‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 30 sur 63 · Un hiver à Paris, p. 320 (Lettre XXV, 4 février · texte numérisé non relu

Un hiver à Paris, p. 320 (Lettre XXV, 4 février

rai de l'Europe1». Un autre général détesta l'intempérance de ce langage. Chez Juliette, on entourait Moreau; les étrangers briguaient l'honneur de lui être présentés; on faisait à ce héros de l'opposition un triomphe d'hommages et de conseils ambitieux. Bref, Juliette fut officiellement invitée à suspendre ses réunions. Et l'on parla beaucoup de la disgrâce nette que venait d'encourir la beauté illustre de la Chaussée-d'Antin2.

Du reste, malgré le vif éclat de ses réceptions, malgré sa grâce ravissante et malgré son luxe, la femme du banquier magnifique n'avait pas réussi à conquérir absolument la faveur mondaine. Même après la Révolution et son rude effort égalitaire, la finance et le monde n'allaient point ensemble; peutêtre, à cause des facilités, les classes furent-elles plus résolument séparées que jadis, où elles ne l'étaient pas beaucoup : mais alors, la véritable société protesta contre l'invasion de la richesse. Juliette dut en souffrir. Elle fit de son mieux, la pauvre petite, pour recevoir les gens de l'ancienne cour. Ils lui furent parfois impitoyables; ambitieuse, elle ne sourcillait pas de leur impertinence, mais elle la sentit péniblement. Un certain marquis de Chauvelin, qui d'ailleurs s'était très bien rallié à Bonaparte, allait chez elle et, ensuite, la traitait avec

1. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 264 (28 février 1803).

2. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 249 (8 février 1803).

MADAME OÉCAMIER 13::

gaillardise, « comme il aurait fait jadis d'une grîsette épousée par un fermier général ». Il disait : « Cela vaut bien nos femmes entretenues de l'ancien régime!... » Et puis, comme courait un conte assez ridicule, Juliette en fut informée. Elle s'en plaignit à « l'un de nos jeunes marquis » : — « Cela est affreux! Ce bruit va être répandu partout. Que dira-t-on de moi dans le monde?... » Le jeune marquis : « Tranquillisez-vous, madame Récamier, il est un monde, au faubourg Saint-Germain, qui ne s'informe pas seulement si vous existez1... »

L'année 1803 se termina pourtant par un succès, mais de qualité financière. On peut croire que Récamier fut un fort habile homme et, par de sages intrigues, répara le dommage qu'avaient causé les imprudences de Juliette. Les banqueroutes se multipliaient. Et l'on disait que le Premier Gonsul n'était pas étranger à toutes ces débâcles ; les fortunes que les financiers avaient réalisées pouvaient, quelque jour, soutenir une conspiration : et elles l'inquiétaient. De sorte qu'il s'occupa de leurs ennuis, probablement. Mais il excepta de sa défaveur trois maisons et, parmi elles, la maison Récamier2.

Tout de même, Juliette n'avait pas subi sans émoi les tribulations des mois derniers. A l'automne, elle se sentit lasse de Paris, l'abandonna et alla

1. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 408 (1er octobre 1803).

2. Relations secrètes des agents de Louis XVIII, p. 417 (8 octobre 1803).

134 TROIS AMIES DE CIIATKAL IBRIAND

s'établir dans le voisinage, au château de Saint- Brice, pour un peu de temps. Mme de Staël vint l'y rejoindre. Cette terrible dame profitait du souci que donnaient à Bonaparte les préparatifs de l'expédition d'Angleterre, pour se rapprocher de Paris. Mais elle se crut pourchassée et, par Mme de Genlis, dénoncée lâchement. Elle se réfugia près de Juliette, « cette femme si célèbre pour sa ligure et dont le caractère est exprimé par sa beauté même1 ».

Nous n'allons pas suivre Juliette, avec tant d'assiduilé, pendant les mois et les années qui viennent.

Aussi bien, il ne s'agissait que de tracer un portrait de cette jeune femme et d'indiquer ce qu'elle était à l'époque où, Chateaubriand la vit pour la première fois et ne s'aperçut pas d'elle. Sans doute sa merveilleuse beauté aurait-elle pu l'attirer tout de suite. Mais elle régnait sur un monde plus riche et ostentatoire que très élégant, sur un monde qui n'était pas du tout celui de Chateaubriand.

