‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 14 sur 63 · Frédéric Masson, /. I-, p · texte numérisé non relu

Frédéric Masson, /. I-, p

de la marine, M. de Clermont-Tonnerre, M. de Lally-Tollendal, M. Malouet, M. de Gouvernet, M. de Gilliers, M. de La Tour du Pin, Governor Morris, ministre des Etats-Unis, Bertrand de Molleville et quelques autres. Ces divers messieurs, souvent, dînaient : et la causerie, à table, ménageait les renseignements qui eussent trop alarmé les femmes. Puis ils allaient tenir conseil « dans un endroit retiré du jardin » plein d'ombre.

Il y eut conseil, le 7 août, conseil encore le 9; et, à minuit, on entendit le tocsin; conseil encore le 10, et c'est alors la dernière fois que les derniers défenseurs de la monarchie se trouvèrent ensemble.

La délibération dura trois heures. M. de Lally donna lecture d'une lettre anonyme qu'il avait reçue : on avait, chez Santerre, annoncé le projet de marcher sur les Tuileries, de tuer le roi et de s'emparer du prince royal, « pour en faire ce que les circonstances exigeraient »; or, les circonstances étaient exigeantes, chez Santerre!... « Xous résolûmes tous qu'il fallait que le roi sortît de Paris, à quelque prix que ce fût, escorté par les Suisses, par nous et par nos amis, qui étaient en bon nombre1. »

Cette décision venait d'être formulée, lorsque survint M. de Malesherbes. Il ne cachait pas son émoi; il demanda Mme de Montmorin et Mme de Beaumont, il les supplia de quitter Paris : la crise approchait et Paris n'était plus la place des femmes.

1. Voir l'édition des Mémoires de Malouet, tome H, pp. 159 et suiv. : récit de Lally-Tollendal.

On devine, à cette insistance, que Montmorin avait adressé déjà cette prière à sa femme et à sa fille et qu'elles avaient refusé de partir.

M. de Malesherbes apportait de nouveaux détails, qui confirmaient ceux qu'avait donnés M. de Lally. On décida que M. de Montmorin irait tout de suite au château. Il y alla. Il trouva Mme Elisabeth persuadée que l'insurrection ne se ferait pas : anterre et Pétion s'y étaient engagés et ils avaient reçu 750.000 livres pour l'empêcher. Le roi était inquiet, agité; mais il éprouvait, à l'idée de quitter Paris, une vive répulsion. « Nous nous quittâmes fort tard, dans la plus pénible anxiété, dit Malouet; et nous ne nous sommes plus réunis. »

La débâcle a commencé; désormais les événements se précipitent avec la rapidité de la grêle qui tombe. Ils sont si violents et drus qu'on ne réussit pas à y démêler tous les malheurs qui assaillirent Pauline de Beaumont : c'est une souffrance continuelle; c'est une passion véritable et dont les épisodes n'ont pas de relâche.

Il y eut une effroyable matinée, au mois d'août. A dix heures, M. de Montmorin, avec sa femme et ses enfants, quitta sa maison. Il comptait passer l'eau et fuir. Il ne le put. La canonnade faisait rage. Il fallut qu'on entrât, rue de Grenelle-Saint-Germain, chez Mme de Nesle et qu'on y restât toute la journée. Ensuite, Montmorin se réfugia, faubourg Saint-An-

PAULINE DE BEAUMONT Cl

toine, chez une blanchisseuse qvii avait été à son service1. Les femmes purent se sauver. Elles allèrent à Rouen.

De là, Pauline de Beaumont écrivait à son père. M. Bardoux a trouvé, aux Archives, des fragments de cette correspondance2. Il n'y a pas de noms cités et les phrases sont enveloppées d'un prudent mystère. Mme de Beaumont écrit : « Mille et mille remerciements du petit mot que vous m'écrivez. Veuillez le renouveler tous les jours. Les nouvelles des gens qui me sont chers... » Ces gens, évidemment le seul Montmorin... « sont plus nécessaires à mon existence que Fair que je respire... Sans mes deux acolytes... » Probablement sa mère et sa sœur... « je serais auprès d'eux. Je les aime bien tendrement. Adieu, je ne puis vous en dire davantage. Je vous demande, à mains jointes, un mot tous les jours. »

Et Montmorin, toujours caché dans l' arrière-boutique de sa blanchisseuse, répondait : « O ma charmante souveraine, combien il me tardait de vous écrire! Votre joli billet m'a fait tant de plaisir! Ne nous laissons pas abattre, ne parlez pas de moi à l'étourdie3... » Plusieurs détails échappent à la curiosité du liseur, dans ces lettres qu'on a, exprès, faites obscures. Mais comme, en dépit de la hâte et des précautions, elles gardent aimablement la grâce

!. Frédéric Masson, l. /., p. 220.

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