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Comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, p

« L'Amour? Il est trompé, fugitif ou coupable... » Ah! là-dessus, il a sa personnelle rêverie, le souvenir de ses ferveurs, de ses trahisons, de sa frivolité, de ses fautes qui ont réduit ses amours en poussière.

Son art, tout plein de sa chimère voluptueuse, est le moyen désespéré qu'il trouva pour sauvegarder et pour mettre à l'abri de la perpétuelle mort ses minutes les plus précieuses.

Et Pauline de Beaumont l'initia délicatement aux finesses de l'amour; Juliette Récamier l'installa dans la douce habitude d'une amitié amoureuse; Hortense Allart, plus dissipée, l'amusait.

A propos de l'orageuse passion qui tourmenta délicieusement Armand de Rancé et la jeune duchesse de Montbazon, Chateaubriand, vieux, a écrit : « Il y a un silence qui plaît, dans toutes ces affaires, aujourd'hui si complètement ignorées... Quand vous remueriez ces souvenirs qui s'en vont en poussière, qu'en retireriez-vous, sinon une nouvelle preuve du néant de l'homme? Ce sont des jeux finis, que des fantômes retracent dans les cimetières avant la première heure du jour... »

Charlotte Ives, Pauline de Beaumont, Delphine de Custine, et vous, petite comtesse de Noailles, qui prîtes en Espagne le nom poignant de Dolorès; et vous, plus raisonnable duchesse de Duras; et Juliette Récamier; puis encore, vous, Mme de C..., Hortense et d'autres, vous aussi dont les noms disparurent, — fantômes, fantômes qui jouez dans les cimetières avant la première heure du jour, — fallait-il craindre

Ui TROIS AMIES DE CHATEAUBRIAND

davantage de troubler votre souvenir, comme René, qui vous aima et puis ne vous aima plus guère, le souhaita, lorsqu'il eut soixante-quinze ans et fut un peu plus sage, bien qu'il négligeât encore sa femme pour aller voir, à l'Abbaye-au-Bois, Juliette et se promener par les rues au bras d'Hortense?...

A (Page 12).

Il est vrai qu'on lit, au début des Mémoires (édition originale, tome I, p. 12) : < Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie ». Il ne la commençait pas, il la recommençait. Le texte que Mme Lenormant a publié, en 1874, sous ce titre Esquisse d'un maître, souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand, est daté de 1809. Ce n'est pas tout, mais, au mois de décembre 1803, après la mort de Mme de Beaumont, Chateaubriand écrivait à son ami Joubert : « Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines, ce sont les Mémoires de ma vie. » (Paul de Raynal, Les correspondants de Joubert, p. 195.) On s'est demandé si l'Esquisse d'un maître n'était pas le texte de 1803. C'est l'avis de M. G. Pailhès (Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 428) : il suppose qu'il faut lire là 1803 au lieu de 1809. C'est aussi l'avis de M. Victor Giraud, qui, dans son Chateaubriand, études littéraires (p. 65, note 3), écrit : « Comme 3 et

9 sont deux chiffres qui se ressemblent fort, on pourrait se demander si Mme Récamier n'a pas lu (sur le texte original qu'elle copiait) 1809 pour 1803 ». L'hypothèse est bien engageante, parce qu'ainsi nous aurions le texte premier des Mémoires. Mais il faut y renoncer. En effet, à la page 53 de l'Esquisse d'un maître, on lit : « Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem et j'ai fini par l'accomplir... » Eh! bien, en 1803, Chateaubriand n'avait pas encore accompli le pèlerinage de Terre sainte : c'est le 4 octobre 1806 qu'il fit son entrée à Jérusalem. De sorte que l'ingénieuse conjecture de MM. Faillies et Giraud doit être abandonnée. La lettre qu'adressa Chateaubriand à Joubert au mois de décembre 1803 n'en est pas moins valable, d'ailleurs. Et c'est bien à trente-cinq ans que Chateaubriand commença d'écrire ses mémoires. Cette rédaction première est perdue; mais elle a dû entrer, pour partie au moins, dans les rédactions ultérieures.

