SEVERO TORELLI
Uivalilt- académique. — Li pièce de Coppée : « la hauteur du vol ne répond pas à la bonne volonté de l'élan » — La guerre d'Italie en 1494 et en 1796. — Lîi versification dans Severo Torelli. — Le nom des couturières sur l'affiche.
A rOdéon, dans les couloirs, on disait que M. Coppée ne faisait pas seulement représenter une pièce, qu'il livrait une bataille académique; que du succès de Severo Torelli dépendait pour lui le succès d'une canditure à l'Académie française, pour laquelle il est en concurrence avec M. About (non compris M. Montégut le prince des essayistes français, l'un des plus beaux esprits et l'un des grands esprits de son temps, qui se présente aussi, mais
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que les quarante seraient disposés, nous assure-t-on, à traiter comme une quantité négligeable). On disait encore que la politique s'en môle, et que sous couleur d'une joute littéraire, le vrai combat, dans la prochaine élection académique sera le combat des partis : conservateurs et centre droit pour François Coppée ; centre gauche et républicains farouches pour About. La république, à ce qu'il paraît, recevrait un coup, si elle devait voir échouer M. About prosateur étincelant qui ne tourne pas trop mal non plus les acrostiches; les conservateurs monarchistes, de leur côté, gémiront s'ils manquent l'élection d'un poète qui vient de glorifier le tyrannicide et l'a fait couvrir d'acclamations par le peuple des spectateurs. « Quelle drôle de chose que la politique! » soupirait parfois le maréchal Mac-Mahon, en considérant celle qu'il faisait. La politique étant ainsi, et les passions sur cette politique-là étant fort excitées, on raconte que les articles de nos confrères sur Severo Torelli ont été tous lus et scrutés au point de vue des conjectures qu'on en pourrait tirer sur l'opinion de chacun d'eux en faveur de l'une ou de l'autre candidature, et l'on m'informe moi-môme que nombre de mes lecteurs me font l'honneur d'attendre avec curiosité ma pensée, parce qu'ils comptent démôler pour lequel des deux candidats je tiens et pour laquelle des deux politiques. Oh !
ET LE nRAME PASSIONNEL. 33S
chers lecteurs, je vous en prie, ne vous mettez pas en frais de pénétration! Je n'ai point pour mcHier de décider sur les compétitions académiques et je n'en ai pas plus le goût et l'envie que le métier. Je proteste contre tout dessein qu'on me prêterait de contrarier ou favoriser, en parlant de Severo Torelli, les ambitions de M. Coppée. Je parlerai de l'œuvre comme si l'auleur n'élait candidat à rien du tout.
La pièce do 31. Coppée est allée aux nues à la répétition générale; elle a été acclamée unanimement, à la première représentation, du parterre aux cintres. Je résumerai en deux mots mon impression jiersonnelle : l'œuvre est généreuse ; de belles parties de tragédie oA de versification y ont enlevé, à bon droit, les suffrages; mais la trame générale en est lùche. M. Coppée, qui connaît certainement le secret des artifices par lesquels on lie un drame, n'a pas pris soin de les mettre en œuvre. Le drame n'est achevé d'exposer qu'à la fin du second acte ; et, au moment où l'aclion vient d'être engagée et nouée, il retombe et languit pour ne plus rebondir qu'à la scène finale. Disons tout : l'invention manque, hormis dans les épisodes et les hors-d'oîuvre ; la hauteur du vol ne répond pas à la noble volonté de l'élan.
Le lieu du drame est Pise; le moment du drame, la fin de l'année 1494, où les Français, conduits par
un roi de vingt-trois ans, «petit de corps et grand de cœur », firent dans l'Italie du Nord leur première apparition, plus radieuse et plus foudroyante que celle qu'y devaient faire leurs descendants sous Bonaparte et sous Napoléon III, et en six mois menèrent leur marche triomphale du pied des Alpes à Milan, de Milan à Florence et au château Saint- Ange, du château Saint-Ange à Naples, tout prêts déjà à s'élancer de là sur Constantinople, n'ayant pris d'autre peine, dit Brantôme, « que d'envoyer devant leurs maréchaux des logis et fourriers, la craie en main, marquer les logis comme il leur plaisait ». Le peuple, dévoré d'abominables tyranneaux, les appelait comme plus tard en 1796 et en 1859 quand de Bonaparte et de Napoléon III
Des nations en pleurs la main brisait les fers.
Pise, sujette ou esclave de Florence depuis quatrevingt-dix ans; Pise, écrasée depuis plus de vingt ans sous le pied de Barnabo Spinola, un condottiere couvert de forfaits, que Florence lui a imposé pour podestat; Pise, dans la pièce de M. François Coppée attend qu'il se forme un complot pour châtier le podestat et ouvrir au roi Charles VIII les portes de la ville.
Le complot s'ourdit en effet. A sa tète est un
ET r,E nu A ME I» A SS lO.N N E r, . IVM
jeune et vaillant patricien en qui Pise honore le fils présume du vieux patriote Gian-Rattista Torrelli. Le jeune Severo s'engage par serment sur l'hostie, en présence de ses amis conjurés, à tuer de sa main le tyran Spinola; et, quand il a prononcé le serment, il apprend, par un aveu de sa mère, qu'il n'est point le fils de Gian-Baltista; un autre est son père, et ce père, c'est le monstre dont il a juré de fouiller les entrailles de la pointe de son poignard; voilà le sujet du drame. Vingt ans auparavant, (iian-Battista Torelli, lui aussi, avait conspiré contre Barnaboavec deux aulres Pisans; ses deux complices avaient été décapités, et il allait, lui troisième, poser sa télé sur le billot, quand, par un caprice de clémence inexplicable, Barnabo, présent à l'exécution, avait arrêté d'un geste la hache prête à s'abattre. L'explication, si on l'eilt connue, eût été épouvantable. La chasie matrone, donna Pia était allée se jeter aux pieds de Barnabo pour solliciter la grâce du mari qui possédait tout son dévouement et tout son cœur. Sa beauté avait éveillé la concupiscence du tyran. De là, un pacte affreux qu'elle avait consenti plus morte que vive ; de ce pacte est né Severo.
La pauvre femme a réussi à tout cacher pendant vingt ans et à envelopper son époux d'un bonheur austère et mélancolique. Mais quand elle apprend que son fds va frapper Barnabo, l'idée du parri-
cide la soulève d'horreur; elle révèle tout à son fils. Nous sommes en ce moment-là au milieu du second acte. Pendant la seconde moitié de ce second acte et pendant les trois derniers, nous assistons aux angoisses et aux incertitudes de SeveroTorelli. Enfin, il se décide à tenir son serment. Ses amis et lui tendent une embuscade nocturne à Barnabo dans une crypte de la cathédrale de Pise. Là, il attend le podestat; là il va le frapper, quand surgit donna Pia qui enfonce elle-même le poignard dans la poitrine de l'homme qui l'a souillée. Puis elle se tue.