Et ensuite, il fallut qu'elle subît l'école du malheur pour devenir plus intéressante, pour acquérir ce qui manquait à son esprit de charme pénétrant et subtil, cette mélancolie, par exemple, dont l'auteur d' Atula fut infiniment curieux.

Elle montra beaucoup de bravoure et, semble-t-il,

1. Mme de Staël, Dix années d'exil (éd. Paul Gautier, Pion, 1904), p. 96.

avec un peu d'étourderie. Elle.se compromit en quelques aventures politiques, lesquelles n'ont point ensemble assez d'accord pour qu'on soit tenté de coordonner en aucune manière, là-dessus, la doctrine de cette aimable femme. Après le général Moreau, elle apprécia le royaliste Jordan. Puis on la vit se rapprocher des libéraux. En fin de compte, et pour des motifs très divers, tumultueux, hasardeux même, elle s'installa dans l'opposition. Au moment du sacre, Fouché, de la part de Napoléon, lui fit quelques avances d'amabilité : elle refusa de se réconcilier avec le maître formidable. Récamier dut en pâtir; il se ruina.

Juliette, qu'animaient sans doute l'exemple et le conseil de le véhémente Corinne, accepta résolument cette brusque fin de son opulence : elle l'accepta, pour son mari, sans murmurer, — et pour elle aussi.

De plus en plus, elle se rapprocha de cette exilée, Corinne. En 1817, elle est à Coppet et goûte cette compagnie éloquente.

Sur le lac Léman, par les beaux soirs d'automne où la lumière rayonne doucement, elle échangea, cette fois amoureuse, des serments d'amour éternel avec le prince Auguste de Prusse. Il lui donna un bracelet d'or et une chaîne qui portait un cœur de rubis. Et puis, ces beaux soirs d'automne s'éteignirent; et cet amour n'avait été que des fiançailles vaines.

Avant la quarantaine, elle n'aima que ce fiancé

d'une saison, le prince au cœur de rubis. Alors, elle songea, semble-t-il, à mourir. Elle se procura les pilules d'opium qui étaient indispensables à un tel projet; et puis, elle écrivit à son mari, pour l'adieu qu'il découvrirait, hélas!... Sa virginale coquetterie la sauva.

Juliette connut, elle aussi, l'exil. On la vit, à Coppet, secouée par des « convulsions de larmes ». Elle dut passer, à Châlons-sur-Marne, des mois monotones et médiocres; et Corinne la plaignait, pour tant de beauté qu'elle enfermait dans cette « petite ville de province », peu digne d' un tel privilège.

Du reste, les rigueurs impériales n'éloignèrent pas d'elle les hommages. Pendant le séjour qu'il fit en France, M. de Metternich s'éprit de Juliette1. Juliette lui donna l'emblème d'un anneau, cet emblème seulement. Elle était prodigue de ce facile présent; et elle éparpillait ainsi, en pure perte, la chaîne de l'amour, qu'elle eût trouvée trop continue et lourde.

En 1813, elle fait le voyage d'Italie. A Rome, elle devient l'amie de la reine Hortense. Rêveuses l'une et l'autre et peu contentes de la vie, ces deux jeunes femmes se promènent volontiers, à la nuit close, parmi les ruines. Elles suivent la voie Appienne et vont jusqu'au tombeau de Cecilia Metella ou bien jusqu'au lieu du supplice de saint Paul, poétiquement sensibles à tant de poignants

1. Jean Hanoteau, Lettres du prince de Metternich à la corn- , ti-*sf> de Litven (Paris, Pion. 1909), Préface, p. xxvi.

souvenirs. Des rôdeurs, une jnuit, les accostèrent, réclamant bourses et bijoux. A demi mortes de frayeur, elles se laissèrent dépouiller. Mais le chef de ces gaillards, bandit courtois et qui sait parler aux dames, fut tout à coup frappé de la beauté que les étoiles lui révélaient sur les visages d'Hsrtense et de Juliette. Galant, il enjoignit à ses hommes de restituer les objets volés: mais il exigea par contre, que chacune des deux femmes accordât un baiser à chacun des voleurs, et à lui nommément. Ce qu'elles firent, sans nul doute, avec chagrin.