B (Page 39).

Toutefois, ce ne dut pas être en 1796. On lit, en effet, dans les lettres de Charles de Constant, à la date du 31 juillet 1796 : « J'ai revu Pulchérie de Valence; j'ai trouvé chez elle Mme de Canisy, si passionnément aimée d'Adrien de Lezay. Ils vont se marier... » (Les lettres de Charles de Constant, conservées à la Bibliothèque de Genève, ont été publiées dans la Nouvelle Revue rétrospective, pour partie au moins, en 1894. Le passage cité ici est à la page 174.) Et il est vrai que Paul-Adrien-François, marquis de Lezay-Marnesia, né le 10 août 1769, épousa en 1796 Françoise-Renée de Canisy.

G (Page 80).

A quelle date faut-il placer la première rencontre de Chateaubriand et de Delphine de Custine ? Là-dessus, les autours ne sont pas d'accord; et ils nous donnent à hésiter entre les trois années 1801, 1802, 1803.

M. Bardoux veut que la rencontre soit de 1803, — et chez Mme de Rosambo, que Delphine aurait connue jadis à la prison des Carmes... Je ne sais pas s'il le suppose ou s'il a quelque document pour le dire : en tout cas, il ne cite aucun texte d'aucune sorte.

Ce n'est pas l'opinion de M. Chédieu de Robethon, lequel répliqua, en 1893, à la Madame de Custine de M. Bardoux par un Chateaubriand et Madame de Custine. M. Chédieu de Robethon remonterait volontiers jusqu'à l'année 1801. Pour cela, il cite un passage des Mé moires d'oulre-tombe où Chateaubriand raconte qu'après la triomphante publication du Génie du Christianisme les belles dames furent, auprès de lui, très empressées et l'accablèrent de gentils billets : « Si ces billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure... » M. Chédieu de Robethon note qu'à trois reprises, parlant de Mme de Custine, Chateaubriand signale la chevelure merveilleuse de cette dame. Alors, les précédentes lignes seraient une allusion directe à la reine des roses.

C'est bien possible. Seulement, M. Chédieu de Robethon commet une erreur singulière en attribuant à l'année 1801 cette anecdote, hypothétique d'ailleurs, et rela-

tive aux semaines qui suivirent la publication du Génie. A-t-il oublié — mais alors, quelle frivolité! — que Le Génie du Christianisme parut le 14 avril 1802?...

M. Edmond Biré l'en fait souvenir; du reste, avec mansuétude, — car M. Edmond Biré n'est jamais sévère à qui tient pour Chateaubriand contre ses adversaires : et c'est le cas de M. Chédieu de Bobethon, partisan de Bené contre M. Bardoux, ami de Pauline. M. Biré admet que la longue chevelure de rougissante amoureuse à laquelle les Mémoires font allusion soit celle de Mme de Custine, mais sa chevelure de 1802. Pour confirmer — sauf la date erronée de 1801 — l'hypothèse de M. Chédieu de Bobethon, il se réfère à un document qu'a publié M. G. Pailhès1. C'est une lettre qu'adressa Chateaubriand à Fontanes, le 9 septembre 1802. La voici: «... A propos de lettre, il vient de m'arriver. par la poste, toute décachetée, une lettre qui me fait peine si F... l'a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand cbemin... » M. Edmond Biré, comme M. G. Pailhès, considère que « F... » ne peut être que Fouché, — lequel était « le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami » de Mme de Custine. Je ne dis pas non. Mais ce n'est pas évident non plus. Et « me fait peine » ne va pas à merveille avec les sentiments que devait donner à Chateaubriand l'idée que Fouché eût à cette occasion du chagrin. Et puis, surtout, l'hypothèse selon laquelle « F... » serait Fouché ajoute, il est vrai, du crédit à l'hypothèse selon laquelle « on » serait Mme de Custine; seulement, cette deuxième hypothèse, elle aussi, est bien utile pour accréditer la première : — et deux hypothèses qui ont un si grand besoin l'une de l'autre n'emportent pas irrésistiblement

