VICTORIEN SARDOU
Eh! eh! Tout beau! C'est un homme ingénieux, on le sait, que M. Sardou. 11 voudrait bien nous
lancer sur la piste de la Théodora anglaise, de la Théodora italienne, de la Théodora grecque de M. Rangabé, de la Théodora de Rotrou ainsi que du drame l' Impératrice et la Juive où très probablement nous ne trouverions rien qui ressemble à la Théodora de la Porte-Saint-Martin. Nous croit-il donc si naïfs ou si ignorants que nous nous en allions courir après des pièces que tout le monde a oubliées ou que personne n'a jamais connues, quand nous n'avons qu'à regarder le premier coin venu de notre bibliothèque et de notre mémoire pour y retrouver les traits les plus saillants des aventures de Théodora et d'Andréas? Pense-t-il qu'il n'y ait que lui au monde qui ait lu Maiion Delorme, Lucrezia Borgia, la Tour de Nesle, Valéria, voire le Mariage d'Olympe et l'Ambassadrice? Tout est dans tout, je le sais ; un de nos confrères, M. Fauchery, précisément à propos de toutes les Théodora qu'on découvre, depuis que M. Sardou a composé la sienne, s'est offert k prouver que les Précieuses ridicules et Ruy Blas, c'est absolument la même chose. Il a raison, cent fois raison. Mais remarquez que le lecteur le plus attentif et le plus exercé ne s'en fût jamais aperçu avant que M. Fauchery nous le dît. Tout dépend dans les genèses littéraires de la façon dont s'effectue la genèse. Il ne saurait entrer dans notre pensée d'accuser M. Sardou d'avoir calqué
systématiquement telle ou telle scène de sa pièce sur tel ou tel auteur antécédent. Nous demandons, en revanche, qu'il ne se gendarme pas, si quand une chose a été déjà faite avant lui, nous lui disons qu'elle a été faite et refaite et que môme elle commence à s'user. Je suis persuadé que M. Sardou n'a pris nulle part sa charmante scène de reconnaissance entre Tamyris et Théodora, qui est cependant partout; il ne l'a prise nulle part ailleurs que dans son sujet d'où elle jaillit naturellement et nécessairement; et, eût-elle été déjà traitée de mille manières, je ne lui reprocherais pas, je le louerais de l'avoir traitée une fois de plus, puisqu'il l'a si joliment et si fraîchement appropriée à son héroïne. Ce que je ne saurais consentir, c'est que par ses lettres, piquées ou piquantes, à M. Meyer, il induise les innocents à se figurer qu'il a tiré tout entière de son cerveau inventif la suite des amours de Théodora et d'Andréas.
Une chose est à lui et bien à lui : c'est la combinaison des effets qu'il demande à l'histoire avec les effets que lui fournit le roman privé d'Andréas et de Théodora. A lui seul appartiennent les grands coups dramatiqueo et les infirmités qui naissent de cette combinaison.
M. Sardou, pour peindre Byzance, Justinien et Théodora, a choisi le moment de l'insurrection des
verts et des bleus. On désignait ainsi les deux partis qui se disputaient l'hippodrome, le palais et la ville. Cette insurrection, dont il est également impossible de concevoir les causes et de deviner le but, fut, dans le règne de Justinien, la crise. Elle se produisit dans la sixième année de son gouvernement, en l'an 532. Elle ne fut complètement éteinte qu'au bout de dix jours. Pendant les quatre premiers jours, l'incendie, le pillage, le massacre firent de Constantinople leur proie ; le cinquième jour, Bélisaire cerna l'insurrection dans le cirque, et, sous le fer de ses soldats, des Gépides, des Hérules, des Huns, le sang coula comme l'eau. Trente mille hommes et plus périrent; personne n'a jamais su pourquoi. Le drame de M. Sardou pivote autour de cette bacchanale sanglante et enfantine.
On le peut diviser en trois parties.
Dans la première, qui se prolonge jusque vers le milieu du quatrième tableau, domine la description des mœurs de Byzance, du palais, de l'autocrate byzantin et de sa femme. La seconde partie (quatrième, cinquième et sixième tableaux) nous met en action le complot et la sédition. Au septième et au huitième tableau, nous avons le double dénouement du drame politique et du drame privé, la victoire du despote, la mort d'Andréas et de Théodora.