Or, un jour, en 1821, à Berlin, comme Chateaubriand y était notre ambassadeur, un jeune secrétaire d'ambassade, le chevalier de Cussy, racontait cette histoire à l'un de ses collègues. Et de rire, tous deux! Et de rire si bien et si fort qu'ils n'entendirent pas que la porte s'ouvrait et que l'ambassadeur était là, qui lui les entendait. Il s'écria, et sèchement :

— Eh! messieurs les jeunes gens, ce ne sont en elfet que des voleurs qui peuvent se vanter d'avoir embrassé Mme Récamier1!...

Il ne plaisantait pas; il était indigné : en 1821.,

il avait le droit et sans doute avait-il le cœur d'être

jaloux de Juliette.

Après la merveilleuse épiphanié de 1801, s'il fut

1. Souvenirs du chevalier de Cussy, publiés par le Comte Mahc de Germiny (Paris, Pion, 1909), tome I, p. 50.

de longues années sans revoir la déesse charmante, il l'oublia en tout cas ou, du moins, il vécut de même que s'il l'avait oubliée.

Il aima Pauline de Beaumont. certes imparfaitement : il l'aima de son mieux. Et puis, il partit pour Rome, où il fut secrétaire de la légation du cardinal Fesch. Mais, avant de partir, il se présenta, un jour, à la banque Récamier. Le banquier fut l'obligeance même. Chateaubriand lui demanda du papier sur Rome, pour une somme de mille écus. Le banquier répondit avec empressement à ce souhait. Même, il donna au jeune diplomate une aimable lettre pour son correspondant de Rome, — une lettre conçue en ces termes, ou à peu près : « Je vous adresse M. de Chateaubriand, mon ami, et je vous prie de lui rendre toutes sortes de services; c'est un homme de mérite en son genre1... » L'agent secret, qui transmit à Monsieur cette anecdote, ajoute : « Ce mot, échappé à la bonhomie du financier, a. depuis, fait fortune dans les salons ». Oui, l'on riait à cause de ce jugement protecteur que portait l'homme d'argent sur l'homme de génie ; « un homme de mérite en son genre », cela semblait insuffisant, pour l'auteur d' A'ala et du Génie du Christian sme. On aurait ri bien davantage et mieux, si l'on avait su l'avenir, à cause de l'indulgent « mon ami » accordé, avec mille écus, à M. de Chateaubriand par le mari de Juliette. Seulement, on ne savait pas;

1. Relations secrètes des agents Je Louis XV 111, p. 376 (à la date du 13 août 1803).

MADAME RÉCAM1ER «9

et Juliette ne savait pas: et René lui non plus ne savait pas où allait, par mille chemins embrouillés, sa destinée agréable.

Sur l'un de ces chemins, il rencontra cette reine des roses, la petite marquise de Custine. Et puis, sur les chemins d'Espagne, cette infortunée, Blanca.

Il revenait de Palestine, pèlerin tout chargé d'amour; il y était allé pieusement visiter « le berceau de la religion » ou bien, dit-il encore, « chercher des images », car il avait écrit Le Génie du Christianisme et, en outre, il était curieux de l'aspect divers que prend, par le monde, la réalité perpétuelle.

A Cordoue, il retrouva Mme de Noailles, « la belle Nathalie », comme on l'appelait et comme elle fut. Elle voyageait en Espagne, depuis quelques mois, avec ses enfants; et elle attendait René.

Il n'est pas question d'elle dans les Mémoires a" outre-tombe; du moins. iln'yestparléquede Blanca, le nom qu'elle eut dans Le Dernier Abencerage. Et puis, plus tard, à Londres, Chateaubriand donne quelques lignes à la vicomtesse de Xoailles, fille de Blanca, — « aussi agréable, spirituelle et gracieuse que si elle eût erré encore à quatorze ans dans les beaux jardins de Méréville »... Alors, sans le dire, il se souvient d'un temps qui l'émeut : c'est à Méréville, « oasis créée par le sourire d'une muse », qu'il vit pour la première fois Nathalie de NoailleSj

Blanca prochainement; et c'est en 1805 que la fille de Blanca eut ses jolis quatorze ans.