1. G. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis [1896], p. 98.

APPENDICE 3i7

la créance. Quant à ce passage des Mémoires oV outretombe auquel M. Chédieu de Robethon puis M. Edmond Biré attachent tant d'importance, je ne le crois pas très significatif. Principalement, je ne le crois pas caractéristique d'une date de 1802 plutôt que d'une date de 1803 : c'est bien après 1802 et 1803 que Chateaubriand écrivit se^ Mémoires; et rien ne prouve que les complaisances féminines dont il parle soient de 1802 plutôt que de 1803. L'enthousiasme éveillé par le Génie du Christianisme durait encore en 1803.

D (Page 95).

Le mot voculaire est, d'abord, un peu surprenant. Aussi les éditions courantes de la Vie de Rancé (l'édition Garnier, par exemple, Mélanges historiques et politiques suivis de la Vie de Rancé) écrivent-elles : le vocabulaire. Mais il y a, dans l'édition originale (Paris, H.-L. Delloye, éditeur, s. d.) : le voculaire. Ce n'est pas une faute d'impression; c'est le mot qu'il faut garder ici.

Voculaire ne se trouve pas dans Littré. C'est un mot que Chateaubriand a forgé. La Vie de Rancé, admirable, est écrite avec la désinvolture du génie qui ne se gêne plus. Chateaubriand traite ses phrases rudement; et il invente des mots, en autocrate delà langue. Du reste, voculaire est parfaitement formé, sur le modèle à'obituaire, bestiaire, lapidaire, volucraire, etc. Un bestiaire est un recueil d'anecdotes relatives aux bêtes. Un voculaire est un recueil de paroles. Voculaire provient de vocula, « parole prononcée à voix basse »; le mot s'applique très bien à ces paroles de mourants dont il est question justement dans ce passage de la Vie de Rancé.

E (Page 150).

Je dis « Mme de Noailles » et non « Mme de Mouchy >', parce que la lecture du Dernier Abencerage à Méréville doit être un peu antérieure à 1814. Je crois que c'est en 1814 que mourut le beau-père de la belle Nathalie, do telle sorte qu'elle devînt duchesse de Mouchy. M. Charles Nicoullaud, dans son édition des Mémoires de Mme de Boigne (tome III, p. 2), donne cette date. M. Biré, dans son édition des Mémoires cC outre-tombe (tome II, p. 602), indique le 15 février 1819. Mais je suppose qu'il se trompe : il y a, en effet, des lettres de Chateaubriand à Mme de Duras qui parlent de « Madame de Mouchy » et certainement avant la folie de Blanca. Or, la folie de Blanca est datée de 1817 par la lettre de Mme de Duras à Mme Swetchine.

F (Page 177).-

Chateaubriand n'alla pointa Fervaques, cette saisonlà. « Il était alors, dit M. Chédieu de Robethon, très préoccupé de la candidature d'Astolphe (de Custine) à la pairie. » Il l'était, sans doute, et bien amicalement; mais enfin, ce n'est pas cela qui le retenait à Paris : Mme de C... comptait davantage dans son émoi.

Le 24 décembre, il écrit encore à Mme de Custine. Les démarches relatives à la pairie d'Astolphe n'ont pas réussi; et il ajoute : « Ne croyez pas que je vous oublie et que vous n'êtes dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus impérissables souvenirs... » C'est, dit M. Chédieu de Robethon, la dernière lettre qu'on ait, de celles qu'adressa Chateaubriand à Delphine de Custine.