Les trois premiers tableaux, au palais, dans les
dessous de l'hippodrome, à la villa d'Andréas, nous montrent Théodora, la courtisane impératrice, sous tous ses aspects, mêlant la politique, la superstition, l'avarice et les amours de hasard. Elle reçoit en audience l'ambassadeur de Perse et celui des rois Francs, le patrice en disgrâce, le chef barbare auxiliaire qui sollicite un commandement, l'archevêque déposé; ils lui apportent leurs dons en même temps que leurs hommages. Elle réconcilie bon gré mal gré Bélisaire avec sa femme Antonina, qu'il a surprise en flagrant délit, et elle lui persuade que ses malheurs conjugaux ne sont qu'en imagination. Sa besogne officielle terminée, elle s'échappe du palais ; elle s'en va au cirque dans les loges des bêtes féroces et des athlètes; elle y va chercher une ancienne camarade, du temps qu'elle parcourait les provinces avec les troupes ambulantes de belluaires et de mimes, l'Egyptienne Tamyris. Celle-ci possède l'art de composer des philtres d'amour ; Théodora lui en commande un qui rallumera dans le cœur de l'autocrate, son époux, les flammes languissantes d'autrefois et répandra sur ses yeux l'aveuglement. Elle court de là, changée de Théodora en Myrtha et d'impératrice en jeune veuve citadine, se livrer aux baisers de son secret amant. Tandis qu'elle jouit de la volupté, deux fois délicieuse d'être aimée et inconnue, un nuage sombre s'élève tout à coup dans
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son ciel; le serpent siffle sous les roses qu'elle effeuille. Elle apprend que son Athénien bien-aimé, Andréas, fait partie de la secte des hellénisants qui, persécutée par Justinien, a juré de mettre h bas le tyran théologastre. Le tapage séditieux commence à se démener sourdement, dans les rues voisines du port. Elle entend retentir à ses oreilles les refrains infimes qu'un bel esprit a composés sur sa vie passée, et Andréas lui-même les lui veut réciter. Il n'est que temps pour elle de rentrer au palais, de laisser là son masque de Myrtha et de redevenir Théodora.
Le quatrième, le cinquième et le sixième tableaux se passent dans les appartements particuliers de Justinien, au palais, dans le jardin de la maison d'Andréas et dans la loge impériale à l'hippodrome. Le complot et la sédition en forment le sujet. Nous voyons, au début de cette seconde partie du drame, Justinien dans son cabinet de travail, au centre de ses appartements, entouré de ses secrétaires et de ses théologiens, occupé à réprimer des hérésies et à définir des dogmes. Il ne laisse pas que de se montrer inquiet des fréquentes sorties de sa femme. Il se dispose à l'en reprendre. Celle-ci rentre le front haut; elle traite son mari, qui lui reproche ses courses à pied, de comédienne à empereur et de fille de gardien du cirque à petit-neveu de charretier. Ah! l'on trouve
mauvais qu'elle coure les rues! Heureusement pour l'empereur et pour l'empire, elle les court ; elle peut ainsi faire la police que l'empereur ne fait pas; elle s'est mise ainsi sur la trace des complots et sur la piste des factions ; une émeute est imminente. Théodora, avant de rentrer au palais, a averti les commandants des troupes et mandé Bélisaire. Comme elle achève de parler, Antonina se précipite à son tour dans le cabinet de l'empereur ; elle annonce que Marcellus, l'un des chefs de la garde du palais, vient de cerner la maison de Bélisaire, mais trop tard; Bélisaire était déjà parti. Il faut se tenir prêt à tout; outre l'émeute dans la rue, il y a un complot; Marcellus et la garde en sont. A tout hasard, Théodora prépare une embuscade contre Marcellus. Celuici se présente en effet; il est saisi et terrassé; il jette un cri d'où il ressort qu'un nommé Andréas est du complot; sur l'ordre de Justinien, on s'apprête à faire subir la torture à Marcellus pour le forcer de révéler quel est parmi tous les Andréas de Gonstantinople celui qui conspire. L'impératrice, elle, ne doute pas qui est Andréas; aussi, elle demande à entretenir Marcellus à part, sous prétexte qu'elle pourra plus sur lui que le tortionnaire. Ici se place une scène d'un intérêt capital, mais qui, malheureusement, capitale en elle-même, n'est point et ne peut être, dans ce drame d'action diffuse, la scène
capitale de l'action, la crise du drame. M. Sardou l'a traitée en maître; il y a concentré toute l'angoisse tragique de spectateur; et ce n'est qu'un épisode 1 Théodora fait connaître rapidement à Marcel lus le secret de Myrtha ; elle lui dit : « Si tu parles, tu es déshonoré et mon Andréas est perdu; si tu subis la torture, tu parleras. Que faire ? » Marcellus répond : « Il faut que je meure, que je me tue ou que tu me tues tout de suite. » Mais à eux deux, Marcellus et Théodora n'ont d'autre arme que l'épingle d'or dont Théodora noue ses cheveux. Finalement, Théodora, devant Justinien, ses bourreaux et ses satellites, perce le cœur de Marcellus de son épingle d'or. Cette scène, atroce, d'une profonde vérité, d'une vérité à la fois humaine et byzantine, est conduite avec l'art le plus délié et le plus prompt. Seulement, le vrai drame qui n'est pas fini, qui commence tout au plus, va désormais languir de toute l'émotion et de tout le succès de cette belle scène.