Voilà tout ce qu'il y a, dans les Mémoires que Chateaubriand voulait qui fussent publiés. Mais, dans un manuscrit de 1834, il y avait un passage que Chateaubriand supprima et que Sainte-Beuve copia et imprima : « Ai-je tout dit, dans Y Itinéraire, sur ce voyage commencé au port de Desdémone et d'Othello? allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait, je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait, en abordant les côtes d'Espagne! aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère! Le soleil les éclaire encore! La raison que je conserve me les rappelle. Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. »

Quelle étrange aventure!... Pour achever de conquérir une femme, il lui fallait encore de la gloire. Quelle gloire, acquise au cours d'une tournée orientale?... Sans doute avons-nous ici l'explication, touchante et un peu ridicule, de toutes les vantardises qu'on trouve dans Y Itinéraire, coups de

MADAME RÉCAMIER Ml

fouet, coups de poing qu'il donne à plusieurs indigènes, prétentions d'archéologue inopiné, de génial géographe, tout cela qu'il dut raconter avec un entrain fier à Blanca étonnée.

Mais a-t-il vraiment fait ce grand détour par Constantinople, la Grèce, Jérusalem et Carthage, pour aller rejoindre en Espagne une petite amie?... Ce grand détour était-il le malin prétexte de son absence?... Peut-être. Et puis, le voyage, en outre, l'amusait; il se plaisait aussi à se parer d'une légende, à se costumer en coureur des océans, des déserts et des ruines.

Cependant qu'il voyage et, du pont de son navire^ implore l'étoile du soir, la belle Nathalie se promène. Elle est artiste. Elle passe deux mois à Grenade «pour dessiner les monuments des Maures »; quand elle parle de l'Alhambra, c'est de l'enthousiasme; et « les Maures exaltent son imagination ».

Comme c'était la Semaine sainte, Mme de Noailles et Hyde de Neuville, qu'elle avait rencontré, allèrent à Séville ; les processions et toutes ces manifestations de la bruyante piété populaire les choquèrent un peu. Mais la vibrante Nathalie adorait les cérémonies qu'il y avait à l'intérieur de la splendide cathédrale. Un soir, elle fut saisie d' « un attendrissement impossible à réprimer ». Le sanctuaire seul était illuminé; la voûte, ténébreuse; et « cette belle âme si ouverte à toutes, les nobles impressions ne put contenir celles que lui inspirait cette scène imposante ». Voilà une vive sensibilité; voilà de quoi

ijntéresser, toucher un bon Hyde de Neuville; mais voilà de quoi bouleverser la tète et le cœur de René.

Au sortir de l'office du Vendredi saint, Hyde de Neuville et Mme de Noailles s'entretinrent de nobles pensées. — « le bonheur attaché aux vertus, la bienfaisance, la retraite, les affections pures e1 solides »; — ils se promirent une inviolable amitié... La belle Nathalie allait bientôt frémir à des mots plus ingénieux, à des sentiments plus exaltés, quand René serait là enfin!...

Depuis qu'elle était en Espagne, elle aimait à se faire appeler Dolorès. Elle avait la notion de la couleur locale et elle savait profiter de l'émoi qu'un chaud pays comporte.

Par exemple, elle dansait volontiers, là-bas, les danses «si attrayantes» de l'Espagne. Plus tard, quand M. Hyde de Neuville lut Le Dernier Abencerage, il reconnut, dans la danse « gracieuse et noble » de Blanca, la danse de Dolorès, la danse de Nathalie de Noailles.

C'est une zambra, danse que les Espagnols ont empruntée aux Maures. Le son de la guitare l'accompagne; la danseuse chante et rythme ses pas au cliquetis des castagnettes. Elle « s'élance comme enivrée de plaisir et se retire comme accablée de tristesse ».; elle tend sa joue à quelque amoureux qui n'est pas là et puis elle a honte, etla pudeur succède, sur son visage, aux sourires provocants. Tantôt, elle marche » d'un pas noble et presque guer-

MADAME RÉCAMIEft 143

rier »; tantôt, elle « voltige sur le gazon ». Et, quant à la voix de Blanca, un peu voilée, elle a « cette sorte d'accent qui remue les passions jusqu'au fond de l'âme »...