G (Page 188)

Voici, par exemple, une charmante lettre, datée d'Orléans, au mois d'août 1815, et que M. de Loménie, l'auteur de Trois années de la vie de Chateaubriand, 181 A- 1816, a publiée dans le Journal des Débats du 1er mai 1907. Chateaubriand venait d'être nommé pair de France... « Enfin, tu es contente : ta lettre, apportée par M. de La Touanne, était de la folie de Charenton. Il est impossible d'être plus fêté, plus aimé ici que je ne le suis. Ils sont désolés que je sois pair parce qu'ils ne peuvent plus m' élire. Aurais-tu voulu que je fisse des récits dans tous les journaux?... On aurait dit que je me faisais donner des éloges, que j'étais l'auteur de ces articles... Au nom du ciel, tenons-nous-en là, et ne demandons plus rien. Nous réglerons seulement notre ambition de fortune et nous l'obtiendrons très facilement... Je t'embrasse... Tu vois que je t'écris exactement. Envoie chercher le tailleur Le Bon et fais faire mon habit de pair, pour que je l'aie en arrivant. Tâche que les fleurs de lys ne soient pas trop mesquines. »

H (Page 189).

Le rédacteur des Annales romantiques rapproche de ces lignes quelques textes analogues. «Levez-vous, orages désirés, etc.. » En 1823, au mois d'octobre, quand Chateaubriand souhaitait si vivement d'aller avec Mme de C... à Dieppe, il se promettait bien des joies, et de toutes sortes, mais, entre les plus tentantes, celle d'une tempête d'automne, la nuit. En 1814, il écrivait à Mme de

ââp TROIS AMIES DE CHATEAUBRIAND

Duras, qui était... où?... à Dieppe : « Dites à la mer toutes mes tendresses pour elle. Dites-lui que je suis né au bruit de ses flots, qu'elle a vu mes premiers jeux, nourri mes premières passions et mes premiers orages, que je l'aimerai jusqu'à mon dernier soupir et que je la prie de vous faire entendre quelques-unes de ses tempêtes d'automne. »

I (Page 191).

Je ne puis entrer, ici, dans le détail d'une discussion difficile, à ce propos; et je traiterai ailleurs cette question qui n'est pas commode. J'indique seulement mes conclusions, lesquelles démentent les récits de Frénilly et de Marmont.

J (Page 244).

Il n'est pas question de lui dans Les Enchantements de Prudence. Est-il question d'Hortense, dans la correspondance de Stendhal? Consultons l'index du recueil qu'ont publié MM. Paupe et Cheramy (Paris, 1908) : nous n'y trouvons ni H~ortense, ni Méritens, ni Saman, ni aucun des noms sous lesquels cette dame nous est familière. Mais il est question des Allart dans une lettre que Beyle adressa, le 14 janvier 1815, à sa sœur Pauline. Ces Allart sont-ils les parents d'Hortense?... Je ne sais. Gabriel Allart n'est mort qu'en 1817; en 1815, Hortense avait quatorze ans.

Et il est question d'Hortense elle-même, — c'est M. Bonnefon qui nous l'apprend, — dans une lettre de Stendhal à Alphonse Gonsolin, 17 janvier 1828. Qu'étaitce que ce Gonsolin? Question difficile et qui n'a point ici

d'importance. Voici la lettre (tome II, p. 481) : « Que n'a.Vons-nous pas dit de Mme de Tévas avec miss Woodcock? J'ai raconté toute l'intrigue de...; j'ai longuement parlé à Gertrude. Figurez-vous que le roman attendu avec tant d'impatience n'est pas encore arrivé à Milan, que je me suis repenti de ne l'avoir pas apporté. Mlle Woodcock me demandait si son caractère était peint à propos d'une des trois héroïnes. Je vois que non, lui ai-je dit. Ai-je deviné? Demandez à Mme de Tévas... » Ces lignes ont l'inconvénient de ne pas être parfaitement claires, il faut l'avouer. Mais M. Bonnefon, qui les publie à son tour, en donne un texte un peu différent et meilleur. A-t-il corrigé le texte par conjectures, ou bien s'estil reporté à un original plus satisfaisant? Il ne nous le dit pas; mais la leçon qu'il imprime fournit un sens très net. Au lieu de je vois que non, il faut évidemment lire je crois que non. Il faut mettre un point après M ilan et un point d'exclamation après apporté. Surtout, au lieu de l'énigmatique J'ai longuement parlé à Gertrude, il faut lire : « J'ai longuement parlé de Gertrude ». En effet, Gertrude est un roman d'Hortense. (Une petite « chronologie des œuvres de Mme de Méritens », dressée par elle et que M. Séché a publiée, date Gertrude de 1S26; la lettre de Stendhal semble démontrer que Gertrude parut à la fin de 1827; mais peu importe.) Au lieu de Madame de Tévas, M. Paul Bonnefon lit Madame de Téras. Et il donne ce commentaire : « La jeune femme se faisait désigner alors sous le nom d'Allart de Thérase ou Thérasse, dont elle signa son roman et quelques autres productions. »

K (Page 249).