Le cinquième tableau, dans la loge impériale de l'hippodrome, a tout le grand mouvement de l'histoire. Il en a aussi toute la pompe. Andréas, qui est au cirque, reconnaît sa Myrtha dans Théodora et, devant le peuple et la cour, il l'insulte grossièrement. Ce tableau encore est beau. Il y a également de la force dans le tableau suivant qui nous représente les terreurs de l'autocrate pendant la bataille dans l'hippo-
drome et sa férocité après la victoire. Mais tout cela maintenant fait l'effet d'être un peu décousu ; notre attention est dispersée sur trop d'objets, sur Justinien, sur Théodora, sur l'émeute, sur Andréas. L'impératrice, avec une adresse infaillible, mais monotone, ne cesse de sauver Andréas qui ne cesse de se perdre. Qu'est devenu, à la fin, cet Andréas? U est caché dans les dessous du cirque sous la garde de Tamyris, la magicienne. Théodora va l'y retrouver. Qu'arrivera-t-il? Fera-t-elle fuir son amant chez les Perses ou chez ïhéodoric, le roi des Goths? Fuirat-elle avec lui? Nous nous demandons comment tout cela se dénouera. Hélas! tout cela se dénouera au moyen d'un sortilège et d'un tour de muscade, comme toujours avec M. Sardou. Une fiole, prise pour une autre fiole, fera l'affaire. Théodora verse à son amant le philtre amoureux qu'elle a reçu de l'Egyptienne; mais l'Egyptienne, dont le fils a été pris et égorgé par les soldats de Justinien, l'Egyptienne, croyant le philtre destiné à l'empereur, a remis à Théodora un poison au lieu d'un charme d'amour. Andréas a à peine goûté la liqueur magique qu'il tombe foudroyé. Le préfet de la ville entre en ce moment dans le caveau ; il est envoyé par Justinien, qui maintenant sait tout, pour être le ministre de ses vengeances et il présente respectueusement le lacet à Théodora. C'est à peu près ainsi que fait
Savoisy avec Marguerite au dernier tableau de la Tour de Nesle.
Quels sont les mérites propres de ce drame, trop long et trop touiïu, mais dont il est impossible de rien élaguer sans lui ôter son caractère original? Quelles en sont les faiblesses? Quel en sera le succès probable? Le drame a par parties transporté le public et il l'a, en somme, fatigué. La mise en scène est admirable; elle est partie intrinsèque du drame, où l'effet de tableau vivant, très marqué au sixième et surtout au septième tableau, n'est pas ce qu'il y a de moins pittoresque et de moins saisissant. On n'a jamais fait mieux en ce genre que n'a fait M. Duquesnel ; la sobriété dans la magnificence; toute la fraîcheur de l'art avec toute l'exactitude de l'archaïsme 1 La pièce a été aussi parfaitement jouée que montée. M. Garnier nous a donné le César byzantin tout pur ; il faut seulement qu'il surveille son débit, trop sourd et trop précipité. M. Volny (Marcellus) s'est montré comédien supérieur dans sa grande scène du quatrième tableau. Madame Marie Laurent tire du rôle épisodique de l'Egpytienne tout ce qu'il peut donner. M. Marais a réussi à tempérer ses vibrations ; il est presque d'Athènes. Pour madame Sarah Bernhardt, elle nous revient en possession de tous ses moyens. Elle a obtenu, avec Théodora, l'un des plus beaux triomphes de
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sa carrière, le plus beau peut-être, le plus à sa taille. Sarah Bernhardt, Byzance puissamment traduite par M. Duquesnel en toile peinte, en cartons découpés, en or et en soie, plusieurs scènes charmantes ou fortes, malgré la faiblesse et la banalité de l'expression, plus que tout, une conception hardie et délibérée du drame historique, soutiendront, je crois, Théodora pendant un nombre notable de représentations.