Ainsi dansait, à Cordoue, en souvenir des Maures dont la pensée l'exaltait, cette petite femme; et le le cœur de, René bondissait avec elle.

Et René fut Aben-Hamet.

Il y avait en lui une admirable puissance de vive transformation : c'est à la faveur de ce facile et sincère travestissement qu'il put divertir, au long de sa durable vie, son ennui.

Dans Le Dernier Abencerage, il a dissimulé sous le symbole d'une anecdote romanesque un souvenir d'amour; c'est un récit voluptueux, animé de mélancolie et de joie, chaud d'une ardeur que le soleil excite.

Nathalie, à Cordoue, l'enchanta. Sous les espèces de Blanca, il la compare aux fées charmantes qu'apercevaient Tristan et Galaor dans les forêts. Et puis : « avec les charmes d'une Française, elle avait les passions d'une Espagnole »... 0 René, qui oubliez tout à fait Blanca de Bivar pour Nathalie de Noailles! et vous, petite Française, si prompte à prendre l'âme du pays où vous aimez!...

Et Aben-Hamet? — Il« réunissait en lui la beauté, la valeur, la courtoisie, la générosité de ses ancêtres^ avec ce doux éclat et cette légère impression de tristesse que donne le malheur noblement supporté »... 0 René si complaisant pour vous-même l

ô René, si coquet de votre mélancolie qui plaît aux femmes!...

Le pèlerin de Jérusalem s'est, comme il l'a écrit, reposé à Cordoue, — reposé des austérités d'un cœur qui voyagea en Terre sainte.

Les amours de Blanca et de René durèrent assez longtemps : assez longtemps pour René!... D'habitude, il n'avait pas le coup de foudre; mais il était, soudain, amoureux — et, alors, amoureux fou — d'une femme qu'il connaissait déjà depuis quelques années ou quelques mois. Il faisait des provisions d'amour; il songeait à une autre femme tandis qu'il était encore l'esclave — assez capricieux, d'ailleurs, — d'une passion. Cette passion terminée, la nouvelle était toute prête.

Un jour, Chateaubriand écrivait à la duchesse de Duras : « Mme de Mouchy sait que je l'aime, que rien ne peut me détacher d'elle... Sûre ainsi de moi, elle ne me défend ni de vous voir, ni de vous écrire, ni même d'aller à Ussé, avec ou sans elle. Si elle me le commandait, sans doute elle serait aussitôt obéie. » Quelle excellente obéissance! quelle fidélité!... Et puis, peu à peu, il oublia ses beaux serments. Il fréquenta beaucoup à Ussé, qui était le château de la duchesse de Duras; il y allait sans la « mouche » comme on appelait la pauvre petite Nathalie, devenue duchesse de Mouchy.

Et enfin, il écrivit à Mme de Duras : « J'ai aimé passionnément Mme de Mouchy... » J'ai aimé, — c'est fini!... La belle Nathalie, moins belle peut-être

MADAME RÉCAMIER Ub

que jadis et, en tout cas, moins belle aux yeux frivoles de René, écrivit à son amie la duchesse de Duras : « Parlez de moi quelquefois! Que je ne sois ni trop méconnue, ni trop oubliée! Si notre ami peut conserver mon souvenir, je suis sûre qu'il me plaindra et aimera ma mémoire... » La lettre est jolie, d'un ton simple, d'un sentiment frémissant et doux.

Dans le passage des Mémoires a" outre-tombe que Sainte-Beuve a recueilli, ces mots : « Que de malheurs ont suivi ce mystère! le soleil les éclaire encore!... » veulent dire qu'à la date où Chateaubriand écrivait ces lignes de tristesse, Mme de Mouchy vivait encore. Et puis : « La raison que je conserve me les rappelle... » La raison que je conserve est une allusion à l'événement terrible, un poignant rébus et dont voici la traduction : Mme de Mouchy était folle.