Stendhal connaissait très bien ce comte Giraud. Il parle de lui dans une lettre du 3 mars 1820, adressée de

Milan au baron de Mareste : « J'ai oublié de porter à Paris des poésies que j'ai recueillies en Toscane; elles sont du comte Giraud, petit Mirabeau de Rome. C'est une satire qu'il a lue à une société des trente premiers personnages de Florence et où il les satirise eux-mêmes... Le divin, divinissime, c'est que cela fut lu à eux-mêmes, celui qu'on déchirait baissant la vue, et ainsi successivement de tous... » Hortense ne savait pas cela.

L (Page 250).

Dans cette même lettre, Hortense annonce à Stendhal que « M. Gonsolin est retourné à Paris ». La lettre de Stendhal que j'ai citée et dans laquelle Stendhal parle d'Hortense sous le nom de Mme de Téras est adressée à cet Alphonse Gonsolin. Or, c'est une question de savoir qui était cet Alphonse Gonsolin. Colomb, dans sa JVomenclature, le désigne comme un « pseudonyme donné par Beyle à Victor Jacquemont ». La lettre d'Hortense prouve bien que cet Alphonse Gonsolin, connu d'elle et de Stendhal, à qui est adressée la lettre du 17 janvier 1828, n'est pas un pseudonyme. Il est sans doute ce condisciple de Beyle que Beyle retrouva en 1827 à Florence et qu'a découvert M. Chuquet. (Voir son Stendhal- Beyle, p. 177, et la note de M. Paupe dans la Correspondance de Stendhal, tome II, p. 4S0.)

M (Page 260).

Sainte-Beuve, dans la Revue des Deux Mondes, consacra un petit article à cet ouvrage d'une « femme distinguée » et qu'il ne connaissait pas encore. La Revue de

Paris parla aussi de Sextus : « Elle s'étonnait, dit M. Paul Bonnefon, que ce roman, qui n'était, à vrai dire, que l'évocation de l'Italie antique, tirée du tombeau avec sa gloire et ses attributs d'autrefois, s'achevât sur les aventures d'un personnage abstrait, vrai contemporain de Caton ou de Scipion l'Africain, visitant l'Europe de 1830 et venant successivement à Turin et à Londres, aussi dérouté dans l'espace qu'il était dans le temps. » La Revue de Paris s'étonnait parce qu'elle ne savait pas l'aventure où était occupé le cœur pensant d'Hortense Allart.

N (Page 274).

Il écrivait à Hortense comme cela. Mais il savait le goût qu'avait pour le grand homme cette dame d'un cœur très vif : il eut soin de ne pas lui écrire tout à fait librement.

Sa vraie pensée, on la trouve mieux dans une lettre qu'il adressa, le 25 juin 1832, à Mme Cauchois-Lemaire. (L'original, qui fait partie de la collection Labouchère, est conservé à la Bibliothèque municipale de Nantes. Le texte a été publié, par L'Amateur d'Autographes et de Documents historiques, au mois de septembre 1907.) Voici la lettre : « J'ai été voir Chateaubriand deux fois dans son cachot, qui est placé dans un entresol des appartements du préfet, avec pièces de dégagement, et vue sur le jardin, promenade et billard, si le cœur en dit. Je l'ai un peu plaisanté sur cet état de persécution comparé au nôtre, à certaine époque. Quelle sotte lettre il a écrite dans les journaux! Je vous dirai, au reste, que l'arrestation de ces messieurs est une nouvelle gaucherie de nos ministres. En font-ils, ces braves gens? Je crois qu'à nous deux nous gouvernerions mieux la France. En at-

tendant qu'on nous la confie, je vous embrasse et suis à vous de cœur... » Chateaubriand et Béranger n'avaient pas la même esthétique.