Revenons à Théodora.
Le drame de Théodora appartient à la série de pièces qu'ont inaugurée autrefois, chez nous, Henri III de Dumas père et les Scènes historiques de M. Vitet. Il en est une variété, marquée par les caractères tranchés que nous avons relevés. Théodora est un drame panoramique où le costume et le décor serrent la pièce et s'y mêlent plus étroitement et plus complètement, ce me semble, que cela ne s'était fait jusqu'ici. Le texte illustre les décors et les costumes, les costumes et les décors expliquent le texte; ils en sont inséparables comme, dans un opéra, la musique l'est du librelto. De Henri 111 el sa Cour à Théodora, de l'an 1828 à l'an 1884, le drame historique se trouve maintenant avoir subi la même évolution que l'histoire elle-même. Michelet définissait l'histoire une résurrection. La méthode historique aujourd'hui florissante, où l'archéologie
tient tant de place, traite l'histoire, particulièrement l'histoire ancienne, comme une exhumation. M. Victorien Sardou, un actualiste s'il en fut, a voulu faire, lui aussi, son exhumation historique par le drame. Remarquez que la peinture d'histoire a pris chez nous depuis quelques années le même caractère et les mêmes méthodes que la science historique. Remarquez que dans ce dernier quart de siècle Georges Ebers a doté l'Allemagne du roman archéologique et égyptologique. Il a été le Lepsius du roman. C'est dans tout ce mouvement que s'encadre le drame de M. Sardou ; mouvement jusqu'ici curieux et intéressant plutôt que d'un art relevé. Le drame de M. Sardou vaut par lui-même ; il vaut beaucoup plus encore par ce qu'il nous promet. On a le droit de rêver et d'attendre aujourd'hui un drame qui reproduira plus exactement, plus minutieusement l'histoire que le drame historique du temps de Louis-Philippe. C'est ce qu'essaye M. Sardou. On dit que le grand emploi qu'il vient de faire de la décoration et du costume substitue au drame la pièce à spectacle, qui est d'un genre bien inférieur. Il serait plus exact d'observer que la tentative de M. Sardou peut avoir et aura, nous l'espérons, pour effet d'élever la pièce à spectacle, généralement idiote, à l'état d'œuvre dramatique sérieuse.
Pour une tentative de cette espèce, dont nous
souhaitons qu'elle soit reprise et appropriée, nul sujet et nul moment n'était mieux choisi que le règne de Justinien et l'insurrection des partis du cirque. Ce sujet a le double avantage de prêter à un grand déployement de mœurs historiques, qui, par leur costume extérieur, ont pour le public d'à présent une saveur d'étrangeté, et qui, par le fond, ont plus d'un point de contact avec l'état social actuel de Paris, considéré en tant que capitale de l'univers. Ici, d'ailleurs, le drame privé que M. Sardou adapte à son tableau de mœurs n'est point, comme en d'autres pièces du même auteur, une juxtaposition arbitraire. Le drame intime et le drame historique dans Théodora s'entrelacent logiquement l'uu dans l'autre. J'ai fait au drame intime le reproche qu'on lui doit faire; il n'est pas très battant neuf. Notre génération est un peu blasée sur le compte de la pécheresse endurcie qui se refait une chasteté par l'amour. Nous croyons donc que le drame de M. Sardou aurait eu plus de force et de verdeur originales si les amours de l'impératrice et du conspirateur n'étaient venues le compliquer. Mais, comme c'est justement la partie du drame la plus rigoureusement historique qui a laissé le public languissant , comme le public a été principalement captivé par les efforts que fait Théodora pour sauver Andréas son amant ; et comme le poète dramatique est obligé plus que
tout autre auteur de tenir compte des dispositions et de l'état du public, nous ne chicanerons pas làdessus M. Sardou plus que de raison. Seulement, M. Sardou n'aurait pas dû céder à la tentation d'amuser le public, au point d'introduire dans sa pièce ce Mérovingien baroque et poncif qui parle de sa Lutèce de manière à en sous-en tendre sans cesse le parallèle avec le Paris d'aujourd'hui. M. Sardou n'hésite pas à appeler son Charibert un Parisien I S'il ne l'appelle pas un boulevardier, c'est qu'il fallait céder quelque chose à la couleur locale. D'ailleurs, montrer ce Franc loyal qui s'indigne à chaque instant des cruautés, des perfidies et des corruptions de Byzance, par comparaison avec les austères vertus et l'humanité de son pays, c'est un peu trop oublier l'époque (ju'on exhume ; la barbarie mérovingienne sous les successeurs de Clovis n'avait déjà plus rien à apprendre de Byzance, surtout en fait de raffinements sanguinaires.