Était-elle devenue folle par le chagrin d'amour? Il est bien difficile de le dire. Mais enfin, voici la lettre que, le 20 septembre 1817, Mme de Duras adressait à son amie Mme Swetchine : « Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie... Vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments et cette^délicatesse, cette fierté blessée, qui depuis si longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite... » Pourtant, ces deux amies continuaient à se voir; et puis, voici Mme de Duras qui juge Mme de Mouchy avec une indulgence bien sévère... Ces jeunes femmes de la Restauration nous étonnent un peu, il me sem-

ble!... Mme de Duras continue : « On se juge avec tant de sévérité, et pourtant l'abaissement est si pénible! et, quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration et qu'on sent qu'on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire!... » Avec cela, il n'est pas évident que cette admiration, par exemple, de Chateaubriaud, ce ne soit pas Mme de Duras qui, justement, l'ait disputée à MmedeMouchy. S'il faut l'avouer, je ne comprends pas grand' chose à la bonne Mme de Duras... « Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée et elle a perdu la raison. Sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demisoldes déguisés; enfin, mille folies. Elle s'est confessée; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre; — Mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après sa mort, de dire quelle ne méritait pas l'abandon où on l'a laissée... » Ce petit bout de phrase est terrible pour Chateaubriand, si peut-être il fait allusion à cet abandon où Aben-Hamet, l'amoureux de Cordoue, l'enchanteur impitoyable del'Alhambraalaissa la pauvreNathalie. Mme de Duras avoue que « cela est déchirant ».

Et elle ajoute : « Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé... »

Chateaubriand fut? en effet, bien affligé. Il eut raison de fêtre.

Quand il écrit que tous ses plaisirs ultérieurs furent attristés par ce souvenir, j'y crois, en tenant compte aussi de sa légèreté. Je me figure que la folie de Blanca dut lui être un avertissement rude et imprévu. L'amour occupa toute sa vie et ne lui fit pas de mal. C'est que l'amour lui était un jeu, un délicieux amusement, qui le divertissait de son ennui et qui ne l'empêchait pas de vivre ailleurs son existence d'activité, d'orgueil, de remuement. Or, il apprenait soudain, par le cruel exemple de la Mouche, qu'on ne badine pas avec l'amour, — avec son amour à lui, principalement, tout mêlé de chimère, des malins prestiges d'une imagination prodigieuse et tout impr'gné de ce condiment redoutable, la rêverie de la mort. S'il descendit en luimême et s'il médita sur cette aventure, peut-être a-t-il senti que deux êtres en qui sa poésie s'était réalisée, exaltée, — Lucile de Chateaubriand et puis Nathalie deNoailles, — ces deux jeunes femmes étaient devenues folles. S'effraya-t-il de cette poétique démence, qui était en germe clans son périlleux génie?...

Le 1er juin 1814, Mme Récamier fit sa rentrée à Paris, quatre semaines après le Roi. Si l'on a dit

que la brochure de Chateaubriand, De Buonaparte et des Bourbons, ramena en France la dynastie, elle ramena aussi Juliette; car ce fut un des premiers actes du nouveau gouvernement, ce rappel des exilés de l'Empire et, nommément, de Mme Récamier. Ainsi se combinent avec grâce les aventures inégales des Etats et des tendresses particulières.

Au total, l'exil avait été, pour cette jolie femme, une excellente chose. Avant cela, reine de la Chaussée-d'Antin, riche et dont les « assemblées » sont très courues, elle recevait beaucoup de monde, voire beaucoup trop de monde; mais la plus élégante société la tenait à distance. Maintenant qu'elle a subi les « persécutions » du « tyran » et qu'elle arrive à Paris avec les Bourbons, tout s'arrange à merveille. Mathieu de Montmorency lui amène le duc de Doudeauville; elle a le chevalier de Boufflers, le prince Auguste de Prusse, le prince de Metternich, Pozzo di Borgo, Canova, David; elle a qui elle veut. La reine de Naples s'adresse à elle quand il s'agit d'acquérir un publiciste fidèle : et Juliette, imprudente, choisit ce Benjamin Constant dont le nom semble une joyeuse antiphrase. Elle n'est plus du tout cette financière opulente que le faubourg Saint-Germain traitait avec légèreté : elle est une véritable puissance mondaine.