O (Page 276).

Sur la solitude d'Herblay, nous avons une lettre qu'adressa, en 1842, Hortense à Chateaubriand; et même, c'est la seule des lettres d' Hortense à Chateaubriand qu'on ait retrouvée. En voici quelques lignes : « Il y a ici, dans la Seine, une île assez grande, abandonnée à la nature, couverte de hautes herbes, d'arbres en liberté et d'animaux sauvages. C'est là que je vais penser à vous : on y entend le bruit des colibris, le frémissement des saules, les doux murmures de vos déserts d'Amérique : il y a une odeur de plantes marines et de mauves bleues dont vous orniez le front d'Atala. » Charmante imagination, qui pare si bien le réel!... Et voilà parler à un homme de lettres, pour lui plaire infiniment. Hortense ajoutait, avec esprit, gamine alors : « Je vous suis fidèle à outrance, dans ma solitude. » Dans ma solitude est là comme un serment.

P (Page 288).

Le livre n'avait pas été publié tout à fait, mais imprimé, — et, d'ailleurs, mis en vente sous les galeries de l'Odéon. Hortense ne manqua pas de l'adresser à George Sand, qui lui écrivit : « Je vous admire », et qui publia un article d'éloges dans Le Temps ; elle décernait à l'auteur « une couronne de roses à feuilles de chêne », coiffure excellente, Hortense, qui avait fait imprimer son

livre avec modestie, sentit passer le succès. Alors, elle porta ses Enchantements chez un bon éditeur, l'article de George Sand en guise de préface : et tant pis pour Chateaubriand!... Scandale. Armand de Pontmartin ne fut pas content. Barbey d'Aurevilly non plus, qui écrivit : « Que je plains sincèrement, mon Dieu! les maris, les fils ou les filles des femmes (si elles en ont) qui écrivent de ces livres-là. » Mme de Méritens avait un fds, Marcus Allart, qui envoya ses témoins à Barbey. Barbey refusa de constituer les siens. Alors, Marcus se rendit au Constitutionnel, y trouva un rédacteur quelconque, tapa dessus, passa en correctionnelle et fut condamné à un mois de prison, plus deux cents francs de dommages-intérêts. Il avait agi sans discernement.

Gino Capponi, qui de 1826 à 1829 avait eu les faveurs de la dame, reçut Les Enchantements, se souvint du passé, quarante-quatre ans après, ne fut pas jaloux et, bienveillant, écrivit qu'il avait lu ce livre « avec avidité ». Puis, poliment, il comparait les confessions d'Hortense à celles de saint Augustin. Voici : « Saint Augustin commence son livre par une prière, vous avez fini le vôtre par des prières qui sont très belles; cela aussi a son mérite. » Evidemment!... Et, si la jolie Hortense avait prié, de 1826 à 1829, au lieu de différer cet exercice pieux, on devine que, frustré alors d'une tendresse fort aimable, Gino Capponi n'aurait pas pris sa revanche en

Hippolyte Passy se souvint de sa jeunesse, déjà lointain, et l'appela « le temps d'aimer ». Puis il fit une allusion discrète à « la multitude des filles d'Eve ». Et, Eve, il la nomma « notre grand'mère à tous », ce qui est incontestable et facétieux.

Antoine Passy, frère aîné d' Hippolyte, écrivit à son tour : « Vous avez rencontré trois fois des hommes qui ont donné raison à votre méthode expérimentale à priori, contraire à celle de Bacon; c'est très bien. » Ce

parallèle d'Hortense Allart et de Bacon de Vérulam est une idée excellente. Antoine Passy disait encore : « Vous êtes arrivée à l'amour par le contact de deux intelligences. Les sens, qui veillaient, sont venus sceller ces xinions philosophiques. Le mariage a été une direction de votre vie antérieure. » C'est cela. Et voilà parler hardiment à une dame qui raconte ses frivolités. Antoine Passy trouve « ravissant » le tableau de Chateaubriand, « cette grande figure littéraire, religieuse et politique », baisant les pieds d'Hortense. On aurait cru x\ntoine Passy plus sérieux et moins délibérément anarchiste.