J'ai dit que l'ensemble de la composition dans Théodora n'était pas exempt de décousu. Si l'art de ramasser et de concentrer la pièce n'est pas en progrès chez M. Sardou, l'art de construire un acte et de filer une scène n'a pas faibli. Je ne veux pas seulement parler de l'adresse de M. Sardou, dont je ne fais pourtant pas fi, et qui est aussi étincelante au quatrième tableau de Théodora (le meurtre de
Marcellus) qu'au deuxième acte des Pâlies de mouche. Je parle d'une qualité plus précieuse, de l'habileté à développer la situation d'une scène ou d'un acte, selon l'essence intime de cette situation. Cette habileté, dont M. Sardou a le droit d'être fier, se montre en vingt endroits de sa pièce. Ce que je serais enclin à goûter le plus en ce genre, ce n'est pas la scène où Théodora enfonce son épingle d'or dans le cœur de Marcellus ni celle où l'impératrice se précipite du haut de son trône pour bâillonner elle-même son amant qui l'insulte et pour lui sauver la vie en étouffant à la fois son secret et son outrage; ce serait la scène du cinquième tableau où les conjurés font leur enquête auprès d'Andréas sur la femme mystérieuse qu'il reçoit tous les soirs ; on ne saurait trop louer ici la rapidité et la précision du dialogue, le choix et l'enchaînement progressifs des circonstances par lesquelles Andréas est conduit à s'avouer et sa criminelle imprudence et la trahison probable de sa maîtresse inconnue. A côté de cette scène, on doit signaler aussi particulièrement la visite de Théodora aux loges des fauves dans le cirque, sa reconnaissance avec l'Egyptienne, son forsan et hœc olim, la révélation vague, spirituelle et discrète de son état présent de fortune. En cette scène, nous avons, je n'en doute pas, la Théodora de l'histoire sous l'un de ses aspects certains ; nous y
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repassons toute sa vie d'avant le trône d'une façon vivante. Il n'y avait que madame Sarah Bernhardt pour jouer une telle scène, avec le mélange voulu de gentillesse, do fierté, d'attendrissement sur le souvenir des jours difficiles et de haine contre eux. Et, d'autre part, il fallait peut-être, pour que la comédienne de Paris redevînt, après quelque effacement, tout entière tout ce qu'elle est, lui donner à représenter la comédienne de Byzance.
Je ne sais si le style, chez M. Sardou, a la même substance dramatique que le fond des scènes. Il est, en l'état, bien difficile d'en décider. On sait que nos auteurs à succès, pour des raisons de commerce où il ne me convient pas d'entrer, ont cessé depuis longtemps de publier les brochures de leurs pièces le lendemain de la première représentation. Encore, à l'heure actuelle, nous ne possédons en brochure ni Fédora, ni Odette.
Au théâtre, tandis que le spectateur écoute et regarde, la plus belle prose et la plus médiocre s'envolent emportées dans le mouvement de la scène par un commun tourbillon. Nous n'aurions donc qu'une impression très vague du style de Théodora, si M. Sardou n'avait laissé paraître, dans les feuilles plus spécialement parisiennes, divers fragments de sa pièce. Le ton général de ces fragments nous paraît flotter entre des velléités quelquefois heureuses do
style soutenu et ce ton terne et relâché qui depuis un demi-siècle et plus constitue le commun de notre prose dramatique. Il y a décidément trop de trivialité dans les explications qu'échangent l'autocrate et VAugusta au quatrième tableau. Je crois bien que la Théodora réelle dut plus d'une fois défendre et faire accepter ou prévaloir, non pas ses amours, mais ses volontés à force de violence et d'impudence brutales. Elle n'a jamais dû s'y prendre d'une façon aussi grossière et aussi maladroite ; l'inconvenance et l'invraisemblance de la scène à laquelle je fais allusion résident dans les procédés autant que dans les expressions, et ni M. Garnier ni madame Sarah Bernhardt ne la représentent de manière à la faire paraître moins mauvaise et moins choquante pour le bon sens. En revanche, même à n'y considérer que l'expression, l'entrevue de Tamyris et de Théodora reste charmante. Théodora prononce le mot « fricot », qui a scandalisé quelques-uns ; c'est le mot « fricot » que la situation exige. Possédait-on à Byzance en l'an S32 de notre ère l'équivalent du mot « fricot » ? Probablement. Mais, c'est affaire entre hellénistes et non entre stylistes.
