le trône , en tombant , brise le monastère ! Vers le sombre horizon , comme des flots , j'entends Les bruits avant-coureurs des Empires croulants ; Le Nord déchaînera ses hordes vengeresses :

Nous n'aurons jamais vu de si grandes détresses ! ! ! Les Révolutions grondent comme un volcan ; Les flammes de l'Enfer minent le Vatican ; L'Europe tout entière , en sa base ébranlée , Dans la nuée en feu , voit l'ire amoncelée !

Pour disloquer l'Europe et chaque peuple uni ,

Nous avons suscité le Ozar et Mazzini !

Reste donc l'Amérique , altière et commerçante ;

L'Amérique nouvelle , affranchie et puissante ,

Avec ses bois sans &ge et ses Etats naissants ,

Par des fleuves féconds sillonnés en tous sens :

Vers elle j'ai poussé des foyers de l'Europe

Tout farouche anarchiste et blême philanthrope ;

Et dans son jeune corps infiltrant des poisons ,

Pour peupler ses cités , j'ai vidé les prisons !

Vers elle j'ai poussé des brumeuses contrées

Les nuages épais de sauvages athées ;

La Hollande , la Suisse et les Etats G-ermains ,

Et la Scandinavie ont vu fiiir leurs essaims !

De ce Monde Nouveau, j'ai détruit l'équilibre !

L'Amérique est à moi , l'esclave se croit libre !

Par moi la Répubhque , en ses progrès bruyants ,

Vers la Démocratie entraîne tous les rangs ;

Et la Démocratie , à l'aveugle énergie ,

Prend les élans fougueux de la Démagogie ! —

Qu'importe qu'un tyran se nomme peuple ou Czar ,

Souverain collectif, dictateur ou César ;

Le peuple , en son pouvoir aveugle et tyrannique ,

Impose un joug plus lourd que le despote unique ! —

Le monarque est un père auprès du peuple-roi ,

Et le Czar moins tyran que la foule sans loi I

Le plus dur despotisme ou le joug le plus sombre

N'est pas celui à! un seul, mais celui du grand nombre

Le Peuple règne ici: L'Amérique est à moil

Du Peuple Souverain je suis le maître et roi! —

Par la femme chez lui , pour agrandir mon culte ,

J'évoquerai l'Esprit de la Science Occulte .

Depuis Eve , — - à l'orgueil cédant si follement , —

Nous avons dans la femme un docile instrument ;

Facile à transformer en ange de lumière ,

Du péché , dans le monde , elle ouvrit la carrière

Quand le mal se commet , quel qu'il soit , cherchez bien ,

Vous verrez qu'elle en est la cause ou le moyen ;

Elle trompe toujours , qu'elle résiste ou cède ;

Elle accomppgno l'homme , en tout , ou le précède ;

L'adultère , l'inceste et les crimes sans noms ,

Que l'œil ne voit écrits qu'aux livres des démons ,

La femme les conçoit , et puis les exécute ,

Ivre en les concevant , plus ivre dans sa chute !

Oui , la femme est pour nous le grand ressort du mal :

Car elle est à la fois et l'ange et l'animal ;

Semblant se dévouer à l'insensé qui l'aime,

Ce qu'elle cherche en lui, c'est toujours elle-même ;

A l'amour égoïste , avec un art charmant ,

Elle donne , à tout âge , un air de dévouement ;

Sous la forme du beau , c'est notre propre image;

C'est la chair déguisée à qui tout. rend hommage 1

Dès le commencement, séduite , elle a séduit ;

Et depuis , pour séduire , elle a le même esprit;

Et quand viendra le temps du dénoûment suprême ,

L'Antéchrist étonné la trouvera la même ! —

Or , vous savez ici son immense pouvoir ;

Vous savez que par elle on peut tout émouvoir ;

Plus que partout ailleurs , elle est idolâtrée ;

Elle est , plus que partout, follement révérée :

Mais , trop assujettie entre des murs étroits ,

De l'homme , en son orgueil , elle rêve les droits :

Pour perdre l'Amérique et la jeune patrie ,

Profitons de l'excès de cette idolâtrie ;

Que les hommes , par nous devenus tous égaux ,

Ne soient plus gouvernés que par des viragos !

Incertains de leur sexe et de leur origine , La femme misanthrope et l'homme misogyne , Egarant leurs amours pour efîrayer les cieux , Jadis ont enfanté des géants monstrueux ; Ces jours peuvent renaître et cesser d'être un revo Les anges ténébreux , épris des filles d'Eve , Pourront encor peupler l'univers de géants , Colosses surhumains , formidables agents !

Alors , en ranimant , contre un Dieu despotique , Notre grande révolte et notre lutte antique , Nous régnerons partout sur les hommes soumis , Jusqu'aux jours glorieux de l'Antéchrist promis ! — Mais pour ce grand succès , combattez la PRièRE ; Combattez les efibrts de l'humble Sohtaire ; Troublez , dans son repos , la méditatîoi^ ; Et par toutes les voiî^ exaltez l'action ! La prière des Saints paralyse nos œuvres ; La prière engourdit la tête des couleuvres ;

La prière enâammée est un pouvoir divin Contre lequel l'enfer sans cesse lutte en vain !

La PRièRE , EN CES JOURS , SAUVERAIT l' AMéRIQUE ! ! !

Ainsi donc , dénoncez la vie ésotériqae :

Qui s'isole est coupable ; et la société Dans l'ermite doit craindre un enfant révolté : Sous la Démocratie , absolue, ombrageuse, L'étrange exception est toujours odieuse ; L'ordre établi par tous est la loi de chacun ; Celui qui se distingue est l'ennemi commun ! —

Un livre, en ce moment: "Les questions de l'àme" , Eblouissante âeur de lumière et de flamme , A jeté l'épouvante au milieu de mon camp ; Je vois planer ici l'ombre du Vatican!

Et le grave Brownson à son esprit déroge , Pour faire du désert l'intempestif éloge ; Il voudrait voir l'ermite à notre activité Opposer en priant la sainte oisiveté I Pour couvrir de mépris les nouveaux ermitages , Il faut ressusciter la secte des Nyctages , Qui, blâmant la prière en louant l'action , Du monde avait proscrit la contemplation !

Déjà , fuyant la foule aux bruyantes émeutes , Imitant Pythagore et les doux Thérapeutes , Parmi les protestants , j'ai vu des cœurs , sevrés De tous plaisirs charnels , s'enfuir dans les forêts ! Du peuple Américain , en son inquiétude , La pente naturelle est vers la solitude :

Ah ! retenez la foule au seuil des grands déserts : La Thébaïde ici nous forgerait des fers ! ! !

J'ai dit : Et maintenant ^ surprenant chaque classe , Que votre esprit subtil agisse avec fallace ; Sur le monde endormi jetez votre réseau , Et qu'étouffe par vous l'enfant meure au berceau !

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