Q (Page 302).

Et puis, ceci, qui est charmant : « Si on est sévère pour René, il n'aura que l'inconvénient de la mode, qu'il a trop cherchée, mais qui lui reviendra, car tout tourne en ce monde, et les écrivains de cette trempe ont leur temps comme les couleurs. Toute sa vie est expliquée par le mot de Platon : léger, ailé et sacré ; c'est ce qu'il a été, ce que vous êtes tous, poètes, ce qui vous fait pardonner un vol parfois capricieux, le départ, le retour, sur un fond saint et adorable. »

R (Page 303).

Hortense, qui connaît Sainte-Beuve, ajoute : « Dites moi tout ce que vous savez. Vous n£ demandez qu'à parler de ces gens-là... Répondez-moi vite sur René. Quand vous voulez l'attaquer par-ci par-là, vous me faites rire. Qui doit avoir des reproches, de lui, âgé et d'un autre bord, ou de vous autres, son école, jeunes et

APrENDICE 357

de ce siècle, qui vous êtes rejetés aux vieilleries et qui commencez des romans, en disant : J'avais fait une bonne première communion ? Ce n'est pas ainsi que commencent Zadig et L'Ingénu. On peut aimer un homme sans prendre ses opinions, mais on ne peut les blâmer quand on est de son école. 0 Amaury, prêtre et repentant!... »

S (Page 331).

Si nous en croyions Henri Heine, Emmanuel Kant aurait été, par son bon cœur, induit à écrire la Critique de la raison pratique après la Critique de la raison pure et, bref, à ressusciter les croyances qu'il avait d'abord détruites, — en d'autres termes, à écrire une sorte de Génie du Christianisme après une sorte d'Essai sur les révolutions, — afin de consoler son vieux et fidèle valet de chambre Lampe, qui avait besoin d'une religion pour ne pas être par trop malheureux ici-bas... Cette interprétation narquoise du revirement que marque la philosophie de Kant, je l'approuve de bien signaler la rudesse de ce revirement. Mais elle n'est pas juste. Le plan, le schéma, l'idée de la Raison pratique se trouvent déjà, explicitement, à la fin de la Raison pure. Pour Kant, la restauration des croyances est, sinon l'idée première, du moins une idée de la première heure; et la dialectique meurtrière de la Raison pure n'est pas tout à fait, mais elle est presque la même chose que le « doute méthodique » de Descartes ou le scepticisme provisoire de Pascal, l'une des prémisses d'une argumentation dogmatique, tendant à des affirmations.

En tout cas, voilà l'échantillon d'un processus idéologique qui mène de la mécréance et du nihilisme au dogmatisme et à la croyance. Dans l'œuvre de Château-

briand, le processus n'est pas le même : YEssai sur les révolutions ne compose pas les prémisses d'un raisonnement dont Le Génie du Christianisme présenterait les conclusions; et Chateaubriand, en écrivant Le Génie du Christianisme ne s'est pas soucié d'établir, de restaurer, une religion pour le peuple, une consolation pour les vieux Lampe qui, à l'annonce de l'agonie des dieux, laissent, d'effroi et de chagrin, tomber leur parapluie.

Mais Chateaubriand, s'il avait été curieux de métaphysique, aurait facilement connu le système de Kant. L'intelligent Joubert en avait parlé à Pauline de Beaumont; et il lui en parle encore dans les lettres qu'il lui adresse au temps de Savigny. Non; et remarquons ici l'indifférence où fut toujours Chateaubriand à l'égard de la philosophie.

Joubert n'avait aucun doute là-dessus. Il n'essaya pas du tout de mettre Chateaubriand au courant du Kartisme : il savait que l'auteur du Génie du Christianisme n'était pas un idéologue, mais un poète, et il ne songeait qu'à lui voir faire œuvre de poète.

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