On peut reprocher avec raison à M. Sardou de n'avoir peint dans Théodora que des surfaces de caractères et de mœurs, comme le disait M. Sarcey, ou des figures, comme nous l'avons dit nous- même.
Prenez, par exemple, le septième tableau. Pour peindre les terreurs de Justinien au moment où l'émeute se déchaîne et paraît triompher, à quel moyen recourt M. Sardou? Il nous montre Justinien caché dans les souterrains du palais. Non seulement Justinien ne jette aucun cri qui vaille le hurlement de Richard III ; « Un cheval ! mon royaume pour un cheval I » cela va sans dire ; nous ne reprochons à aucun auteur, pas même à M. Sardou, de n'être pas Shakespeare ; mais, nulle part, au cours de ce tableau, la peur ne vibre dans l'expression ; elle n'est que dans les gestes, les poses, les groupements de personnes ; le langage n'est pas psychologique; il est décoratif autant que le décor même du caveau ; la notation profonde du sentiment n'existe pas; il n'y a de phrase que ce qu'il en faut pour servir de légende aux attitudes tremblantes et aux pâleurs du César qui se croit déjà la proie de la foule. Quant aux surfaces et aux figures, on ne saurait nier que, la plupart du temps, M. Sardou ne les saisisse et ne les rende avec relief.
Dans son Justinien, M. Sardou a fixé nettement l'image du César byzantin, du roi de hasard et de décadence. J'entends beaucoup de gens se plaindre qu'il leur ait défiguré et abîmé d'une façon indigne leur Justinien. Même si l'on devait accorder que M. Sardou a travesti l'époux de Théodora, la faute
ne serait pas de sa part impardonnable. De l'empereur byzantin quelconque qu'il met en scène, un auteur dramatique a droit d'emprunter seulement ce qui caractérise Byzance; inversement, il a le droit de lui ajouter des traits que l'histoire ne lui attribuait pas personnellement, mais qui, pris à d'autres que lui, s'adaptent cependant à sa personne comme à sa situation ; oui, il a l'un et l'autre droit, si, comme M. Sardou, il brosse un panorama dramatique. Il ne sort par là ni de la vérité théâtrale ni de la vérité historique dramatisée. Mais est-il bien certain qu'il y ait eu en Justinien une part de véritable grandeur que M. Sardou a méconnue à plaisir pour les besoins de son drame?
Devant les siècles, Justinien vaut par le trésor de droit romain qu'il leur a légué, et par une certaine renaissance de l'architecture, du meuble et du bibelot qui a pris le nom d'art byzantin. On lui doit les Institutes et Sainte-Sophie. Il arrive devant la pos térité avec le jurisconsulte à sa droite et l'architecte à sa gauche. Ce n'est point là un accompagnement si fameux. L'architecte et le jurisconsulte sont les derniers produits des sociétés qui s'épuisent et des civilisations qui tombent. Si M. Sardou eût essayé de produire devant nous un Justinien, tenant d'une main la balance de la loi, de l'autre son glaive; si, au lieu du théologien ridicule et perse'
eu leur, altéré d'orthodoxie et préparant le schisme, il nous eût montré dans le héros do sa pièce un législateur sage, le souverain qui fixe le droit, qui jura describit, c'est alors qu'il eût transformé et altéré le personnage en idéalisant l'œuvre fameuse de concentration et de condensation du droit romain à laquelle donna le branle une gloriole impatiente et non le soin de la justice. Jamais prince ne fit moins que Justinien fleurir le droit, ni privé, ni civique. Jamais, sous les Césars de Rome et sous ceux de Byzance, on ne vit règne où la vie des particuliers et leurs biens fussent moins k l'abri de la main meurtrière et rapace du scribe, du logothète, du favori. Le long règne de Justinien n'est qu'un faux grand règne, et Justinien lui-même n'est qu'un faux grand prince. Justinien n'a cessé de combler d'honneurs tout ce qui était concussionnaire et infâme, de frapper tout ce qui était intègre. Il n'a pas même épargné Bélisaire, malgré ses talents et ses services. Qu'importait que Bélisaire par sa sagesse et ses victoires restituât à l'empire l'Italie et l'Afrique, si, Bélisaire une fois écarté, le mauvais gouvernement laissait ces deux conquêtes sans ressources et sans moyen de défense? Qu'importait que l'empereur poussât le maigre effectif de ses légions, toujours prêtes à se dissoudre, vers l'Ouest et le Sud, au delà de l'Adriatique et de la Méditerranée, pour reprendre
aux Goths et aux Vandales ce qu'avait perdu l'empire, si, d'un autre côté, il perdait ce que l'empire avait jusqu'à lui gardé; si le Slave, le Sarmate, le Scythe, le Germain s'établissaient avec sa complicité sur la rive droite du Danube; si Chosroès lui brûlait Anlioche, si l'Arabe lui rançonnait la Syrie et l'Euphrate. Tel est le misérable fond de ce règne, recouvert de si brillants oripeaux. Justinien ne s'occupait qu'à acheter la paix et la retraite des chefs barbares qui insultaient ses frontières et envahissaient ses provinces; puis, les barbares partis, il osait triompher de leur prétendue défaite. Pendant ses quarante années de gouvernement, on peut calculer qu'il joua ainsi, à beaux deniers comptant, au moins une fois en moyenne, tous les cinq ans, la comédie de libérateur du territoire. De quelque façon que M. Sardou ait peint Justinien, il n'a pu calomnier la réalité autant qu'on le dit.
