‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 51 sur 63 · De Rome, le 10 mars · texte numérisé non relu

De Rome, le 10 mars

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à Paris. On ne saura pas, si vous voulez, que c'est vous qui vous en êtes mêlé, et toutes les conditions me seront bonnes. »

Hortense était une femme très originale, très singulière même... Mais, cette lettre-là, quiconque ne l'a pas reçue quarante fois, la recevra l'un de ces jours. Pauvre Hortense, d'ailleurs, qui était en Italie et qui avait besoin d'un éditeur à Paris !...

Elle est à Rome; elle est « émerveillée de ce qu'elle voit ». A Florence, quand Beyle fut parti, elle l'a regretté : ses soirées en étaient devenues tristes.

Le lendemain, elle ajoute à sa lettre un petit post-scriptum : « Je vous ajoute, pour vous encourager, que Gertrude a eu un grand succès à Rome; je reçois des lettres de huit pages. Le maître du Sacro Palazzo l'a défendue; mais, sur des réclamations, il prend aujourd'hui la peine de la lire lui-même. En attendant, des Romains la lisent en secret. Voyez si j'ai impatience qu'elle s'imprime à Paris ! »

Le maître du Sacro Palazzo ne se laissa point toucher par sa lecture. Gertrude continua d'être interdite.

Cependant, Hortense avait des relations religieuses. Elle raconte que, parmi ses amis de Rome ou d'Albano, il y avait au moins un abbé. Elle raconte aussi qu'alors elle « cherchait Dieu ». Lorsque les gens qui venaient passer la soirée chez elle, étaient partis, elle se mettait à genoux, dit-elle, et elle demandait à Dieu « je ne sais quoi, rien peut-être, mais je cherchais près de lui des émotions plus dou-

ces »... Ah! Hortense, Hortense, qui avez passé toute votre vie à chercher des émotions, douces ou non, - — comme votre piété même, si vous aviez été pieuse, se fût mêlée de zèle profane, de coquetterie et de curiosité périlleuse!...

Quand elle écrivit Les Enchantements, elle se souvenait avec plaisir du temps où elle avait écrit Gertrude... « J'aimais ce roman; je l'avais fait avec passion : il ne vaudra jamais le plaisir qu'il m'a causé. Quel temps agréable, égal, doux, indépendant! Je regrettais les passions, mais mon fils m'occupait. » Un peu plus loin, elle commente et elle corrige un peu ces lignes : « Mon histoire à Florence s'est bornée à ceci, — un homme m'a ravie (Libri), un homme m'a plu (Antonio Bargagli), un homme a touché mon âme (Charles Didier)... » Voilà pourtant de quoi occuper une honnête femme!... Mais Hortense déclare : « Aucun ne l'a su. » Comme elle est fière d'écrire cela!... Elle est charmante.

Or, dans le résumé de ce séjour à Florence, pas un mot de tendresse pour Beyle, pas un mot quelconque. Je ne sais pas s'il est jamais rien arrivé, rien de si blessant, à ce Beyle.

Pourtant, il avait été bien gentil, comme en témoigne une lettre qu' Hortense lui adressa le 26 avril 1828 : « J'ai reçu votre lettre avant-hier, monsieur, et dans mon transport... » Ainsi, les transports de cette jeune femme duraient des quarante-huit heures!... « je vous dis que vous êtes un homme charjnant\ j'appelle cela de l'esprit et de l'activité... » Il

n'y a, pour être spirituel et charmant, que de placer le manuscrit d'une dame. Même si l'on est Stendhal, c'est encore ce dont on est le mieux complimenté. Hortense continue : « Que le roman soit mauvais, avec beaucoup ou sans idées... » Mal écrit, peut-être, si l'on en juge par ces lignes où l'auteur ne s'applique pas... « il faut qu'il paraisse à Paris. La secousse de l'impression et de la critique... » Pauvre Hortense, qui attendait la critique !... « La secousse de l'impression et de la critique est ce qui fait travailler; et, depuis votre lettre, j'ai déjà avancé un ouvrage et mis un autre en train... » En deux jours! C'était une petite George Sand!...

A l'une de ses amies, Mlle de Savignac, elle a envoyé Gertrude, corrigée pour l'impression. Mlle de Savignac arrangera tout cela, avec Stendhal. Hortense a changé des mots, des phrases, mais voilà tout : elle est encore « trop près de l'ouvrage pour y travailler ».

Déjà Hortense pense à la presse qu'elle aura, l'imprudente! Du reste, si les journaux l'attaquent, elle est d'avis de les laisser dire. Et, pleine de sagesse, elle ajoute : « Le pis, c'est leur silence! » Et puis, brave : « D'ailleurs, j'ai donné prise à la société pour m' attaquer; qu'elle m'attaque donc. La suite me fera mieux connaître, et une personne doit se juger sur l'ensemble de sa vie et de ses travaux, non sur quelques événements et de premiers écrits. » Maxime encourageante et dont la pauvre Hortense avait le plus grand besoin.

Mais voyez comme elle est gentille. S'il y a, dans les journaux, des articles contre Gertrude, elle ne veut pas qu'on les attribue à l'initiative de M. Sampayo : il la défendrait plutôt au prix de son sang... « J'ai assez risqué avec lui pour le connaître ou en répondre. Heureuse si j'étais détachée de lui autant que je veux croire! Mais je l'aime toujours et, si je persiste à imprimer un ouvrage qui ne lui plaît pas, c'est que c'est une niaiserie à lui de l'avoir si mal compris. »

C'est aussi que la littérature est à la limite de l'amour. Et les personnes qui seraient, à cause de cette anecdote, tentées d'être sévères aux femmes de lettres, feront bien de se rappeler l'histoire de cet autre, Dante-Gabriel Rosetti, lequel, ayant d'abord voulu qu'on enterrât avec la femme qu'il aimait l'un de ses manuscrits, fit un peu plus tard déterrer la morte pour avoir le manuscrit. Les anecdotes de ces gens qui ont préféré la littérature à leur amour composeraient un livre comique, horrible et qui serait une lecture pour l'enfer.

Hortense est émerveillée de Rome. Et elle était sur le point de quitter Rome pour Naples; mais « le comte Giraud, dit-elle à Stendhal, dont vous avez sans doute entendu parler à Rome ou à Florence, m'a offert pour un mois une maison à Albano qu'il n'habite pas »... Qu'est-ce que c'est encore?1

A propos de poésie, elle demande à Stendhal s'il a

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