Souvenirs du baron de Frénilly, p
2. Frénilly ne dit pas de quelle époque est ce souvenir. Il le raconte dans son sixième chapitre, daté de 1798-1799, date qui évidemment ne convient pas pour ces lignes, Chateaubriand n'étant revenu en France qu'en 1800. La véritable date de cet épisode est fournie par la lettre de Mme de Beaumont que cite Paul de Raynal {Les correspondants de Joubert,„p. 138), et qui est du 19 septembre 1801.
roir; et plus d'une y mira sa beauté, le visage de son bonheur ou de sa tristesse... Frénilly raconte que la petite comtesse de Beaumont, presque poitrinaire, habillée de percale, « la tête nue tendue à la Titus », a lait faire, « au serein », le tour du Miroir. On lui disait :
— Vous jouez à vous tuer!...
Elle répondait :
— Qu'importe?...
Pourquoi? et d'où lui vient le déplaisir que suppose une telle parole? A-t-elle senti, dès ce commencement de son amour, la terrible frivolité de l'enchanteur? eu bien sait-elle que sa vie sera courte et neveut-ellepasla ménager? Jel'imagineunpeu nietzschéenne déjà et curieuse de vivre dangereusement.
Ces façons-là seront, plus tard, insupportables; et plusieurs de nos contemporaines les ont rendues bien ridicules. Ce n'est encore, ici. que le début de cette ardeur à la fois nerveuse et philosophique : le début a quelque agrément.
Au bout de sept mois. Chateaubriand avait assez de Savigny. Les deux amants revinrent à Paris. L'un d'eux aimait avec nonchalance, maintenant. 0»i l'appelait dans les châteaux. Et il allait à Champiàtreux, à Fervaques ; Mme de Clermont-Tonnerre l'invitait, la duchesse de Châtillon... C'était à qui aurait chez soi cet écrivain tout à coup célèbre... Il passait quelques jours à la campagne chez Mme de Vint-mille... Et, désormais, il n'emmenait plus Pauline de Beaumont.
Elle s'attriste, cependant. Elle va passer les jours de sa solitude à Luciennes, chez Mme Hocquart. Mais « la campagne est desséchée et la société l'ennuie »... Elle écrit : « Il n'y a plus qu'une société pour moi... » C'est évidemment René, l'ingrat qui s'absente et la laisse. Elle ajoute : « La pauvre hirondelle », — c'est le nom que lui donnait la petite réunion d'amis de la rue Neuve-du-Luxembourg, — « la pauvre hirondelle est dans une sorte d'engourdissement fort triste. »
Et puis, afin de poursuivre une contrefaçon de son ouvrage, René fait encore un voyage, à Lyon, cette fois. Et puis, on lui offre une place de secrétaire d'ambassade à Rome : il est tenté de l'accepter; même, il la désire!... L'hirondelle se désespère.
Il est à Lyon; bientôt, en Avignon... Mais il reviendra par la Bretagne. Il écrit à Chênedollé : « Ne manquez pas d'écrire rue Neuve-du-Luxembourg, pendant mon absence; mais ne parlez pas de mon retour par la Bretagne. Ne dites pas que vous m'attendez et que je vais vous chercher. Tout cela ne doit être su qu'au moment où l'on nous verra tous les deux. Jusque-là, je suis à Avignon et je reviens en droite ligne à Paris1. »
Bref, il s'éloignait de l'hirondelle et, pour éviter
1. Lettre du 15 octobre 1802, citée par Sainte-Beuve, qui l'a trouvée dans les papiers de Chênedollé. {Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, tome II, p. 196.) M. E. Biré, dans son édition des Mémoires d'outre-tombe (tome II, p. 307), mentionne cette lettre. Mais il aime beaucoup trop Chateaubriand pour ne pas supprimer la perfide petite phrase.
le 5 désagréments, il lui racontait et lui faisait raco 1er des histoires.
Pourquoi donc allait-il en Bretagne?... Il allait voir sa femme!... Quoi?... Mais, oui; comme il voulait entrer dans la diplomatie, l'idée lui était soudain venue d'organiser son existence d'une manière un peu régulière. Il se disait qu'il serait peut-être ambassadeur, l'un de ces jours ; et il songeait à l'ambassadrice. Ce sentiment d'une respectabilité tardive, on aurait tort de le lui reprocher. Mais, en tout cela, Chateaubriand pense à lui, — et à lui seulement: il fait beaucoup de peine à l'hirondelle.
Elle aurait eu bien plus de peine, si elle avait su — avt lieu de le soupçonner — tout le détail de ceci : René la trompait.
Il s'était épris d'un nouvel amour : la marquise Delphine de Custine lui plaisait alors extrêmement.
Il semble que ce fut une très charmante femme. Elle avait trente-trois ans et elle était fort jolie. De longs cheveux blonds, fins, fous et admirables. Chateaubriand, dans ses Mémoires, l'appelle « héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang ». Chevelure « de soie », en somme. Des dents magnifiques. De la eoquetterie et de la sauvagerie; des façons mutines et mélancoliques ; une fine intelligence ; de la patience et de la jalousie; un teint de blonde.
Devant le tribunal révolutionnaire, elle avait été l'une de ces petites femmes étonnantes que suscita de leur futilité une superbe bravoure. Elle répondit aux interrogatoires avec une impertinence héroïque; et elle fut sauvée par hasard, un Jacobin s' étant amouraché d'elle et ayant, au risque de tout, dissimulé au jour le jour le dossier qui la livrait à la guillotine.
Son mari était courageusement mort sur l'échafaud. Elle avait pour mère cette Sabran qui épousa, en deuxièmes noces, le chevalier de Boufflers ; et le chevalier de Boufflers appelait la petite marquise « reine des roses ».
Après la mort tragique de son mari, la petite marquise n'écarta point délibérément l'idée d'un nouveau mariage. Elle eut des prétendants et ne ies découragea pas tout de suite. Mais, au bout du compte, elle les éconduisit et demeura en attente alarmée, un peu farouche, un peu démoralisée, offerte à l'occasion qui lui ravirait le cœur.
Puis elle rencontra Chateaubriand1.
Elle le rencontra en 1802 ou en 1803; d'abord, C'est là le pathétique de l'aventure. En 18C3; Chateaubriand était l'ami adoré de Pauline de Beaumont; et, s'il ne l'aimait plus passionnément, du moins avait-il, aux yeux de cette amoureuse, l'air de l'aimer. La trahison n'est pas douteuse ; et elle n'est pas non plus très jolie,