M. Sardou a fait beaucoup plus tort à la physionomie de la Théodora de l'histoire qu'à celle de Justinien. L'amour chaste et romantique que M. Sardou prête à son héroïne a l'inconvénient d'affadir ce masque d'une fille de la rue qui, portée au rang suprême par sa beauté et ses artifices, se vautre, sans ménager rien ni personne, dans son rêve de puissance et de fortune. Je ne me représente pas la Théodora réelle, gémissant sur ses trafics
amoureux du temps passé, avec le ton élégiaque de Marguerite Gautier et de Bernerette, s'excusant auprès d'un amant vertueux, poétique et républicain d'être tombée de chute en chute au trône de Byzance. Théodora était fille, on le sait, d'un cornac de cirque et d'une courtisane. Elle-même, dès l'enfance, fut comédienne, mime, saltimbanque. Elle erra, pendant sa jeunesse, à travers les provinces, tantôt avec des troupes ambulantes, tantôt avec des amants, souvent sans ressources. Les lois la cataloguaient dans une classe de femmes qu'il était interdit aux patrices et aux gens bien nés d'épouser. Justinion fit abolir ces lois pour se marier avec elle et lui donner le titre d'Augusta. Elle avait une camarade de théâtre, Antonina, fille d'un cocher, à qui elle fit partager sa fortune ; de gré ou de force, elle amena Bélisaire à épouser Antonina dans la même année qu'elle-même épousait Justinien. A ce prix Bélisaire obtint des commandements, quoiqu'il y fût propre. Théodora et Antonina, à elles deux, mirent l'empire en coupe réglée. Le monde avait pesé sur elles ; elles furent envers le monde implacables et insatiables. L'innocence, la vertu et le mérite ne les arrêtaient point. Il faut dire à leur décharge que le rang et les illustres fonctions ne leur imposaient pas davantage : un grand chambellan, un logolhète, un patriarche, un maître de milice, elles en faisaient
autant de cérémonie que d'un portefaix du quai. Elles eurent évidemment l'une et l'autre à un haut degré, d'instinct et de pratique, si ce n'est par réflexion, ce genre d'ironie réaliste par laquelle un polichinelle sous la pourpre et un pantin sous les chamarrures oflicielles ne nous sont tout de même qu'un pantin et un polichinelle. A ce point de vue, le règne insolent de Théodora offre des spectacles pleins de consolation ; ses cruautés n'étaient pas toujours sans philosophie ni sans amusement. Il y avait un préfet du prétoire, avide, dur, avare, qui depuis dix ans pressait, suçait, consommait les peuples. Un jour, il dit je ne sais quoi de travers sur Théodora. L'aimable comédienne le jette en prison, le force à confesser publiquement sa vie qui n'était pas belle, le fait déchirer à coups de fouet, lui confisque ses rapines jusqu'au dernier liard, l'embarque et le jette sur les chemins de l'Egypte où le malheureux n'a plus qu'à mendier son pain quotidien. Baste ! ça soulage toujours un peu les braves gens qui triment contre la vie de voir un préfet du prétoire cuver ainsi ses arrogances et ses brigandages 1 Une autre fois, Théodora s'absente et va prendre les eaux en Bithynie. A son retour, elle trouve un certain Priscus de Paphlagonie, secrétaire ou chef de cabinet de l'autocrate, complètement installé dans la confiance du maître et ayant accaparé sa personne
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et son esprit. Ces secrétaires et ces chefs de cabinet, qui absorbent et séquestrent leur empereur ou leur ministre, sont proprement le microbe dévorateur des Etats en décadence. Sans consulter Justinien, elle fait enlever gentiment Priscus, elle le transporte tout là-bas, là-bas, n'importe où, et elle lui inflige la prêtrise qui a pour effet de le rendre à tout jamais inapte aux fonctions du siècle. Ainsi en quelques heures et par un procédé sûr, elle affranchit de son chef de cabinet et tuteur politique le malheureux autocrate qui ne songea point à réclamer. En quoi il fit bien.