Du reste, la mode avait changé. L'on ne donnait plus de ces bals fastueux où la blanche beauté de Juliette triomphait naguère facilement. Les jeunes femmes les mieux réputées s'occupaient d' « avoir de

l'esprit ». Ce n'est pas plus malaisé que d'être belle; pour ceci, comme pour cela, il y a des dons naturels : mais, avec du soin, de la vigilance, on remédie aux imperfections de l'une et de l'autre sorte. Juliette était d'abord jolie : elle le resta. Et, lorsqu'en outre il fallut montrer du zèle et de l'entente pour les choses de la littérature, elle accepta résolument cet exigeant caprice de l'heure et se tira très bien d'affaire. Les jeunes femmes qui donnaient le ton «n'étaient plus folles de la danse et ne trouvaient presque plus de bon genre d'en afficher le goût décidé1». Ces façons graves avaient eu leur commencement lors des désastres de la campagne de Russie ; ensuite, les événements qui bouleversèrent la France continuèrent d'imposer à la vie mondaine un caractère élégamment sérieux.

On emplaça les bals par des lectures. M. de Forbm, par exemple, lisait des nouvelles de lui; et, comme il avait du talent pour la peinture, on ne l'approuvait pas unanimement de vouloir encore écrire. Cependant, on l' écoutait volontiers, parce qu' « une histoire d'amour et de passion, contée avec quelque chaleur, ne peut manquer de faire plaisir, si pour l'entendre on se trouve réunis en société choisie, dans un joli salon, bien éclairé, et qu'une conversat'on où chacun remonte les cordes de l'instrument qu'il fera résonner doit terminer autour d'une table à thé cette sorte de soirée académique ».

1. Mémoires dï Madame de Chastenay, publiés pair M. A. Ro serot (Paris, Pion, 1896), tome II, p. 224. „

Juliette eut, mieux que M. de Forbin, Chateaubriand. Il vint lire chez elle « sa jolie nouvelle espagnole ».

Il l'avait lue déjà en plusieurs salons; et, notamment, il l'avait lue, un jour, au château de Méréville. C'est lui-môme qui le raconte dans ses Mémoires1; et cet épisode a beaucoup d'agrément.

Le château de Méréville était situé en Beauce, et — note-t-il — « non loin du Marais », — non loin de ce château du Marais où jadis Pauline de Beaumont, qui l'accompagnait amoureusement, promenait au serein sa robe de percale et défiait la mort. Le merveilleux château de Méréville, asile de « doctes fées », avait été bâti par le banquier de La Borde, père de Mme de Noailles2; et celle-ci était alors la « docte fée » de ce splendide séjour. Eh! bien, « ici, les aventures de Blanca et de Velléda furent lues devant d'élégantes générations, lesquelles, s' échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années ». C'est-à-dire que l'impétueux Aben-Hamet alla lire à Blanca, au mari de Blanca et à ses amis, les aventures d' Aben-Hamet, dernier Abencerage, et de Blanca. L'héroïne et le héros de l'histoire se plurent délicieusement, supposons-le, à cette audace voluptueuse.

Et puis, à peu de temps de là, René veut bien recommencer sa lecture. Ce n'est plus, cette fois, pour

1. Mémoires d'outre-tombe, tome IV, p. 331. %. Voir l' Appendice (E).

la belle Nathalie, mais pour la belle Juliette; et Juliette frémit aux aventures de Blanca,sans deviner rien. Le lecteur, lui, sait tout cela, y songe et, si je ne me trompe, goûte l'amusement de ces diversions.

La lecture eut un superbe succès. Il y avait Mme de Staël, laquelle, comme en 1801, voit la rencontre de Juliette et de René; il y avait Bernadotte, Macdonald, Wellington, la duchesse de Luynes, Camille Jordan, Ballanche et « une élite empruntée à toutes les sociétés de l'Europe1 ».