Il ne faudrait pas croire que Théodora et Antonina ne tinssent l'une Justinien, l'autre Bélisaire, que par la faiblesse amoureuse. Elles étaient toutes deux femmes de tête et de bon conseil ; ce fut peut-être le vrai secret de leur influence sur leurs maris. iVntonina suivait Bélisaire dans toutes ses campagnes (un jeune officier thrace suivait de même Antonina) et, plus d'une fois, par sa prudence et sa décision, elle tira son glorieux époux et avec lui son armée de circonstances critiques. Pour ce qui est de Théodora, j'espère à l'excuse de Justinien que le crédit souverain et définitif sur lui, dont elle abusa avec tant d'avidité et d'atrocité, elle le fonda dans la nuit du 18 au 19 janvier 532 (quatrième tableau du drame de M. Sardou), quand elle lui sauva sa couronne.
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L'émeute rugissait par la ville; les édifices brûlaient; au palais, le temps se perdait en délibérations. Les historiens ne nous ont transmis qu'assez peu de détails sur cette scène de nuit au palais. Il n'est pas difficile à un Français de notre temps de la reconstruire . Il étaient tous là, les personnages consulaires, les chefs d'armée, les clarissimes, les illustrissimes, les sénateurs, suant, les civils la peur, et les militaires l'incertitude plus infâme encore, en face d'un trône croulant, que la peur. Ils conseillaient au César la prompte fuite et le César les écoutait. Cependant, ïhéodora, enfoncée çn ellemême, repassait, en entendant le fracas de la sédition, les jours lointains de sa vie; les brutalités des gens de cirque, pendant son enfance , son métier de singe, à seize ans, devant le public ; ses voyages à travers les provinces sur les chariots des cirques errants; les sifflets de la jeunesse dorée des villes de Syrie et leurs déclarations d'amour, plus féroces ([ue leurs sifflets ; le- gouverneur de l'Egypte la chassant du territoire de sa juridiction sous prétexte des scandales qu'elle donnait; le gouverneur de la Pentapole la prenant pour maîtresse; puis l'abandon, la vie d'expédients, un retour à Constantinople qui dut ressembler beaucoup aux pérégrinations de la fiancée du roi de Garbe; et, dans toutes ces choses noires et nauséabondes, elle allait retomber
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en un instant du sein de ses éblouissantes splendeurs, si cette foule imbécile, qui proclamait Hypalius parce qu'elle se figurait que, en changeant de maître, un peuple change de vices et de fortune, venait à bout d'installer son nouveau César. Alors, parmi ces commandants d'armée et ces porteurs de pourpre, elle se leva, l'enfant de la balle, la femme à cochers et à matelots, la (ille inscrite de Constanlinople. L'histoire nous a conservé la substance de ses paroles. Les voici et l'on peut bien dire devant ce langage superbe : Et nunc, regesy intelligite.
« Dans les grands périls, les lâches fuient; les âmes courageuses résistent... Je ne vois rien de plus contraire à nos intérêts que la fuite... Un empereur qui traîne dans l'exil une vie ignominieuse ne vaut pas un homme mort. Me préserve le ciel de vivre un seul jour dépouillée de cette pourpre dont il m'a revêtue ! Pour toi, Juslinien, si tu as résolu de fuir, pars, voilà des vaisseaux. Mais prends garde que, en cherchant les douleurs de la vie, tu ne trouves les opprobres de la mort. Je ne te suivrai pas; je n'abandonnerai pas ce palais. Le trône sera mon tombeau... »
La résistance fut décidée et Bélisaire fit le reste. Combien nous en avons vu en ce siècle, et de princes
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et de princesses, respectables par leurs vertus, augustes par leur naissance, aimables par leur bonté qui, placés en une crise semblable, n'ont pas eu l'éclair de sentiment royal qu'eut dans Byzancé une impératrice fournie au trône par la prostitution !