René lut « de la voix la plus touchante et la plus émue », avec « cette foi qu'il a pour tout ce qui émane de lui », dit la méchante et spirituelle comtesse de Boigne. Et il entrait si bien dans l'émouvante réalité de cette anecdote amoureuse que « les larmes tombaient sur le papier ». Les dames partageaient ce vif émoi. Puis, la lecture finie, on apporta le thé... « Monsieur de Chateaubriand, voulez-vous du thé? — Je vous en demanderai... Aussitôt un écho se répandit dans le salon : — Ma chère, il veut du thé. — Il va prendre du thé. — Donnez-lui du thé. — Il demande du thé... Et dix dames se mirent en mouvement pour servir l'idole2 ».

1. Edouard Herriot, Madame Réeamier et ses amis (Paris, Pion, 1905), tome I, p. 327.

2. Mémoires de la comtesse de Boigne, publiés par M. Charles Nicoullaud (Paris, Pion, 1909), tome I, p. 296. A vrai dire, la lecture des Abencerages que raconte Mme de Boigne n'est pas celle que fit Chateaubriand chez Mme Réeamier. C'est une autre, et qu'il fit chez Mme de Ségur. Mais il n'y a ni inconvénient ni hardiesse à penser que la scène fut, dans les deux salons, la même à peu près.

Juliette en 1814, les Souvenirs du chevalier de Cussy nous permettent de l'entrevoir. C'est alors qu'il lui fut présenté, par le duc de Guiche, chez le duc de Gramont. Il y avait auprès d'elle Mme de Duras; et, plus tard, quand il rédige ses Souvenirs, Cussy s'amuse de penser qu'étaient ainsi en aimable voisinage « les deux femmes qui devaient avoir le plus d'influence sur M. de Chateaubriand ». Il est vrai : les diverses tendresses de René circulent, s'éloignent, se rapprochent les unes des autres et ont, en quelque manière, des conjonctions analogues à celles des astres : on les dirait semblablement réglées et ordonnées selon des lois indifïéfentes et souveraines qui font de belles et amusantes lignes.

Juliette, en 1814, a trente-sept ans; elle va les avoir. Elle est « la personne la plus célèbre de Paris ». Une admirable renommée de beauté l'environne; mais on la trouve plus belle encore que sa renommée. Et l'on raconte qu'elle a toujours été vertueuse. Même, on assure qu'il faudrait l'appeler « mademoiselle »; les méchants affirment que ce n'est pas sa faute et ils chuchotent on ne sait quoi d'anatomique. L'éblouissante vierge est « mangée des yeux » par le duc Mathieu de Montmorency, vertueux, guindé, fort épris. Le duc de Guiche est si enthousiaste qu'il veut « faire partager son culte à tout le monde ». Il prend Cussy par le bras et le mène vers son idole; mais Cussy, intimidé, s'esquive : il n'est qu' « un pauvre garde du corps » et il redoute la

« reine de Paris », qu'une cour assidue et respectueuse entoure1.

1 y a bien, de temps en temps, quelques restrictions malignes à un tel hommage universel. Ainsi, la spirituelle Mme de Gérando, « excellente » pourtant, dit de Juliette : « Au physique, c'est une créature idéale; au moral, une brave petite femme d'assez agréable conversation2. » N'importe! la royauté de Juliette est maintenant bien établie.

Donc, en 1814, Chateaubriand revit Mme Récamier. Mais il ne sut pas encore qu'il l'aimerait et qu'elle, divinité marmoréenne, serait un jour amoureuse de lui.

Ils devaient, l'un et l'autre, attendre encore trois années cette information gracieuse. Avant cela, ils se rencontrèrent encore une fois, en 1817, l'année même où Blanca fut prise de son délire.

Ils se rencontrèrent, comme en 1801, chez Mme de Staël. Cependant, l'amitié des deux femmes avait, dans l'intervalle, failli se rompre, à cause de Prosper de Barante, lequel, aimé de Mme de Staël, aimait Mme Récamier. Mme de Staël savait bien que sa coquette et pure amie n'aimait point Prosper de Barante; mais elle lui reprochait de ne reconduire qu'avec une douce lenteur. Prosper écrivait à Juliette ; il lui recommandait de ne pas montrer ses lettres à Corinne : « elles lui feraient peut-être de la peine... » Sentiment délicat; et puis : « elle y verrait que j'ai

Page 1